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Nº 3102 du vendredi 7 juin 2019

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May Chidiac «L’économie parallèle du Hezbollah nuit au Liban»

Avec son franc-parler habituel, May Chidiac revient pour Magazine sur son parcours et livre ses premières impressions, quatre mois après avoir été nommée ministre. Avec les représentants du Hezbollah, le courant passe mais ses convictions restent inchangées.  

Son parcours, semé de joies et de larmes, et son attitude, qui déchaîne parfois des passions contradictoires, ne laissent pas indifférent. Qu’on l’apprécie ou peu, May Chidiac suscite des réactions avenantes ou, au contraire, des échanges acrimonieux.
Avant même d’être projetée sur le devant de la scène médiatique et politique, la jeune femme avait déjà un cheminement inhabituel. Après un passage dans la presse écrite à Magazine, en 1984, elle se lance dans la radio puis à la télévision, où elle devient, un an plus tard, présentatrice du journal de la LBC, nouvellement créée. Elle construit patiemment sa carrière de journaliste et devient animatrice de l’émission matinale Nharkon Saïd, qui voit défiler pendant plusieurs saisons les plus influents acteurs et décideurs politiques de tous bords. En parallèle, May Chidiac poursuit sa formation académique et obtient, en 1997, un diplôme d’études supérieures en journalisme francophone, ce qui lui ouvre les portes de l’enseignement la même année à la NDU.
Tout le temps passé à construire sa vie professionnelle et à parfaire sa formation académique n’occulte pas une autre facette de sa personnalité, celle de May Chidiac la militante politique. Et c’est avec entrain et détermination qu’elle s’engage, à l’époque de la présence syrienne, dans «la bataille pour l’indépendance et la liberté», exprimant haut et fort ses convictions, tout en sachant que celles-ci risquent de lui créer des ennemis qui ne partagent pas forcément sa vision et ses idées.
Dès 2004, les tensions au Liban atteignent leur paroxysme et May Chidiac voit ses amis et connaissances fauchés les uns après les autres. Marwan Hamadé, Rafic Hariri, Samir Kassir, Elias Murr, Georges Haoui, la violence provoque une véritable hécatombe… Jusqu’à ce fatidique 25 septembre 2005, lorsque la jeune femme échappe elle-même à l’explosion d’une bombe placée dans sa voiture. Elle est vivante mais grièvement blessée. «J’ai perdu la moitié de mon corps, c’est un miracle si j’ai survécu», nous dit-elle. Elle, qui affirme n’avoir jamais été «très pratiquante mais profondément croyante», attribue ce miracle à Saint-Charbel, dont elle venait de visiter le couvent juste avant l’attentat.

La lutte continue
Face à de moindres épreuves, d’autres auraient été brisés, anéantis. Mais pas elle. Après des dizaines d’interventions chirurgicales, des mois de rééducation, une incommensurable souffrance physique et morale, May Chidiac se ressaisit. La perte d’une partie de sa motricité, elle la compensera par une farouche volonté d’aller de l’avant. Sa première décision sera de poursuivre sa formation académique en obtenant un doctorat en Information et communication «avec mention du jury», en octobre 2008. «Je ne sais pas comment j’ai fait mais j’y suis parvenue. Pour moi, c’était un défi», dit-elle en souriant.
La journaliste ne se contente pas de ce couronnement académique. Mue par cette même volonté, elle explore un domaine nouveau, celui du monde associatif, et crée «à partir de rien», une fondation devenue aujourd’hui une véritable institution. «Certes, j’ai sollicité l’avis d’amis, mais c’était surtout un acharnement personnel pour faire de la fondation ce qu’elle est devenue, explique-t-elle avec enthousiasme. Même chose pour ce qui est de l’ALAC (Academy for Leadership and Applied Communication), qui est certifiée par l’Etat, la Fondation MCF-MI (Media Institute) et la structure qui organise des conférences et décerne des prix aux femmes et aux personnalités du monde de la communication et du journalisme. Beaucoup d’étrangers, dont de grands noms des médias ont été invités au Liban, comme Christiane Amanpour ou, cette année, David Ignatius, Ramy Raad, directeur commercial de la CNN. Je suis contente de ce que j’ai réalisé. Nous en sommes à la 7ème cérémonie des Médias Awards et cette manifestation s’est forgée une renommée presque internationale.»
Où puise-t-elle cette force, cette ténacité, cette détermination de ne jamais baisser les bras malgré toutes les vicissitudes? «Je n’ai jamais eu une existence facile, dit-elle. Ma vie privée n’a pas été une sinécure, j’ai perdu mon père à 13 ans, mon seul frère à 17 ans, j’ai vécu toute la guerre. J’habitais Gemmayzé, où il fallait se déplacer entre les panneaux signalant le danger des snipers, même pour aller chez l’épicier… avec une maman tout le temps chagrinée. J’ai dû compter sur moi-même dès le départ.» May Chidiac reconnaît qu’elle n’a pas toujours fait les meilleurs choix mais elle les a assumés. «Voilà la différence et je l’ai remarqué dans ma vie: beaucoup de personnes ne s’assument pas. Moi je m’assume, poursuit-elle. Parfois, j’ai été déçue mais je ne me suis jamais laissée aller. Je rectifiais toujours le tir. On croit souvent être arrivé au bout de ses peines puis on découvre qu’il y a pire. J’ai eu des moments de désespoir, de faiblesse, mais ça n’a jamais duré plus de trois jours. C’est mon maximum et ensuite je me ressaisis. Je ne sais pas comment je fais. Ça va au-delà de la foi, c’est une force naturelle que je puise au fond de moi-même et qui me dit «ça suffit». On peut considérer cela comme une fuite en avant, mais c’est salvateur. Je me suis toujours posée de nouveaux défis, je ne me suis jamais dit voilà, ça s’arrête là, j’ai assez accompli. Il y a toujours quelque chose que je n’ai pas réussi à faire. C’est comme si j’étais à l’école et que j’ai encore un devoir à terminer.»
 
Ça n’a pas toujours été facile
Pour May Chidiac, la lutte ne s’est jamais arrêtée, même si elle est persuadée d’avoir payé un lourd tribut à causes de ses convictions. Là aussi, on note une surprenante capacité au dépassement de soi. De pouvoir continuer à défendre ses idées plutôt que de rester «cloîtrée dans (son) coin» à se lamenter sur son sort est un défi autrement plus stimulant. «Ça n’a pas toujours été facile, reconnaît-elle. Car non seulement la vie devient plus dure quand on perd la moitié de son corps, mais aussi dans le contexte ambiant au Liban, ce n’était pas aisé de continuer. Si on a voulu se débarrasser de moi, ce n’est pas par hasard, c’était pour me faire taire car je dérangeais. Cela veut
dire que j’avais beaucoup d’ennemis politiques sur la scène.»
Résistante et blindée, May Chidiac affirme toutefois avoir été «blessée» par les propos malvenus et le déchaînement de haine sur les réseaux sociaux. «Au lieu de respecter mon sacrifice, certains regrettaient sur Facebook qu’on ne m’ait pas mis assez d’explosif, dit-elle avec un brin de tristesse dans la voix. La perte de deux membres, certains s’en moquaient ou s’en réjouissaient. C’était dur de vivre tout cela et parfois on se demande s’il ne serait pas préférable d’arrêter plutôt que de subir tout cet acharnement.»
Mais a-t-elle toujours été tendre avec ses détracteurs? N’est-elle pas connue, aussi, pour son franc-parler, pour ses propos jugés parfois durs envers d’autres Libanais? «Je suis très transparente. Je ne sais pas si c’est un défaut ou une qualité, se défend-elle. Je ne manque jamais de respect ou de politesse. Je dis les choses honnêtement, clairement».
Après sa nomination comme ministre d’Etat chargée de la Réforme administrative, une nouvelle étape de sa vie commence, c’est plus un défi qu’un couronnement de carrière. «Même si j’essaie de rester au courant de tout, je ne suis pas forcément experte, avoue-t-elle. J’ai été surprise de découvrir que j’étais en charge de questions stratégiques et des plans d’action de la modernisation de l’Etat, comme la transformation numérique, la lutte contre la corruption, la gestion des déchets solides.»
Certains ministères ont déjà procédé, de leur propre initiative, à ce qu’on appelle l’automation. «C’est une initiative louable mais pas suffisante, car «nous avons besoin d’une plateforme commune pour donner au citoyen les moyens de communiquer, avec le même langage, avec toutes les administrations publiques.» «Ce n’est pas facile pour nous de nous infiltrer dans les autres administrations car nous n’avons pas un pouvoir de dissuasion, seulement de conviction, explique-t-elle. Là où il le faut, je sais taper du poing sur la table mais je sais aussi faire preuve de diplomatie pour convaincre les autres ministères que sans coopération, on ne peut arriver à la modernisation de l’administration libanaise.» 
 
Quel regard sur le Hezbollah?
Il faut un certain courage et encore une fois un dépassement de soi pour s’asseoir à la même table que ceux qu’elle soupçonne d’avoir voulu l’éliminer. «J’accuse le régime de Bachar (el-Assad) et le Hezbollah d’avoir essayé de m’assassiner, martèle-t-elle. Qui a commandité, qui a exécuté, qui a surveillé les lignes téléphoniques pour connaître mes déplacements ce jour-là, qui m’a pris en filature pour savoir où j’allais me garer… n’importe qui a pu actionner le détonateur. Mais à qui profite le crime… pour moi ça ne fait aucun doute. Deux jours avant (l’attentat), Hassan Nasrallah évoquait ‘la journaliste qui parle le matin’. Je possède les enregistrements que j’ai remis au tribunal international. Certes, on n’a pas encore trouvé le lien avec l’affaire Hariri car l’enquête, basée sur les réseaux téléphoniques, s’est arrêtée à la tentative d’assassinat d’Elias Murr. Pour mon affaire et celle de Gebran Tuéni, les
assassins ont changé de numéros de téléphone, de tactique.»
Malgré ses ressentiments, et ce qui peut paraître comme une insurmontable promiscuité, May Chidiac parvient à maintenir le contact au nom de l’intérêt supérieur du Liban et des Libanais. «Je connais le ministre Mohamed Fneich depuis longtemps, je l’ai interviewé à maintes reprises dans le cadre de mon émission Nharkon saïd, avant 2005, dit-elle. Je connais le personnage qui est très intelligent, affable et courtois. Je n’ai pas de problèmes avec lui grâce au contact personnel. Je n’ai jamais vu en lui le représentant d’un Hezbollah qui pourrait être responsable de l’assassinat de Rafic Hariri et de tous mes amis, dont Samir Kassir, Gebran Tueni ou de l’attentat qui m’a visé… Je ne sais pas pourquoi mais ça a passé. Celui qui m’a vraiment intrigué, au début, c’est Mahmoud Komati. Je ne le connaissais pas et il représentait cette zone grise qu’est le Hezbollah pour moi. Ensuite, j’ai découvert que ce monsieur pouvait rire. Il rit tout le temps même, et il communique aisément. Une fois, il m’a posé une question, on s’est salué et j’ai découvert qu’il avait son bureau à Starco, là où il y a les locaux de mon ministère. Ce n’est pas évident mais finalement, j’arrive à dissocier. Je me suis dit que je ne peux pas continuer à travailler, à être productive, si je pense toujours à l’aspect stratégie, aux relations de ce parti avec l’Iran, son rôle en Syrie, ce que je considère comme le projet de mainmise politique du Hezbollah sur le pays, en imposant la formule des trois tiers.»
Ses appréhensions à l’égard du Hezbollah ne sont-elles pas justement dues au fait qu’elle ne connaît pas bien ce parti et ses représentants? «Non, non! Ça n’a rien à voir, je ne vais pas me leurrer, répond-elle. C’est la stratégie du Hezbollah que je remets en cause. S’il change sa politique, je n’ai aucune raison de lui en vouloir. Si j’aborde des questions techniques, ou comment gérer un budget – et je trouve que nous sommes sur la même longueur d’onde sur ces sujets – je ne vais pas m’opposer juste parce que je suis contre ce parti politiquement. Lors des discussions autour de la déclaration ministérielle, je me suis clairement prononcée contre la stratégie du Hezbollah, contre son ingérence dans les affaires syriennes, ou pour le fait que les forces légales aient l’exclusivité des armes. Sur ces points là, je ne changerais jamais, et ils le savent. Le ministre Fneich était pendant des années en charge du même portefeuille que le mien. Il s’y connaît forcément mieux que moi, il a de l’expérience. Rien ne m’interdit de lui demander conseil si j’en ai besoin ou de solliciter son appui parce qu’il connaît le dossier beaucoup plus que d’autres ministres du gouvernement.»

Pas de faillite
Il y aurait donc avec le Hezbollah des convergences de points de vue sur certains sujets plus que celles qui existeraient avec certains des alliés politiques des Forces libanaises? «Oui! Je suis convaincue que le Hezbollah est contre la corruption, dit-elle. Quand nous débattons des réductions budgétaires ou d’autres sujets, nous sommes du même avis. Mais lorsque nous parlons du contrôle des passages frontaliers ou de l’évasion douanière au port, les divergences surgissent. Je sais très bien que beaucoup de choses passent sous le label «Résistance» et qu’il y a une économie parallèle créée par le Hezbollah et qui nuit à l’économie libanaise. Nous en discutons à table et ils ne contestent pas. Quand nous réclamons la fermeture des points de passage frontaliers illégaux, les représentants du parti ne contestent pas. Les Forces libanaises, Gebran Bassil et d’autres, ont soulevé cette question à maintes reprises. Ils ne protestent pas, ne se prononcent pas contre le contrôle des points de passage par l’armée ou contre la collecte des recettes douanières conformément à la loi. Personne n’est dupe. Nous savons tous qui est responsable de la contrebande entre le Liban et la Syrie. Le jour où ils décideront de changer leur stratégie, de se dissocier de l’Iran, il n y a aucune raison que l’on ne puisse pas s’entendre. Finalement, les chiites sont Libanais, ils l’ont toujours été. A un moment donné, ils étaient les alliés des Forces libanaises durant la guerre, à l’époque des Palestiniens.»
Le Hezbollah est-il le seul parti à avoir des relations avec une puissance régionale? D’autres ne devraient-ils pas se dissocier de l’Arabie saoudite, des Emirats…? May Chidiac répond par une série d’interrogations: «L’Arabie saoudite envoie-t-elle des armes au Liban? A-t-elle demandé à des Libanais d’aller faire la guerre en Syrie? Encourage-t-elle les Libanais à ne pas payer les taxes, les droits de douane, à avoir une économie parallèle, ou à créer un triangle de trafic entre le Liban, l’Amérique du Sud et l’Afrique?»
En dépit des difficultés économiques, la ministre semble optimiste et confiante dans l’avenir. «Non, la situation n’est pas désespérée. C’est vrai que je ne suis pas économiste mais je parle de mon expérience. Je me fie à mon intuition et je n’ai jamais été négative vis-à-vis du Liban. Il y a toujours une forme de résistance, de résilience. Le Libanais arrive toujours à s’en sortir. Il y aura des privations, des sacrifices, nous allons tous souffrir d’une façon ou d’une autre mais on peut s’en sortir.»
Mme Chidiac a assisté aux 20 réunions consacrées à l’examen du budget. Même si elle juge que les débats ont traîné en longueur, elle assure que les discussions étaient sérieuses. Elle s’insurge, cependant, contre les tentatives de réduire les budgets du ministère des Affaires sociales. «Déjà que l’Etat n’assure presque rien aux enfants à besoins spéciaux, on ne peut pas les priver des maigres acquis qui existent déjà, dit-elle. Même chose pour le budget de la santé à un moment où des familles n’ont plus les moyens de soigner les leurs, même si ce ministère est aujourd’hui aux mains du Hezbollah. Comme je n’admettais pas les campagnes de dénigrements contre Ghassan Hasbani, je n’accepte pas que l’on tombe aujourd’hui sur le ministre Jabak sans raison valable.»
Journaliste, militante politique, professionnelle du monde associatif, May Chidiac porte plusieurs casquettes. Laquelle a ses faveurs? «Avec beaucoup de modestie, je pense que j’ai eu un parcours qui ne ressemble à personne d’autre. Peut-être que je ne représente rien mais finalement, je suis May Chidiac», conclut-elle.

Paul Khalifeh
Photos Milad Ayoub-DR

 

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