Magazine Le Mensuel

Nº 2908 du vendredi 2 août 2013

POLITIQUE

L’argument du vide. Gouverner, c’est proroger

Bis repetita. Après la prorogation du mandat du Parlement, le report de la mise à la retraite de Jean Kahwagi et de Walid Salman, à la tête de l’Armée libanaise, par arrêté ministériel, vise à contourner le vide institutionnel créé par l’absence de quorum place de l’Etoile et l’incapacité de Salam à former son gouvernement.

En froid depuis plusieurs semaines avec ses alliés chiites, à qui il reproche la prorogation du Parlement, Michel Aoun s’en est pris cette semaine au ministre de la Défense, Fayez Ghosn, architecte de la prorogation de facto des mandats du commandant en chef de l’armée et de son chef d’état-major et représentant des Marada, composante importante de son bloc parlementaire. «Le décret viole l’article 65 de la Constitution et cela doit envoyer le ministre concerné devant le Conseil d’Etat». Le fait qu’il soit désavoué par le 8 mars ne lui importe guère, les accusations de parti pris vis-à-vis de Chamel Roukoz, encore moins. Le leader du Courant patriotique libre (CPL) s’en tient à une position de principe: non à toute prorogation qui conforte le vide politique et institutionnel, surtout lorsqu’elle contrevient à la loi. En l’absence de référent − le Conseil constitutionnel s’étant magistralement sabordé − l’argumentaire de Aoun n’aura sans doute pas de suite juridique. Celui qui se voit seul opposant à la dialectique politique du moment veut montrer qu’il s’élève au-dessus de la meute pour dire non. Son appel à la création d’un front national de défense de la Constitution va dans ce sens. Ayant perdu toute confiance en ses partenaires politiques, Michel Aoun s’adresse désormais directement au peuple, aux citoyens électeurs, à sa base et à la majorité silencieuse. Mais les leaders que le maître de Rabié a pris en grippe n’en ont que faire, leur train est en marche.

Sauver les apparences
Après tout, il s’agit tout simplement d’éviter le vide, rétorquent-ils. Les prétextes sont les mêmes depuis la prorogation du Parlement, les sacro-saints impératifs institutionnels et sécuritaires. Les présidents Michel Sleiman, Najib Mikati et Nabih Berry se contentent de parer à l’urgence. A l’exception du CPL, tous se sont faits à l’idée que la prorogation est aujourd’hui la seule façon de faire, compte tenu des défis locaux et régionaux. Plus d’une semaine après la décision européenne contre le Hezbollah, ses conséquences apparaissent. Le coup de semonce, que les ambassadeurs européens ont voulu décrire comme salutaire, s’est transformé en rayon paralysant, gelant les positions des uns et des autres. Pourquoi le Courant du futur accepterait-il aujourd’hui de siéger avec le Hezbollah au sein d’un gouvernement d’union nationale prôné par Tammam Salam? Pourquoi, en retour, le Parti de Dieu se plierait au «diktat américano-sioniste» qu’il combat en se retirant de Syrie? Il faut ajouter à cela l’installation de centaines de milliers de réfugiés syriens au Liban et, dans leur sillage, des cellules jihadistes prêtes à frapper à tout moment. Voilà la réalité que les promoteurs de la prorogation disent vouloir circonscrire.

Pas de gouvernement
Mercredi, à l’occasion du 68e anniversaire de l’armée, Jean Kahwagi a pris la parole, affirmant que la crainte d’un vide possible avait recommandé la prise de plusieurs décisions. «Ces décisions n’auraient pas été prises si la roue de la vie politique avait bien tourné ou si les différends entre les partis et les courants n’avaient pas pris de l’ampleur, annulant ainsi les échéances constitutionnelles», exhortant ensuite toutes les parties «à ne pas laisser les divergences politiques affecter les valeurs constitutionnelles et l’accord de Taëf».
Quelques heures avant la célébration de la fête de l’armée, Fayez Ghosn a donc signé l’arrêté ministériel portant sur le report de deux ans de la mise à la retraite des généraux Jean Kahwagi et Walid Salman. Le ministre de la Défense se base sur l’article 55 de la loi sur la défense qui stipule que «la mise à la retraite d’un volontaire, même ayant atteint l’âge de la retraite, peut être ajournée sur base d’une décision du ministre de la      Défense, conformément à une proposition du commandant en chef de l’armée, en cas de guerre, d’état d’urgence ou lorsque l’armée est chargée de préserver la sécurité». La question sur le plan légal est de savoir si le commandant en chef de l’armée peut être juge et partie. A ce titre, l’autorisation demandée et obtenue par Ghosn au président Sleiman et au Premier ministre démissionnaire, Najib Mikati, n’a qu’une valeur politique.
La parade de l’arrêté ministériel, qui échappe au contrôle du gouvernement et du Parlement, est un moindre mal pour Nabih Berry et le Courant du futur qui ont, tous deux, salué que le vide soit comblé. Elle vient surtout effacer l’échec du président du Parlement à assurer le quorum à la prochaine séance parlementaire au cours de laquelle la prorogation du mandat des responsables de l’armée devait être discutée. Berry pensait que le fait que Saad Hariri soit favorable au maintien en fonction de Kahwagi suffirait au Bloc parlementaire du Futur pour faire acte de présence place de l’Etoile. Mais le dernier communiqué du parti a vite douché les espoirs du leader du mouvement Amal. «L’obstination de Nabih Berry de tenir séance pour discuter de sujets non urgents sous le mandat d’un gouvernement démissionnaire est inacceptable», a estimé le bloc dirigé par Fouad Siniora. Réponse cinglante de Berry, adressée, sans les nommer, au Courant du futur et au CPL: «Le Parlement est l’institution centrale de notre système politique et lui seul donne leur légitimité au gouvernement et à toutes les institutions […] La campagne menée par certaines parties contre moi vise à masquer les obstacles mis en place contre la formation d’un nouveau gouvernement».
Sur ce dossier, c’est le calme plat. Premier ministre sans gouvernement, Tammam Salam se borne à recevoir ambassadeurs et personnalités politiques. Prenant acte des prises de position inconciliables du Courant du futur et du 8 mars, il voit impuissant s’écouler le temps de sa désignation, entièrement tributaire d’un éclaircissement hypothétique du ciel politique local. L’ambassadeur des Etats-Unis Maura Connelly, en tournée d’adieu, qui cède sa place au chevronné David Hale, a beau affirmer que la formation du gouvernement «est un processus libano-libanais», cela ne l’empêche pas de qualifier la décision de l’UE contre le Hezbollah de «message fort adressé au parti qui ne peut pas agir impunément». En mettant le parti à l’index, l’Occident empêche très sérieusement un retour à la normale de la vie politique, laissant le champ libre à tous les excès.

Julien Abi Ramia

Le 14 mars: discours offensif
S’est tenue, ce mardi à l’hôtel Alexandre à Achrafié, la rencontre annuelle dite de Notre-Dame de la Montagne réunissant de nombreux cadres du 14 mars, députés, membres du secrétariat général ou journalistes. Thème de la rencontre: La paix du Liban, une responsabilité nationale commune. Au cours de cette rencontre, un appel dont voici quelques extraits:
n «Le Liban vit sous la menace d’une reprise de la guerre civile, une guerre civile qui opposerait cette fois musulmans sunnites et musulmans chiites, non seulement au Liban, mais également dans le monde arabe. Cette guerre, si elle avait lieu, signifierait la fin du Liban. Les chrétiens ont une grande responsabilité dans la bataille à mener pour empêcher la guerre».
n «Le revirement d’une partie des chrétiens qui, après avoir mené la bataille de l’indépendance, a rejoint le camp syro-iranien qu’elle avait combattu, le soutien de personnalités politiques et religieuses, au nom de la protection des minorités, à la dictature syrienne, pourtant largement responsable des malheurs que les Libanais, et les chrétiens notamment, ont connus depuis 1975, le choix par la majorité des partis chrétiens d’une loi électorale − dite orthodoxe − qui ramène le pays à la situation qui existait avant la création du Grand Liban illustrent l’ampleur de la régression faite depuis 2005».

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