Magazine Le Mensuel

Nº 3045 du vendredi 18 mars 2016

Editorial

Que d’occasions perdues!

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis ce 14 mars 2005 où le cœur de la ville était pris d’assaut par des centaines de milliers de Libanais, toutes communautés, tendances politiques et classes sociales confondues. Ils étaient venus des régions les plus éloignées pour rejoindre le cœur de la capitale et exprimer d’une même voix leur volonté de vivre ensemble et en paix. Au cours des années, cette eau s’est polluée, non seulement par les déchets, dont il semble si difficile de se débarrasser, mais par des fractures de moins en moins réparables dans la société. L’impressionnante foule qui s’était rassemblée, il y a onze ans, Place des Martyrs, n’avait qu’un objectif: libérer le pays de toute tutelle étrangère et ramener les institutions de l’Etat sous l’emblème du cèdre séculaire, son véritable symbole. Très souvent piétiné et autant de fois relevé, cet arbre, qui a toujours fait la fierté du Liban, ne mourra jamais. Mais qu’a-t-on fait pour le sauvegarder? Qu’a-t-on fait pour profiter de cette mobilisation pour bâtir une nouvelle nation sur de nouveaux critères?
Autour d’un palais présidentiel dont le locataire est si difficile à trouver. D’un Parlement, censé abriter des élus d’un peuple parfois confiant, mais souvent attiré par le miroitement des tirelires. D’un Grand sérail qui n’a plus rien de grand, paralysé par des dissensions internes. On ne voit plus que des ordures qui polluent autant l’air que la morale et dont le ramassage est reporté de 48 heures en 48 heures malgré les propositions de différents experts en la matière auxquelles les responsables semblent faire la sourde oreille. Rien n’y fait. Les poubelles comme la corruption ont la peau coriace. Si, par chance, à l’instar de la municipalité de Bourj Hammoud, d’autres exprimaient une bonne volonté, ce ne serait, dit-on en hauts lieux, que pour quatre ans. Qui vivra verra.
Le collectif, qui mène son combat contre la corruption dont il accuse les gens du pouvoir sur le thème «Vous puez», ne peut qu’être soutenu par une majorité populaire. Mais à ce jour, son seul résultat est de paralyser les activités du pays. Les blocages de rues et les embouteillages qu’il provoque ne dérangent que les citoyens lambda: salariés, ouvriers, fonctionnaires et tous ceux qui doivent rejoindre leur travail sous peine d’en être privés. Les dirigeants, quant à eux, n’ont rien à perdre. Beaucoup peuvent se mettre en vacances prolongées sans pour autant risquer d’être au chômage. Les instances publiques ne sont pas aussi sévères que les entreprises privées. On le sait depuis belle lurette.
Difficile d’oublier ce jour du 14 mars 2005, dont les jeunes de l’époque n’avaient pas saisi la leçon. Où tous ceux qui sont montés au créneau ont rappelé, haut et fort, les principes de la vie en commun. Nombre d’entre eux ont payé de leur sang le combat pour la sauvegarde de la liberté et de l’indépendance d’un pays où règne la démocratie, dans une région qui en est tant privée. Les soldats, eux non plus, n’ont jamais été en reste de cette mission.
Comment avons-nous fait pour réussir à tuer notre rêve dans l’embryon? Pourquoi avons-nous raté le coche en ne profitant pas de ce sursaut magique de la société pour lui offrir des projets nouveaux et redresser une situation qui périclite? Le réveil fut brutal malgré les déclarations lénifiantes, les meetings organisés à travers le pays par ceux qui tentent, désespérément, de ramener la confiance et de faire croire que rien n’est encore perdu et que tout peut reprendre vie.
De toute évidence, nous n’avons toujours pas atteint notre majorité politique après plus de soixante-douze ans d’indépendance. Nous continuons à chercher auprès de l’étranger, non seulement de l’aide mais aussi des leçons de conduite politique, et nous n’avons toujours pas compris que c’est de là que viennent nos échecs. Beaucoup ne veulent pas croire, ou semblent, par faiblesse, ne pas se rendre compte que nos «prétendus amis et conseillers» se désintéressent d’une société qui peine à se forger un Etat et dont ils n’ont pas grand profit à tirer.
Quand saurons-nous enfin nous prendre en main, prouver notre maturité politique et comprendre que seul un président de la République «purement libanais», secondé par un gouvernement solide et un Parlement national, peut apporter la solution qui ramènerait à l’Etat sa dignité d’antan?

Mouna Béchara


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