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Nº 3027 du vendredi 13 novembre 2015

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Crash dans le Sinaï. La thèse de l’attentat de plus en plus plausible

Malgré la circonspection affichée de Moscou et du Caire vis-à-vis de la thèse terroriste, après le crash de l’avion de la compagnie Metrojet dans le Sinaï, le 31 octobre dernier, il semble bien que cette piste se confirme.
 

Depuis le terrible crash de l’Airbus A321 de la compagnie russe Metrojet, dans lequel aucun des 224 passagers n’a survécu, les thèses relatives aux causes de la catastrophe se multiplient. Et au grand dam du Caire, comme de Moscou, il semble bien que la plus plausible demeure celle de l’attentat à la bombe. Autrement dit, la revendication effectuée par le canal officiel de l’Etat islamique sur Twitter, au soir de la catastrophe, pourrait bien être vérifiée, comme le laissent penser les dernières informations dévoilées dans la presse, à la suite de l’analyse des boîtes noires.
Pourtant, quelques heures à peine après l’annonce de la catastrophe aérienne, les soupçons se portent d’abord sur la compagnie russe qui opérait le vol, Metrojet. Mis en cause, l’appareil lui-même, en service depuis trop d’années − 18 ans −, mais aussi la compagnie, qui se retrouve sous les feux des projecteurs, même si l’on affirme, du côté des autorités, attendre les premiers résultats de l’enquête et surtout de l’analyse des boîtes noires. Le malaise est déjà présent. Car la région du Sinaï où s’est crashé l’avion, est en proie, ce n’est un secret pour personne, à d’intenses mouvements jihadistes. Si l’avion s’est écrasé au centre de la péninsule, le groupe Wilayat Sinaï, affilié à l’Etat islamique, est présent dans le Nord, depuis 2011. Les attentats et accrochages avec l’armée égyptienne y sont d’ailleurs de plus en plus réguliers ces derniers mois.

 

Déni russo-égyptien
Pourtant, du côté de Moscou, comme du Caire, on écarte prestement la possibilité d’une attaque terroriste. Une éventualité qui sera lourde de conséquences pour les deux pays. Pour la Russie, un attentat terroriste contre un avion civil pourrait avoir un impact non négligeable sur son opinion publique, alors que Vladimir Poutine s’est engagé dans une campagne de raids aériens en Syrie, en soutien au régime de Bachar el-Assad. Pour l’Egypte, déjà fragilisée par les développements de son printemps arabe, les conséquences n’en seraient pas moins très graves. Sur le plan touristique notamment, alors que le pays dirigé par le général Abdel-Fattah el-Sissi, a besoin, aujourd’hui, plus que jamais, de cette importante manne financière. Charm-el-Cheikh, dans la région de la mer Rouge, demeurait jusqu’à présent épargnée par la crise économique qui balaie le reste du pays.
Clouée au pilori par Moscou, la compagnie Metrojet n’a pourtant pas dit son dernier mot. Le 2 novembre, un communiqué évoque à mi-mot, l’éventualité d’une piste terroriste. Les médias ne l’ont pas attendu pour évoquer cette thèse. Le jour même de la catastrophe, le journaliste de RFI, David Thomson, spécialiste des mouvements jihadistes, avançait que l’Etat islamique ne revendique jamais un attentat qu’il n’a pas commis. Les autorités russes, elles, annoncent finalement rouvrir cette hypothèse.
Le 4 novembre, nouvelle bascule. Cette fois, elle ne vient pas du Caire, ni de Moscou. Mais de Londres. Les autorités britanniques reconnaissent la crédibilité de la thèse terroriste. En écho, l’Etat islamique publie une nouvelle vidéo audio de revendications, sans apporter de preuves pour autant quant au mode opératoire utilisé. Au contraire, Daech défie les autorités russes de prouver qu’il ne s’agit pas d’un attentat. Et stipule que l’attentat aurait été commis pour célébrer l’anniversaire de l’allégeance de Wilayat Sinaï à l’Etat islamique.
Les compagnies aériennes, au premier rang desquelles, la très sérieuse Lufthansa, commencent à annoncer l’interruption de leurs vols au-dessus de la région du Sinaï. L’Egypte proteste, mais rien n’y fait. Le même jour, la chaîne américaine CBS News révèle que des satellites américains auraient détecté un éclair thermique au moment du crash. Un flash de chaleur qui aurait pu être causé par l’explosion du réservoir de carburant de l’appareil ou par la détonation d’une bombe. Le directeur du Comité intergouvernemental russe de l’aviation (Mak), Viktor Sorotchenko, souligne, de son côté, que l’avion se serait disloqué «en l’air». Les fragments de l’A321 se sont éparpillés sur une surface d’environ 20 kilomètres carrés.

 

Rapatriement
Au lendemain de la révélation de cette information, le Premier ministre britannique, David Cameron, annonce le rapatriement de tous ses ressortissants encore présents à Charm el-Cheikh, ainsi que l’interruption des liaisons aériennes avec la station balnéaire. Cette position est suivie par la plupart des chancelleries occidentales, alors que Le Caire proteste, en vain. Un responsable égyptien de la commission d’enquête annonce qu’il n’y a pas «de conclusion» encore sur la cause de la dislocation de l’appareil. Dans le même temps, la Russie annonce que 22 avions seront dépêchés à Charm-el-Cheikh pour rapatrier les touristes russes, démontrant par là même la plausibilité de la piste terroriste.
La fin du suspense − ou presque − intervient finalement le 6 novembre, quand des informations relatives aux résultats de l’analyse des boîtes noires fuitent dans la presse.
Un expert, qui a pu écouter la lecture des enregistreurs de vol de l’A321 russe, souligne qu’il ne s’agit «pas d’un problème de sécurité des vols, mais de sûreté». Des mots à peine voilés qui viennent confirmer la thèse terroriste. Car si la «sécurité» met en cause une erreur de pilotage par l’équipage ou des problèmes techniques, la «sûreté», elle, désigne bel et bien une action extérieure provoquant la destruction de l’appareil. L’une des boîtes noires, celle qui enregistre les conversations et bruits du cockpit, révèle, sans ambiguïté, la survenue d’une explosion. L’autre boîte noire, appelée le Flight Data Recorder, confirmerait le caractère «brutal, soudain» de l’événement qui aurait précipité le crash. La carcasse de l’avion doit encore être analysée. Mais selon les premières constatations, il semble que les débris seraient criblés d’impacts allant de l’intérieur vers l’extérieur de l’appareil. Ce qui accréditerait la thèse d’un engin pyrotechnique, selon une source citée par l’AFP.
Malgré ces dernières révélations, agrémentées d’informations en provenance des services de renseignements de différentes capitales occidentales, Le Caire continue de nier l’évidence. En revanche, à Moscou, on se veut beaucoup plus pragmatique. A la suite d’une recommandation des services secrets, Vladimir Poutine ordonne finalement la suspension des vols des compagnies aériennes russes vers l’Egypte. Mais ce n’est que lundi, soit plus d’une semaine après la catastrophe aérienne − la plus meurtrière qu’ait connue la Russie −, que le Premier ministre russe Dmitri Medvedev annonce, dans les colonnes du journal Rossïïskaïa Gazeta, que «la probabilité d’un acte terroriste demeure naturellement». Un aveu à mots couverts, alors que du côté britannique, la certitude d’un attentat semble acquise. «Il est plus probable qu’il y ait un engin explosif à bord de l’avion», déclarait ainsi, lundi, le ministre britannique des Affaires étrangères, Philip Hammond, en marge d’une visite à Washington. «Il y a une forte probabilité que l’EI soit impliqué», a-t-il ajouté. Dimanche, déjà, le Sunday Express révélait que les services britanniques avaient intercepté des conversations entre jihadistes, «à l’accent britannique» typique des régions de Londres et de Birmingham, et basés dans le Sinaï, qui se félicitaient du crash de l’avion de ligne russe.
Côté égyptien, en revanche, aucune déclaration n’est faite dans ce sens. Au motif que l’enquête n’a pas encore révélé toutes les informations nécessaires. Durant le week-end toutefois, la commission d’enquête est passée en l’espace d’une journée de «pas de conclusions» samedi, à la certitude «à 90%» que le bruit enregistré par les boîtes noires correspond bien à l’explosion d’une bombe. Une attitude qui rompt avec le déni de l’Egypte officielle.
D’autant que si la thèse d’une bombe à bord de l’appareil se confirmait, la responsabilité de l’Egypte serait largement pointée du doigt. Des témoignages ont mis en cause la sécurité défaillante de l’aéroport de Charm el-Cheikh, comme celui, accablant, d’un contrôleur aérien de l’aéroport, recueilli anonymement par la radio France Inter. «Dans cet aéroport, il est si facile pour n’importe qui d’entrer et de sortir avec n’importe quel type de bagages. Il n’y a pas de sécurité», a-t-il affirmé. «C’est aussi facile d’introduire ce que vous voulez pendant le chargement, en payant, même la police», a-t-il encore ajouté.
En attendant que les causes du crash soient éclaircies, l’Egypte a annoncé avoir tué l’un des principaux cadres de l’EI dans le Sinaï, Ashraf Ali Ali Hassanein el-Gharabli.

 

Jenny Saleh

Sécurité renforcée
Conséquence logique du crash, le renforcement des mesures de sécurité pour les vols en direction des Etats-Unis a été demandé à «certains» aéroports du Moyen-Orient, par Washington.
Justement, vendredi dernier, le commandant en chef de l’Armée libanaise, le général Jean Kahwagi, est allé inspecter le réseau de sécurité de l’Aéroport international de Beyrouth. Il a notamment appelé à renforcer les mesures prises pour préserver la sécurité de l’aéroport et de son voisinage. Au cours de cette visite, Kahwagi a rencontré le patron de la Middle East Airlines, Mohammad el-Hout.

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