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Nº 3027 du vendredi 13 novembre 2015

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Le voyage d’Octavio de Miguel Bonnefoy. Le Venezuela ressuscité

«Les illettrés reviennent du silence comme les malades de la peste», lit-on dans le roman de Miguel Bonnefoy. Emmuré dans son analphabétisme, Octavio constitue le prolongement de l’Histoire d’un pays – le Venezuela – qui ressurgit d’un passé tragique et douloureux. Permanente reconstruction des souvenirs et de l’Histoire, Le voyage d’Octavio est une grande fable baroque, onirique et picaresque sur le Venezuela.
 

Emmuré dans son analphabétisme, Octavio passe sa vie à cacher son handicap, jusqu’au jour où il rencontre celle qui constituera, pour lui, un tournant vital: Venezuela, une comédienne de Maracaibo, qui, «dans les syllabes de son nom, porte la dignité et la souveraineté de toutes les femmes du Venezuela», comme le précise Bonnefoy à Magazine. Elle lui apprend à lire et à écrire. Cependant, et contrairement à ce que l’on pourrait croire, Octavio ne deviendra jamais écrivain. Il va commencer à lire et à écrire l’Histoire de son peuple, en essayant de revenir à la source de ce qui a engendré ce pays qu’est le Venezuela. «C’est une façon d’en relire l’histoire et d’en écrire une nouvelle, tout comme s’il s’agissait de se réapproprier son territoire et d’en proposer un autre», affirme l’auteur. Pour un premier roman (ayant écrit de multiples nouvelles auparavant), Bonnefoy a voulu faire une ode à l’écriture, une sorte d’apologie à l’écriture, raison pour laquelle son personnage principal est un homme analphabète, «complètement étranger aux sons et aux lettres et qui, en apprenant à lire et à écrire, va voir briller l’écriture devant lui». Il découvre ainsi un monde nouveau: en même temps qu’il rencontre l’amour, il rencontre l’écriture. «J’ai éprouvé l’envie d’associer l’écriture, le désir, l’alphabet à l’érotisme», confie l’auteur.
«Le voyage d’Octavio a été, pour moi, une manière de rendre hommage à mon pays natal, le Venezuela, puisque je venais de le quitter et j’ai, dans ce sens, éprouvé le besoin de peindre dans mon roman les paysages, de partager avec les lecteurs les odeurs qui y circulent, de rendre la terre à ceux qui l’habitent actuellement, de leur rappeler leurs racines et les mystères de ce pays mythique», déclare Bonnefoy. Création personnelle et création romanesque étant les deux faces du seul Janus de notre imaginaire, Le voyage d’Octavio est, à la fois, un roman d’apprentissage, une quête initiatique où la symbolique s’allie à une écriture visuelle, puissante et exotique, retraçant l’Histoire de tout un peuple.
Le personnage d’Octavio est l’opposé de son créateur. Octavio est un homme fort physiquement, grand, métisse et issu des bidonvilles, donc proche du peuple. Miguel Bonnefoy est petit, blanc, fils de bourgeois et l’auteur en est conscient. «Il était pour moi beaucoup plus simple de m’extraire de ce personnage, justement de ne pas y mettre des touches autobiographiques pour que l’histoire ne se transforme pas en une sorte de récit nombriliste dans lequel je me regarde écrire. Il s’agissait le plus possible d’éloigner le personnage de moi pour pouvoir lui donner une tout autre épaisseur, une tout autre carapace, de sorte à ce qu’il puisse respirer de par ses propres moyens, et non pas en utilisant les miens». «Octavio, dit-il, représente beaucoup plus l’homme vénézuélien qui essaie de se dresser en même temps que l’Histoire, que moi qui suis simplement en train de mettre en lumière ce récit et de donner une voix au grand silence de cette Histoire». Octavio devient lui-même le Venezuela qui l’a vu (re)naître. Il incarne un pays polymorphe dans lequel la misère urbaine contraste fortement avec une nature sauvage où l’innocence, la poésie et l’amour se mêlent. A la fin de l’histoire, nous assistons à une sorte de métamorphose: Octavio, l’homme en chair et en os, va se transformer en une statue de bois et cette statue est l’effigie d’une cathédrale qui représente le monument de l’identité nationale. «Je veux bien croire qu’Octavio représente l’espoir du Venezuela». A la question de savoir pourquoi il tient à établir une distance avec le personnage principal, Bonnefoy répond: «Il est beaucoup plus simple pour moi d’écrire pour le moment à la troisième personne et de me laver les mains devant les sentiments des personnages. Il est plus simple, dans les labyrinthes de l’écriture, de mettre des minotaures de loin et de les décrire. Peut-être, un jour, je deviendrai ce minotaure et j’écrirai à la première personne et pourquoi pas en espagnol». L’auteur espère toutefois que cette distance puisse se réduire au fil du temps.

Natasha Metni

De mots et de maux
Né en France, grandi au Venezuela, Miguel Bonnefoy a été lauréat du Prix du Jeune écrivain en 2013 avec Icare. Il a également remporté le Grand Prix de la nouvelle de la Sorbonne Nouvelle. Le voyage d’Octavio est son premier roman. Finaliste du prix Goncourt du Premier roman, prix Edmée de la Rochefoucauld et prix de la Vocation 2015.

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