Magazine Le Mensuel

Nº 3046 du vendredi 25 mars 2016

Editorial

Le péché originel

Les aliénés de Bruxelles, tout comme les forcenés de Paris et les autres fous de Dieu, qui emportent dans leur démence des milliers d’innocents en Syrie, en Irak et ailleurs, sont plus des radicalisés islamisés que des islamistes radicalisés. Le profil de ces assassins montre qu’ils sont des marginaux sociaux, culturels et économiques, des oubliés du monde moderne. La plupart ont baigné dans le petit banditisme et la criminalité de banlieue. Ils sont dealers de quartier, voleurs de voitures, racketteurs, des individus qui n’ont pas leur place dans le système contemporain. L’islam n’est qu’une passerelle pour justifier leur besoin d’exprimer leur haine par une violence inouïe. Un prétexte qu’ils se donnent pour se convaincre que leurs actes inhumains servent, en fait, des objectifs supra-humains, puisqu’ils tuent au nom de Dieu. Mais que connaissent-ils de ce Dieu qu’ils prétendent adorer? Rien, ou presque! Ces pseudo-chevaliers de l’islam ne peuvent probablement pas aligner deux versets du Coran sans se tromper à chaque mot.
Pourquoi nos jeunes se sont-ils radicalisés? se lamentent les dirigeants européens. La vraie question serait plutôt: pourquoi nos jeunes radicalisés se sont-ils islamisés? Peter Harling, chercheur au groupe de réflexion International Crisis Group (ICG) et grand connaisseur de la région, déclare, au sujet des pseudo-jihadistes, que «leur culture musulmane est sommaire, voire quasiment nulle». «En fait, ceux qui ont la culture musulmane la plus solide sont les moins susceptibles de se ranger du côté de l’Etat islamique», souligne-t-il. Ces jeunes radicalisés ont en commun, non pas l’islam, mais «leur soif de violence», poursuit le chercheur.
On ne devient pas musulman dévot en hurlant de la plus grosse voix Allah Akbar du matin au soir. De même que celui qui fait le signe de la croix à longueur de journée n’est pas forcément un vrai chrétien.
«Daech puise dans un réservoir de jeunes Français radicalisés qui, quoi qu’il arrive au Moyen-Orient, sont déjà entrés en dissidence et cherchent une cause, un label, un grand récit pour y apposer la signature sanglante de leur révolte personnelle», écrit le politologue spécialiste de l’islam, Olivier Roy, dans une tribune intitulée Le jihadisme est une récolte générationnelle et nihiliste.
L’échec de l’intégration de cette génération, pourtant née en Occident, est dû à des facteurs inhérents aux sociétés qui l’ont accueillie: inégalité des chances, racisme, marginalisation sociale et économique… Mais pas seulement. Des structures associatives et religieuses, financées par l’argent du pétrole, avec la bénédiction des gouvernements occidentaux, ont nourri les réticences au sein de cette génération.

A cette responsabilité historique qui s’inscrit dans le temps, les gouvernements occidentaux ont commis une erreur politique devenue un péché originel. Pour des considérations géopolitiques, ils ont encouragé des milliers de jeunes à se rendre en Syrie au début de la crise, en 2011, «pour soutenir la révolution et combattre la dictature». Ces dirigeants pensaient, naïvement, faire d’une pierre deux coups: renverser le régime syrien avec tous les dividendes géopolitiques qu’ils espéraient engranger, et se débarrasser d’une génération de marginaux dangereux et embarrassants. On se souvient de la généreuse et bienveillante couverture médiatique dont ont bénéficié ces «combattants de la liberté» les deux premières années de la guerre syrienne. Pourtant, de nombreux spécialistes avaient mis en garde, dès le début, contre les graves conséquences de ces agissements. Mais à Paris, Washington et ailleurs, les décideurs ne voulaient rien entendre, pas même les supplications de leurs services de renseignements qui anticipaient le dénouement de cette aventure.
Le résultat, on le voit et on le vit aujourd’hui. Des torrents de sang dans les cafés, les théâtres, les aéroports et les métros des capitales européennes. Et un constat d’impuissance de dirigeants irresponsables, qui prédisent des tragédies encore plus grandes.

Paul Khalifeh

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