Magazine Le Mensuel

Nº 3057 du vendredi 10 juin 2016

à la Une

Malls, cafés, lieux de culte, festivals. Les cibles de Daech

Ces quatre dernières semaines, les services de sécurité ont démantelé plusieurs cellules terroristes et arrêté une quinzaine de suspects qui planifiaient des attentats pendant le mois du Ramadan et la saison des festivals d’été. Parmi les cibles, des malls, des cafés, des lieux de culte, des manifestations culturelles et des diplomates. Magazine a enquêté.

Certes, la menace d’attentats terroristes au Liban est «permanente», comme l’a affirmé le ministre de l’Intérieur, Nouhad Machnouk. Mais elle n’a pas toujours le même niveau. Elle peut être diffuse ou palpable, lointaine ou, au contraire, imminente. Ces dernières semaines, les services de sécurité libanais ont jugé le danger assez grave pour décréter l’alerte maximale. Une série de signaux, provenant aussi bien de l’intérieur du pays que de l’extérieur, a conforté l’inquiétude des services. Un faisceau d’indices a fini par les convaincre que des groupes terroristes, notamment l’Etat islamique (EI) et le Front al-Nosra, préparaient des attentats au Liban.
Premier signal, un nouvel enregistrement audio diffusé le 21 mai par le porte-parole de l’EI. Dans ce premier message en sept mois, Abou Mohammed el-Adnani incite, de manière explicite, à commettre des attaques contre des civils, en Occident et ailleurs, à partir de début juin durant le mois du Ramadan. En difficulté sur tous les fronts en Syrie et en Irak, l’EI a besoin d’une action spectaculaire pour remonter le moral de ses partisans et montrer qu’il a encore le bras long, malgré ses défaites sur le terrain. Un deuxième signal est capté presque à la même période. Le porte-parole des Brigades Abdallah Azzam, Sirajeddine Zreikat, poste une série de tweets appelant ses partisans à «se préparer au Jihad» pendant le mois du jeûne. Selon des sources sécuritaires, Zreikat et les débris de son groupe auraient prêté allégeance au Front al-Nosra et seraient basés dans le jurd de Ersal, sous la protection de la branche syrienne d’al-Qaïda. Troisième indice inquiétant pour la communauté libanaise du Renseignement, les attentats suicide perpétrés, le 23 mai, simultanément par sept kamikazes (10 selon Daech) à Jablé et Tartous, en Syrie. Ces attaques ont révélé une importante capacité logistique et organisationnelle du groupe terroriste qui a réussi à frapper dans une région ultra-sécurisée de Syrie. La proximité de Tartous avec la frontière libanaise et les rumeurs, vite démenties, que certains des assaillants seraient partis du Liban (un Libanais au moins figure d’ailleurs parmi les kamikazes), ont amplifié les craintes des services de renseignements libanais.
 

La lutte préventive
Plus concrètement, les spécialistes de la lutte antiterroriste au Liban, familiers de la détection des signaux inhabituels, ont décelé, ces dernières semaines, une plus grande fébrilité des milieux jihadistes. Selon une source de sécurité bien informée, des données fournies par un service de renseignements occidental ont montré que le nombre de communications effectuées à l’aide de téléphones portables entre le camp de Aïn el-Heloué et certaines zones jugées sensibles au Liban (régions à forte présence de réfugiés syriens, quartiers connus pour leur sympathie aux thèses extrémistes …), et vice-versa, a considérablement augmenté depuis la fin du mois d’avril. Des agences de renseignements occidentales et arabes ont en outre averti les services libanais qu’elles avaient de fortes raisons de croire que le Liban fait partie des cibles prioritaires des organisations terroristes.
Ce faisceau d’indices a poussé les services de renseignements militaires, les SR des Forces de sécurité intérieure (FSI) et la Sûreté générale (SG), à intensifier leur coopération et à redoubler de vigilance. L’effort conjugué de tous ces services n’a d’ailleurs jamais cessé. La politique de lutte antiterroriste préventive, mise en œuvre au Liban depuis près de trois ans, a donné des résultats probants. Perquisitions et surveillance continue ont permis l’arrestation de dizaines de suspects, le démantèlement de nombreuses cellules et la saisie d’importantes quantités d’armes et d’explosifs, avant même qu’ils ne passent à l’acte. Et lorsqu’un attentat se produit, les responsables sont identifiés quelques heures après, comme ce fut le cas pour la double attaque suicide de Bourj el-Barajné, le 12 novembre 2015.

 

Six cellules démantelées
Pas un jour ne passe sans que l’armée ne fasse une descente dans un campement syrien, ou un quartier sensible, pour y arrêter des suspects. «Cette politique de harcèlement permanent produit une forte pression qui gêne les groupes terroristes et les met sur la défensive, explique à Magazine un officier du Renseignement. Les terroristes sont contraints de se déplacer en permanence et ont, par conséquent, beaucoup plus de difficulté à s’organiser et à monter des cellules opérationnelles».
Le renforcement des mesures de sécurité et la coopération inter-service ont permis de neutraliser plusieurs cellules du groupe Etat islamique, ces quatre dernières semaines. Le 31 mai, le procureur général près la Cour de cassation, le juge Samir Hammoud, a révélé que «les services de sécurité ont démantelé, il y a quelques semaines, un réseau qui préparait des attentats au Liban». «Les membres de ce réseau appartiennent à des groupes terroristes tels que le groupe Etat islamique», a-t-il ajouté.
Le procureur a précisé que les suspects ont avoué qu’ils étaient chargés de mener des attaques à Beyrouth, ainsi qu’à l’extérieur de la capitale. «Ces attentats allaient prendre pour cibles des lieux de rassemblement citoyens, ainsi que des personnalités politiques et des diplomates», a-t-il ajouté. Les déplacements de ces cibles potentielles étaient surveillés de même que les occasions officielles ou sociales auxquelles ils participaient, a précisé Hammoud.
Les révélations du procureur ne sont que la partie visible de l’iceberg. Selon des sources informées, une autre cellule terroriste a été démantelée, dans la première moitié de mai, dans la région de Saïda, et quatre de ses cinq membres ont été arrêtés et déférés devant la justice militaire. Dirigé par un Libanais, ce réseau de cinq membres (Un Libanais, trois Syriens et un Palestinien) recevait ses instructions du dénommé Abou Walid el-Souri, un responsable de Daech basé à Raqqa, bien connu des services de sécurité libanais pour son rôle présumé dans plusieurs attentats. Des armes, du matériel militaire et, surtout, des ceintures d’explosifs ont été découverts dans les cachettes utilisées par les membres du réseau. Lors de leur interrogatoire, ils ont avoué que l’objectif était de commettre des attentats suicide dans «des lieux de loisir et de débauche», comprendre dans le langage des extrémistes, des cafés, des boîtes de nuit et des festivals culturels. Les cibles devaient être choisies «dans des régions chrétiennes à l’est de Beyrouth», selon l’un des suspects.
Le jeudi 2 juin à l’aube, l’Armée libanaise, informée d’une activité suspecte dans la localité de Kherbet Daoud, dans le Akkar, a procédé à une descente après une discrète surveillance. L’opération, supervisée par le chef des services de renseignements militaires, le général Kamil Daher, en personne, avait pour objectif de capturer les suspects vivants. Mais lors d’un échange de feu, le chef du groupe, Khaled Mohammad Saadeddine, est tué. Trois autres suspects de la famille Saadeddine sont arrêtés. Il s’agit de deux frères et d’un cousin. Ce dernier est le frère du soldat libanais Atef Saadeddine, qui avait déserté pour rejoindre les groupes terroristes. Il avait été tué, début avril, lors d’un échange de tirs à la frontière libano-syrienne dans la région de Wadi Khaled.
Les enquêteurs ont découvert un véritable arsenal dans le refuge des suspects: lance-roquettes avec munitions, détonateurs, matériel de communication, jumelle de vision nocturne, pistolet muni d’un silencieux et une ceinture d’explosifs.
La mission de cette cellule était de recruter des complices dans le Akkar et d’étendre ses activités jusqu’au littoral de la Méditerranée. Elle serait responsable d’une attaque contre une patrouille de l’armée qui a fait un mort et plusieurs blessés dans les rangs de la troupe. L’interrogatoire a permis de procéder à plusieurs arrestations dans les jours suivants.
Poursuivant sur leur lancée, les services de sécurité ont arrêté deux suspects dans le village de Iaal (Zghorta) et saisi une quantité d’armes et de munitions. Une autre cellule a été démantelée à Aley et plusieurs de ses membres interpellés, ainsi qu’à Majdel Anjar (Békaa), où des ceintures d’explosifs ont été trouvées dans une cachette.
Les enquêtes menées tous azimuts ont permis de découvrir un des procédés utilisés par Daech pour infiltrer ou exfiltrer ses militants. Dans une cache soigneusement aménagée à l’intérieur d’un mini-van, l’Armée libanaise a découvert, mardi, deux individus qui tentaient de passer les check-points pour se rendre dans le jurd de Ersal. Selon les premiers éléments, les suspects, qui n’avaient pas de papiers d’identité sur eux et qui ont un accent syrien, ont reconnu appartenir à l’Etat islamique. Ils ont déclaré aux enquêteurs que ce procédé, utilisé depuis des mois, avait permis de transporter, dans les deux sens, un grand nombre de membres de Daech. Cette information a amplifié les craintes des services de sécurité sur l’existence, au Liban, de cellules dormantes qui n’ont pas encore été démantelées.
Depuis le début du mois de mai, au moins une quinzaine de suspects liés à Daech sont arrêtés. Selon diverses sources de sécurité, les plans des attentats avaient atteint une phase avancée, notamment dans la préparation des ceintures d’explosifs et des charges piégées. Les terroristes s’employaient à arrêter les choix définitifs de leurs cibles principales et secondaires. Ces dernières font office de «plan B» au cas où des difficultés de dernière minute empêchent d’atteindre les cibles principales.
Le choix de Daech s’est porté sur des cafés, des malls, des lieux de culte, chrétiens et musulmans, et des festivals culturels. Le démantèlement des cellules a sans doute permis de déjouer les plans, mais le danger n’est pas complètement écarté, affirme une source de sécurité.

Paul Khalifeh
 

Sécurité renforcée  
En plus de l’alerte maximale décrétée dans les rangs des Renseignements militaires, des SR des FSI et de la Sûreté générale, qui reste invisible pour l’opinion publique, les autorités ont pris une série de mesures plus visibles, elles, qui se poursuivront tout au long du mois du Ramadan et pendant la saison des festivals d’été.
L’Armée libanaise a sensiblement augmenté le nombre de ses barrages volants à l’intérieur de Beyrouth et dans les autres régions. Les soldats procèdent à des fouilles minutieuses des véhicules et à un examen des papiers d’identité. Le nombre de patrouilles motorisées a également été augmenté.
La présence militaire est renforcée devant certains lieux de culte et aux entrées de la banlieue sud de Beyrouth, de crainte d’attentats lors de processions religieuses chiites à l’occasion du Ramadan.
Comme l’a été la sécurité à l’Aéroport international de Beyrouth et devant certaines chancelleries occidentales et arabes.
Enfin, le nombre d’agents en civil déployés devant des sites sensibles a aussi été revu à la hausse.

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