Magazine Le Mensuel

Nº 2919 du vendredi 18 octobre 2013

general

Misbah Ahdab. Citoyen du monde

Avec son physique de jeune premier, il a plutôt l’allure d’une star de cinéma que d’un homme politique. Elu député de Tripoli en 1996, 2000 et 2005, il représente l’image ouverte et modérée du sunnisme. Loin de la politique, Misbah Ahdab aime les voyages, parle six langues et possède une très belle voix. Portrait.

C’est à Tripoli que Misbah Ahdab est né et a vécu son enfance jusqu’à l’âge de douze ans. «J’ai connu le Liban d’avant-guerre. A l’école, les élèves venaient de toutes les régions et étaient de toutes les confessions», se souvient l’ancien député. Avec le début des événements, il quitte le Liban pour l’Egypte où, pendant un an, il poursuit ses études scolaires chez les jésuites. Mais avec la prolongation des troubles, il s’installe en France où il demeurera jusqu’en 1987 et fréquentera l’école Sainte-Croix de Neuilly.
Il obtient un diplôme en Business Administration de la European Business School de Paris et un diplôme en économie de la London School of Economics. Il fait plusieurs stages en Allemagne, à Rome et à New York. En 1987, au décès de son père, il décide de rentrer au Liban. «C’est un choix que j’ai fait. Même maintenant, beaucoup ne comprennent pas ma décision. Lorsque j’ai perdu les élections en 2009, un ami français m’a conseillé de ne pas m’entêter me disant qu’à force d’être têtu on devient con. Ce n’est pas de l’entêtement. Notre pays va mal et je me sens utile à Tripoli. Il faut savoir ce que l’on veut et il ne suffit pas de perdre pour baisser les bras. Je suis resté sur place malgré ma défaite. Tripoli est entré dans un tourbillon destructif que j’appréhendais. On essaie de radicaliser la ville et on ne peut faire que du surplace», note l’ancien député.

 

A contre-courant
«Je ne suis pas rentré au Liban pour prendre la place de quelqu’un. Il est vrai que je viens d’une famille politique qui a compté quelques grandes figures, mais mon père n’était pas député». Jeune et idéaliste, il croit pouvoir changer le cours des choses. «Quand on est jeune, on est un peu candide, mais avec le temps, on finit par découvrir ses propres limites». Vu le veto des Syriens contre lui, ses débuts en politique sont difficiles. «Je nageais à contre-courant, dit-il. Je ne faisais pas partie de la structure politique mise en place par les Syriens».
Sa première expérience des affaires publiques fut sa nomination de consul honoraire de France en 1992, alors qu’il avait trente ans. Face à la campagne menée contre lui, il demande à rencontrer l’ambassadeur de France qui lui pose un tas de questions. 
A la fin de l’entretien, l’ambassadeur lui dit: le problème, c’est que vous êtes trop jeune. «Ma réponse fut très poétique. Je lui ai dit: je suis jeune il est vrai mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années».

En 1996, une décision du Conseil des ministres interdit le cumul du mandat de député et celui de consul. «Je voulais me présenter aux élections législatives. Onze consuls étaient dans la même situation que moi. Je fus le seul à prendre le risque de démissionner de mon poste». Il est alors élu une première fois député de Tripoli puis réélu en 2000 et 2005. Très actif, Misbah Ahdab participe de manière constructive à la vie politique. «J’ai lancé plusieurs débats importants, présenté un projet de loi pour l’annulation du service militaire». Il préconise l’arrestation des islamistes qui déstabilisent Tripoli par leurs activités et non par leur appartenance religieuse. Il reproche au 14 mars d’avoir laissé tomber les alliés chiites qui partageaient la même vision du Liban.
En 2000, à l’issue d’une visite à Nassib Lahoud et Camille Ziadé, il intègre le mouvement du Renouveau démocratique. «Malgré tout ce qui a été exercé contre ce mouvement, il existe toujours et compte des personnes de différentes confessions, qui partagent les mêmes valeurs et une même vision du Liban». Il crée le Rassemblement de la modération civile à Tripoli. En 2005, il initie le mouvement du 14 mars dans sa ville. En 2009, lorsque Najib Mikati et Ahmad Karamé figurent sur la liste électorale du 14 mars, Misbah Ahdab réalise qu’il n’a plus de place. «J’étais combattu par tout le monde: le 8 et le 14 mars, ainsi que toutes les institutions de l’Etat. J’avais lu, quelque part, que j’allais retrouver ma dimension initiale et que je n’obtiendrai pas plus de 7 000 voix. J’ai perdu, mais j’ai eu 19 000 électeurs». Le lendemain, à onze heures du matin, il donne une conférence de presse dans laquelle il déclare: «J’accepte, je respecte et je m’incline».

 

Des institutions désuètes
Aujourd’hui, Misbah Ahdab se dit dégoûté de la politique au Liban. «La politique n’existe plus dans le pays. Il faut songer à reconstruire l’Etat. Nos institutions tombent en désuétude et il n’y a plus de structure étatique». Lorsqu’on lui parle de son apparence physique, il reprend avec beaucoup d’humour les propos de la mère de Napoléon, à qui on chantait la gloire de son fils et qui répond avec son terrible accent corse «Pourvu que ça dure». Reprenant son sérieux, il confie: «Au début, cela me dérangeait car c’était une façon de ne pas voir en moi autre chose. Je voulais que les gens regardent au-delà de l’apparence. Maintenant, avec l’âge, ça me fait plaisir».
Homme de grande culture, Misbah Ahdab parle six langues couramment: l’arabe, le français, l’anglais, l’italien, l’espagnol et l’allemand. Toutefois, l’Italie a une place très particulière dans son cœur car, depuis sa plus tendre enfance, sa mère de nationalité libanaise, contrairement à certaines rumeurs, les emmenait très souvent en Italie. «J’ai appris l’italien très jeune et je vais, jusqu’à présent, au moins une fois par an en Italie». Dans n’importe quel pays où il se rend, il est pris pour un local. «Je me sens citoyen du monde. On me prend pour un Italien, un Espagnol ou un Grec. J’aime la mer, l’odeur de l’iode, les cyprès, les oliviers. Je me sens dans mon élément». Après son échec aux élections, il a appris l’arabe avec un professeur. «Je suis devenu acceptable en arabe et je me suis découvert une passion pour les poèmes anciens, l’histoire locale et régionale. Ce que l’on vit maintenant est une réaction aux anciennes guerres et aux persécutions. Les vieilles angoisses régissent le comportement des Libanais. Il faut défendre le pluralisme et protéger les minorités, car sans minorités le Liban n’existe pas».
Plein de surprises, Misbah Ahdab possède également une très belle voix. D’ailleurs, entre la famille Ahdab et la musique, c’est une longue histoire. Ses deux sœurs sont musiciennes. L’une est compositrice et a déjà donné des concerts en Europe et au Japon et l’autre chante très bien. Même sa fille de onze ans s’est mise au chant. «Nous aimons la musique en famille et il y a toujours eu un piano à la maison. On se retrouve pour chanter avec ma femme et mes enfants. Il nous arrive de commencer à 19h et de finir à 3 heures du matin», raconte Ahdab.
Marié depuis 27 ans à Mona Mounla, ils ont trois enfants, deux garçons et une fille: Aouni (25 ans), Rechdi (19 ans) et Hoda (11 ans) qu’il appelle avec beaucoup de tendresse sa PPDP, qui veut dire tout simplement sa «puce préférée de la planète». Il trouve toujours du temps pour sa famille et le dimanche lui est consacré. «Mona est mon support politique et elle est très attentive aux enfants. Elle suit de près leur éducation. J’estime qu’à un certain moment, il faut leur laisser un peu d’espace, surtout lorsqu’ils ont 13 ou 14 ans. Peu à peu, ils reviennent vers vous».

 

Joëlle Seif
Photos Milad Ayoub-DR

Ce qu’il en pense
Social Networking: «J’appartiens à l’ancienne génération et je subis cette technologie. Quand je vois ma fille parler sur Skype avec ses amis, je me crois dans un film de science-fiction. Mais je découvre que le social Networking est très intéressant. Je lis les commentaires sur Facebook et Twitter, je réponds aux questions que l’on me pose».
Ses loisirs: «La lecture, la cuisine et les plantes. Ce sont des choses peu coûteuses et qui me rendent très heureux. Il n’y a rien de plus beau qu’une fleur. Après avoir 
perdu les élections, j’ai été dans une pépinière. Je n’aime pas le shopping et les grands magasins. J’adore acheter des plantes et des épices».
Sa devise: «La vie n’est qu’un passage».

Tripoli dans la tourmente
«Plus ça va mal à Tripoli, plus j’y passe du temps». Devant tous les événements qui secouent la deuxième ville du pays, Misbah Ahdab n’abandonne jamais sa ville natale. «Je suis toujours présent malgré la 
démission des grandes figures politiques locales et le financement de certains groupes armés». Impuissant face à la situation, il confie qu’il est protégé par les gens et non par l’Etat. «On ne peut pas faire grand-chose, mais j’ai essayé de garder l’espace que nous avons rempli. L’Etat protège les groupes armés au lieu de nous protéger. Il utilise toutes ses institutions pour protéger le régime syrien et donner l’impression que la situation se résume à une confrontation avec le terrorisme international», dit-il.

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