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Nº 3057 du vendredi 10 juin 2016

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Cinéma

Avec le Festival du film libanais. Un florilège d’images et d’émotions

A la fin de la 12e édition du Festival du film libanais, qui a eu lieu du 30 mai au 3 juin, essentiellement à Beirut Souks, une virée dans le cinéma local, d’ici et d’ailleurs.

Autrefois «..né.à Beyrouth», du nom de la société de production qui le co-organise, aux côtés de Bande-à-part, le Festival du film libanais (FFL) a embarqué les cinéphiles et les amoureux du cinéma local dans une belle et riche aventure qui s’est étalée sur cinq jours.
 

Trois fenêtres pour 2016
Courts et longs métrages, fiction et documentaire, il y a une kyrielle d’images, d’émotions et de mots, dans cette 12e édition, de la poésie, de l’humour, du rêve, de la dure réalité des guerres régionales, actuelles et celles du passé et de ses fantômes, à la condition des réfugiés, en passant par la crise des poubelles et le quotidien sous toutes ses formes et couleurs…
Tout en gardant en priorité la promotion du cinéma libanais, le festival est toujours ouvert sur le monde à travers ses trois «fenêtres»; la première, inédite cette année, concerne les films de danse en collaboration avec le festival Cinedans d’Amsterdam; la deuxième «Bagdad Cameras», la production de courts métrages de jeunes réalisateurs irakiens, en collaboration avec Arte, à la suite d’un workshop qui a duré trois semaines à Bagdad; la troisième, accordée à Cinephilia Productions, une maison de production de cinéma indépendant, à cheval entre la littérature et le cinéma, fondée à New York par la réalisatrice Darine Hoteit, dont le court métrage I say dust, prévu au programme, n’a pas pu être projeté, cette annulation étant hors contrôle du festival puisque le bureau de censure de la Sûreté générale a refusé le permis de diffusion du film.
En compétition ou hors-compétition, le Festival du film libanais, à sa tête cette année la réalisatrice, actrice et danseuse Wafaa Céline Halawi, s’est achevé le 3 juin avec la projection de Go Home, une production signée «..né.à Beyrouth», réalisée par Jihane Chouaib, avec pour premier rôle l’actrice franco-iranienne Golshifteh Farahani. Dans l’effervescence de l’activité culturelle qui anime Beyrouth, quelques pauses volées
au temps…

Et les lauréats sont…
Pour cette 12e édition du FFL, le jury était composé de Soraya Baghdadi, Georges Khabbaz, Zeina Daccache et Brad Saunders. A la suite des délibérations, les prix ont été annoncés au cours de la soirée de clôture:
Meilleure fiction
Samt (Silence) de Chadi Aoun; Mention spéciale à I say dust de Darine Hoteit.
Meilleur premier Film
Sous les soutanes de Michel Zarazir; Mention spéciale à Smog de Jad Sleiman.
Meilleur documentaire
Twice upon a time de Niam Itani; Mention spéciale à Brothers of the night de Patric Chiha et The migrant woman d’Eli Jean Tahchi.
Meilleur film expérimental
12 de Mohammad Berro; Mention spéciale: Jidd Jidd Sitt Sitt de Chadi Serhal.

Coup de cœur
Tombé du ciel de Wissam Charaf

Le réalisateur franco-libanais, Wissam Charaf, a déjà à son actif quatre courts métrages, Hizz ya wizz, Un héros ne meurt jamais, L’armée des fourmis et Après, ainsi qu’un documentaire, Tout se passe au Liban. Son premier long métrage, Tombé du ciel, sélectionné à Cannes cette année, a été projeté, hors-compétition, le 2 juin, à Beirut Souks.
Un premier long métrage et Wissam Charaf parvient déjà à instaurer un univers tellement particulier, tellement caractéristique, qui n’appartient qu’à lui. A la fois personnel et collectif, loufoque, déjanté et amer, une farce burlesque, une sorte d’ovni dans le paysage cinématographique local, un film tombé de nulle part, tombé du ciel. A travers l’ambiance générale qui s’en dégage, à travers chaque détail, le spectateur, les yeux retournés en même temps d’interrogations amusées et de stupeur grisée, est amené à s’exclamer: «Mais c’est exactement çà, notre vie, à Beyrouth!».
Tombé du ciel est un film qui ne se raconte pas, il se vit, il tressaillit, il rejaillit et vous irradie de déflagrations refoulées. Le film tourne autour de deux frères, Omar et Samir; ce dernier est un ancien milicien supposé mort, qui revient, vingt ans plus tard, et tente de tisser des liens avec son jeune frère, Omar, devenu garde du corps d’une chanteuse de variétés qui se recycle en politique. Il y a aussi le père, perdu dans une amnésie pré-guerre, dans d’autres guerres, l’ami de Omar, âme perdue et éperdue, et d’autres personnages secondaires, le voisin, le concierge… chacun sa place, chacun son importance, chacun une part de notre réalité, portés par un merveilleux casting, en tête Rodrigue Sleiman et Raed Yassin.
Sans artifice, sans prétention, Wissam Charaf plante le spectateur au cœur même de l’absurde, du discours, de la situation, du geste, de l’image et des rapports entre les personnages. Un absurde lucide qu’il construit comme une araignée tisserait sa toile, solidement, consciencieusement, fil par fil, jusqu’à ce qu’ils deviennent inextricables, profondément emmêlés. Tombé du ciel semble tout droit sorti de l’inconscient, du réalisateur et de nous tous, un inconscient individuel et collectif, qui compose au présent la guerre du Liban. La guerre qui n’est jamais, tout au long du film, frontale, directe, ou même disséminée dans les souvenirs des personnages. Mais elle est là, dans le sentiment imperceptible d’une vie qui se déroule, en tableaux, en images, en plans découpés et tissés par un fil invisible, pour nous renvoyer notre reflet. Comme si déjà morts, nous n’avions plus la possibilité de choisir de mourir. Ou de rire.

Coup de ville
Brothers of the night de Patric Chiha

Projeté le 1er juin, au Cinéma Montaigne, Brothers of the night est un documentaire qui n’en est pas réellement un; il dégage l’impression d’un film de fiction sur une base réelle. Celle d’une bande d’ados et post-ados bulgares, entre 16 et 25 ans, venus gagner leur vie à Vienne et qui se retrouvent à se prostituer dans les réseaux gays. La caméra du réalisateur libano-autrichien, Patric Chiha, ne se faufile dans aucun trou de serrure dans une intention de voyeurisme qui pourrait être inhérente au sujet. C’est tout le contraire même, elle est là en toute discrétion, à tel point que le spectateur ne peut que se demander, parfois, à qui s’adressent donc ces jeunes quand ils se racontent. Peut-être à eux-mêmes, à ce reflet d’eux que Patric Chiha a réussi à saisir et à nous propulser.
Il les filme dans le quotidien implicite de leurs nuits, dans les méandres de leurs mots, dans leur échange d’histoires, de conseils, de passes lucratives comme les cicatrices que les enfants exhibent avec fierté. Il les filme à travers ce lien communautaire qui s’est tissé entre eux, un lien d’amitié, de complicité, de tendresse et d’amour, dépourvu de tout machisme. Ils racontent et se racontent; comment ils en sont arrivés là, leur vie en dehors de la nuit, leurs rêves d’antan et d’aujourd’hui, leurs ambitions et la conviction qu’ils ne se réaliseront pas, parce qu’ici, là, l’argent est plus facile à gagner, tellement plus facile, sur fond d’une crise économique irrémédiable et le regard porté sur l’étranger qui ne parle pas la langue.
Ils sont beaux, sexuels, sensuels, la cigarette entre les doigts et entre les lèvres, noir de cuir et les yeux lumineux. Il n’y a rien de brutal ou de violent dans ces frères de la nuit. Glauques, oui, illuminés par la pénombre rouge, jaune et bleue des bars où ils se retrouvent, plaisantent et discutent de leur «job», leurs femmes, leurs enfants, de l’amour… On dirait qu’ils dansent leur vie, danse saccadée, gaie, funèbre. Brothers of the night vous happe par sa puissance et s’insinue en vous comme une réalité qui sévit à quelques pas de la vôtre, ici même, au Liban, autrement peut-être, mais sûrement présente.

Nayla Rached

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