Les Jésuites et la guerre de 1914-1918 au Liban. Pour ne jamais oublier
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Nº 2951 du vendredi 30 mai 2014

Les Jésuites et la guerre de 1914-1918 au Liban. Pour ne jamais oublier

 
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    Les Jésuites et la guerre de 1914-1918 au Liban. Pour ne jamais oublier
    Du 15 au 29 mai dernier, s’est tenue, à la Crypte de l’église Saint-Joseph, une exposition sur Les Jésuites et la guerre de 1914-1918 au Liban, à l’occasion du centenaire...
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Du 15 au 29 mai dernier, s’est tenue, à la Crypte de l’église Saint-Joseph, une exposition sur Les Jésuites et la guerre de 1914-1918 au Liban, à l’occasion du centenaire de la Première Guerre mondiale. Organisée par la Compagnie de Jésus au Proche-Orient et au Maghreb, elle retrace, à renfort d’archives inédites, les heures sombres du pays sous occupation ottomane durant cette guerre.
 

«La mémoire… La mémoire… La mémoire… C’est ce qui nous manque le plus dans ce pays! Comment construire l’avenir sans connaître le passé?». Dans l’entrée de la Crypte, un livre d’or est ouvert pour recueillir les impressions des visiteurs. Et les commentaires pleuvent. «Il nous a fallu une exposition pareille pour nous montrer à quel point notre pays a souffert, même avant sa création. Merci pour les belles photos et les textes touchants qui m’ont vraiment marqué» ou encore «Je pense que très peu de Libanais sont au courant des détails présents dans cette exposition. Elle doit faire le tour du Liban. Merci pour les Pères jésuites».
Tout commence en 2009. A la demande du père Assouad, provincial de la Compagnie de Jésus, Christian Tawtel et Pierre Wittouck S.J. sont chargés d’un travail de restauration de vitraux. Pour documenter leurs propos, les deux compères recherchent dans les archives des croquis d’anciens vitraux, avant de se rendre compte de l’incroyable trésor qui se trouve entre leurs mains. Alors que le centenaire de la Première Guerre mondiale approche, le prétexte, s’il est faux, est parfait pour continuer leurs recherches. Les deux hommes se lanceront dans une quête inlassable d’informations pendant trois ans pour redonner vie à de nombreuses pages oubliées de l’Histoire. Trois ans la tête dans les archives, les yeux rivés à décrypter des lettres, des diaires, écrits à l’encre marron sur des feuilles aujourd’hui jaunies, les rendant difficilement lisibles. «La coutume voulait que chaque père jésuite écrive l’histoire de sa maison dans un carnet, que l’on nommait diaire. A sa mort, ses écrits étaient rangés dans des armoires», explique père Wittouck. Ainsi, la plupart de ces archives, souvent dans des états épouvantables, provenant des différentes résidences jésuites au Liban, ont été rouvertes pour  la première fois par les deux chercheurs. En tout, 4 à 5 000 documents vont passer entre leurs mains, l’exposition n’en présente que 360, affichés aux murs pour les copies numérisées et sous des vitrines pour les originaux: photographies, télégrammes, listes d’objets confisqués par l’Empire ottoman, cartes d’identité, tampons, passeports, des centaines de lettres, des extraits de diaires, des registres, médailles, laissez-passer, congé de convalescence, etc.  

 

Un pas dans l’Histoire
Au début de l’exposition, un panneau revient sur la chronologie des principaux faits de guerre, rédigé par le père Paul Matterns.j. Supérieur de la Mission de Syrie durant la guerre 14-18, considéré par les Ottomans comme alsacien et non français, il ne sera pas sujet à expulsion, dont seront victimes la plupart de ses coreligionnaires. On y apprend que l’Université Saint-Joseph est fermée par les autorités ottomanes le 8 novembre 1914. Plus loin, une lettre complète l’historique des faits: «Les religieux prirent chacun une valise où ils mirent du linge, quelques vêtements et se dispersèrent. Plusieurs sur l’invitation express du président Daniel Bliss, se retirèrent à la
Faculté américaine, d’autres dans un petit couvent cédé par des moines maronites, un à la Délégation apostolique, d’autres enfin dans des maisons particulières. L’université confisquée, les Ottomans fermèrent seulement la grande porte d’entrée et l’abandonnèrent sans la faire garder; c’était la laisser au pillage. Que sont devenus notre mobilier d’Eglise, nos musées…?». «Durant la guerre, reprend père Wittouck, les couvents chrétiens en général étaient perquisitionnés, surtout s’ils avaient un lien quelconque avec la France. D’ailleurs beaucoup d’objets avaient été cachés chez les voisins, qui à leur tour étaient perquisitionnés» (famille Tabet et Sfeir). Mais il n’est malheureusement pas seulement question de perquisitions ou d’expulsions dans les écrits des Pères jésuites, mais également d’arrestations, de pendaisons de notables francophiles, d’intimidations d’habitants du quartier et des descriptions de pillages, de famine, d’agonie. «A Beyrouth, plusieurs meurent littéralement de faim; on en ramasse dans les rues. De même dans tout le Liban (et spécialement au Liban), ainsi que dans d’autres localités de Syrie et de Palestine, en particulier à Jérusalem, peut-on lire dans un extrait de diaire jésuite datant de 1916. Calcul politique qui consiste à favoriser plutôt l’état de choses pour «affaiblir» les chrétiens en général et les Libanais en particulier, en les affamant, au lieu de les massacrer comme en Arménie».  
«Les années 1915-16 ont été celles de tous les malheurs: la guerre, la famine et les sauterelles, sans oublier un blocus britannique», souligne Tawtel. Des sauterelles qui minent les dernières récoltes et plongent encore plus le pays dans une terrible famine qui fera plus de 250 000 morts selon la Croix-Rouge américaine. «Depuis dix jours, les sauterelles envahissent notre jardin: les criquets tapissent la terre après avoir détruit les plantes, montent sur les arbres et n’y laissent rien pas même l’écorce des grosses branches», détaille un autre diaire daté de juillet 1915. Affichés au mur également quelques extraits saisissants des écrits du Comte R. De Gontaut-Biron dans l’ouvrage Comment la France s’est installée en Syrie. Il y décrit notamment Beyrouth en octobre 1918: «Partout, des spectres demi-nus, décharnés, se traînent lamentablement. Les plus forts se disputent comme des chiens des restes de cuisine sur les tas d’ordures. Dans les rues, à tous les pas, des moribonds râlent; près d’eux, des cadavres. Une charrette passera qui porte chaque jour son funèbre chargement à la fosse commune. On y enfouit jusqu’à cent victimes par jour. (…) mais on ne meurt pas seulement à Beyrouth, on meurt dans toute la Montagne. La misère y est même encore plus atroce».
Des lignes d’une Histoire souvent méconnue. Si le père Wittouck s’est senti très proche de ses prédécesseurs en lisant tous ces écrits au point «d’avoir l’impression de vivre ici avec eux durant la guerre», Tawtel en a parfois eu les larmes aux yeux. «Ecolier, je ne me rappelle pas que nos livres d’histoire consacraient plus d’une demi-page à ce chapitre de l’Histoire libanaise. Pourtant avec toutes ces archives, nous pourrions en écrire des centaines. Grâce à elles, j’ai compris combien les Libanais avaient pu souffrir et à quel point les Pères jésuites avaient fait des sacrifices pour le Liban, pour aider les affamés aux côtés des Lazaristes, pour soigner les malades et s’occuper des orphelins. Ces archives constituent un trésor pour le patrimoine libanais et je suis très fier d’avoir pu participer à leur mise en lumière».
Bien que l’exposition ait déjà plié bagage, elle déposera ses archives à Paris les 10, 11 et 12 novembre prochain, à l’invitation des Amis de la bibliothèque orientale. Celle qui a décroché le prestigieux label français du Centenaire 14-18, compte bien se décliner en livre sous quelques mois. Avec en prime, toujours plus d’archives disponibles. 


Delphine Darmency

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Éditorial
La contagion du vide

Depuis la fin de la guerre, en 1990, aucun mandat présidentiel ne s’est achevé normalement. Ceux d’Elias Hraoui et d’Emile Lahoud ont été prorogés de trois ans. Après la fin du mandat de ce dernier, le Parlement a été incapable d’élire un successeur et le siège de la présidence est resté vacant, de septembre 2007 à mai 2008. Six ans plus tard, la Chambre se retrouve encore dans l’impossibilité d’élire un président dans les délais constitutionnels et le vide s’est, une nouvelle fois, installé au palais de Baabda. La première observation que l’on peut faire de ces événements est que les Libanais sont incapables de s’entendre, de leur propre chef, sur un candidat accepté de tous. Ils ont soit besoin d’un tuteur, le Syrien en l’occurrence, soit de l’aide directe de puissances régionales et internationales, comme ce fut le cas à la conférence de Doha, qui a permis d’élire Michel Sleiman à la magistrature suprême. Les deux camps s’accusent réciproquement du blocage actuel. En réalité, ils se partagent tous la responsabilité, aux côtés du système politique bancal, déficient et défaillant, mis en place à la conférence de Taëf, à laquelle il faut reconnaître quand même le mérite d’avoir mis un terme à la guerre. Pendant la tutelle syrienne, le Liban était gouverné d’une manière extraconstitutionnelle. Le pays était, en quelque sorte, cogéré par les Syriens et la classe politique libanaise (toutes tendances confondues) et tout le monde y trouvait son compte. Avec le départ du tuteur, les Libanais ont été contraints de s’en remettre aux lois pour diriger leur pays et gérer leurs divergences. C’est alors que sont apparues les gigantesques failles, lacunes et autres insuffisances dans la Constitution. L’expérience et la pratique ont prouvé que le pays ne peut pas fonctionner normalement sans une réforme constitutionnelle et électorale. Le jour de son départ, Michel Sleiman en a proposé quelques-unes, susceptibles de donner un peu de contenu à la phrase sans cesse serinée: «Le président est le garant de la Constitution». Rendre au président de la République la prérogative de dissoudre le Parlement en cas de crise majeure ou de blocage politique est la plus pertinente. Mais elle est insuffisante. Il faudrait aussi autoriser deux mandats présidentiels consécutifs, comme dans tous les pays du monde, après avoir ramené à cinq années la durée du mandat; il faudrait réfléchir à accorder un délai au Premier ministre pour la formation de son cabinet. Il est, en effet, inconcevable qu’un chef de gouvernement désigné puisse bénéficier d’un délai illimité pour former son équipe. La réforme la plus fondamentale reste l’adoption d’une loi électorale basée sur le mode de scrutin proportionnel et l’instauration d’un sénat communautaire, afin de pouvoir élire, enfin, le premier Parlement non confessionnel. Sans une réforme en profondeur, les blocages politiques apparaîtront à chaque échéance importante. Aujourd’hui, le vide risque de se propager à toutes les institutions. Le Parlement est paralysé et la menace de blocage plane au-dessus du gouvernement. Le grippage de toutes les institutions est une invitation, on ne peut plus claire, à un arbitrage étranger. Celui-ci est toujours intervenu après une explosion de la situation. Les conférences de Taëf et de Doha n’ont-elles pas fait suite à une guerre civile de quinze ans et aux événements sanglants du 7 mai 2008? Pour une fois, les Libanais pourraient faire preuve de prévoyance et de perspicacité, en prouvant que l’Histoire ne se répète pas toujours nécessairement.


 Paul Khalifeh
   

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