Magazine Le Mensuel

Nº 2933 du vendredi 24 janvier 2014

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Deir el-Natour. De plus en plus jeune

Du haut de ses 900 ans d’existence, le monastère de Saydet el-Natour à Enfé s’inscrit en site religieux d’un grand intérêt. Il appartient au patrimoine libanais. Visité par des pèlerins autant chrétiens que musulmans à l’occasion de la fête de l’Assomption, il est gardé depuis plus de quarante ans par sœur Catherine, toujours en quête de financement pour rénover l’édifice. Une réhabilitation programmée de longue date, dont l’un des chapitres a été clôturé et célébré le 27 septembre dernier. De bon augure pour organiser en 2014, peut-être, son premier festival de musique.

A quelques centaines de mètres d’Enfé, ville où selon la tradition orale, saint Pierre aurait prêché la religion du Christ, le monastère de Saydet el-Natour se trouve au bout d’une allée bordée d’arbres. Belle bâtisse de style à la fois byzantin, croisé et orthodoxe local, surmontée d’un clocher, son histoire a été des plus tumultueuses.
On raconte que le monastère aurait été construit en 1115 par des moines cisterciens sur les vestiges d’un temple païen détruit au VIe siècle par un tremblement de terre. Au temps des Croisés, il connut une vie monacale florissante, comme le mentionne Jocelyne Awad dans son ouvrage consacré à Enfé. «En 1289, écrit-elle, d’après la tradition orale, lors de la chute de Tripoli entre les mains du sultan mamelouk, les Francs qui s’y trouvaient ont été massacrés. Les orthodoxes arabes qui l’occupent de nouveau lui restituent la vie monastique. En 1742, c’est la famine. Le monastère offre abri et nourriture au voisinage et compte au moins cinquante moines. Pendant la guerre de 1914, il est bombardé par erreur par la marine russe croyant qu’il abritait des Ottomans». Servant de refuge à quelques bédouins et d’abri pour leurs chevaux dans les années 40, le monastère est investi de 1945 à 1967 par deux familles, Malek et Aj-Jedd, avec la bénédiction du patriarche orthodoxe de Tripoli et du Koura. Georges Malek en devient même le prêtre, il rénove le salon et quelques autres salles et s’occupe des salines appartenant au couvent. Le 20 novembre 1973, sœur Catherine Jamal prend la relève. Trois ans plus tard, le monastère est pillé, incendié et occupé par des miliciens. Qu’à cela ne tienne, sœur Catherine revient et restore de nouveau. «Le couvent était totalement abandonné, inhabitable, surtout après les affrontements à Tripoli de 1976 à 1977», nous explique-t-elle dans un précédent reportage. De toutes parts, les éloges s’enchaînent lorsqu’il s’agit de définir la religieuse. «Sœur Catherine, dit-on, est comme un rocher en bordure de la mer, contre vents et marées, elle perdure et résiste grâce à sa foi dans le Christ», témoigne Georges Sassine, architecte de profession, qui a passé plus d’une trentaine d’années à contribuer au renouveau du monastère. «Elle est restée toute seule à Deir el-Natour pendant des années, supportant de bien mauvaises conditions, poursuit-il. Elle commence à faire quelques rénovations notamment grâce à la mise en place d’un atelier de couture et, depuis, elle n’a jamais cessé de présenter d’autres projets pour préserver le monastère». En 1997, elle fait venir deux moines français, les pères Jean-Baptiste et Antoine, et un moine russe, le père Ambroise, pour rénover les fresques de l’église, représentant des scènes évangéliques évoquant le Nouveau et l’Ancien Testament. Un travail minutieux achevé en 1999 et réalisé selon les règles de l’art du XIIe siècle.
 

Une rénovation main dans la main
Les travaux de réhabilitation n’ont jamais réellement cessé. En 2011, un nouveau grand chantier voit le jour. «La façade nord-est bombardée durant la Première Guerre mondiale, en 1917, était restée en l’état. Elle a été l’objet de notre dernier projet», explique Georges Sassine, chargé des travaux de rénovation avec son collègue, l’architecte Dib Dib. Un projet financé par la Cimenterie nationale, l’archevêché et des dons de particuliers récoltés par l’emblématique sœur Catherine.
Au-delà de sa façade maritime, certaines parties du monastère ont été entièrement réhabilitées dans le respect de l’intégrité du style architectural originel et un nouveau hall surplombant la cour centrale a été aménagé. Le 27 septembre dernier, pour célébrer la fin des travaux, une cérémonie a lieu au monastère sous le patronage de Monseigneur Ephraim Kyriakos, archevêque métropolitain de l’archidiocèse de Tripoli, al-Koura et dépendances de l’Eglise d’Antioche. Au programme: des prières, un concert de chorale, une exposition de la photographe Joumana Jamhouri revenant sur l’évolution du monastère et des discours de sœur Catherine, du père Ambroise, de l’archevêque métropolitain et de Pierre Doumet, P.-D.G. de la Cimenterie nationale. Car l’entreprise a montré dans cet ouvrage qu’elle respectait son engagement à répondre à ses responsabilités sociales. Le monastère constitue un élément essentiel du patrimoine de la région, mais également de la communauté d’Enfé en raison de son importance historique et de sa valeur religieuse. Roger Haddad, directeur administratif de la Cimenterie nationale, a souhaité revenir sur les raisons de l’implication de la société. «L’objectif de la cimenterie ne s’est jamais limité à des préoccupations de production, mais englobe également des problématiques sociales, assure-t-il. Nous disposons d’un large éventail de subventions couvrant de nombreux aspects de la vie quotidienne au Liban, à l’instar de l’environnement, du patrimoine, de l’éducation, de la culture, des sports et du secteur de la santé. Il est important pour l’entreprise de pouvoir s’impliquer dans la promotion du
bien-être de la communauté où elle s’est implantée et de participer à la rénovation des lieux de culte et du patrimoine en général, souligne-t-il. Ainsi, la contribution de la Cimenterie nationale au projet de réhabilitation de Deir el-Natour n’est pas seulement financière, mais relève d’un engagement moral, correspondant aux valeurs des fondateurs de l’entreprise. Son directeur général, Pierre Doumet, s’est notamment rendu à plusieurs reprises au monastère pour apporter son soutien et faire des recommandations en vue d’apporter certaines modifications à l’édifice». Un édifice de forme carrée comportant deux étages, conçu dans une architecture croisée cistercienne, alors que son clocher est reconstruit dans un style d’architecture byzantine, rappelant  celui de l’abbaye de Balamand au nord d’Enfé, précise Jocelyne Awad dans son livre.

Les travaux continuent
«Construit comme une citadelle maritime, le monastère possède des meurtrières percées dans les parois des façades sud, ouest et nord. Il a pu faire même office de phare et de poste de signalisation», ajoute-t-elle.
Aujourd’hui, Deir el-Natour est toujours visité autant par les chrétiens que par les musulmans, notamment le 15 août pour célébrer l’Assomption, fête de la Vierge. Souhaitant que les récents aménagements permettent d’améliorer la fréquentation du site, Roger Haddad note que le nombre de visiteurs a augmenté après son inauguration, grâce à la couverture médiatique. Cependant, les travaux de rénovation ne sont pas terminés. «Depuis un mois, nous avons commencé à restaurer l’intérieur des anciens caveaux au rez-de-chaussée, explique Georges Sassine. Il n’y avait pas de carrelage, juste une chape de ciment, un ancien pressoir à huile et une étable. Nous voulons les transformer en salles polyvalentes de réunions. Nous avançons grâce à des donations de particuliers. Quelqu’un s’est déjà porté garant des carreaux. Quant aux chambres du premier étage, elles nécessitent encore des aménagements pour être utilisées, alors que le second étage n’est pas encore fini. Sur le long terme, il reste encore beaucoup à faire, reconnaît-il. Nous avons ainsi un problème d’humidité sur les façades est et ouest. Un problème qui endommage les fresques murales. Il faut penser à les protéger avant tout et, pour cela, nous allons devoir chercher de la chaux traditionnelle en Grèce». Mais l’ampleur des travaux ne semble pas venir à bout de l’architecte. «Deir el-Natour fait partie de nos vies, précise-t-il. Il est très important, c’est la Sainte Vierge qui protège tous les pêcheurs de la région».
En attendant, le monastère pourrait offrir, au cours de l’année 2014, un festival de musique sur trois jours, dans les caveaux ou dans la cour intérieure. Un vœu souhaité de tous!

Delphine Darmency

La légende populaire
Le couvent aurait été construit par un homme immensément riche dont les turpitudes auraient alourdi la conscience. «En arabe, Natour signifie gardien, mais aussi celui qui attend. La tradition orale parle de cet homme (devenant bandit ou méchant selon les légendes) qui décide de tout abandonner et de se réfugier entièrement démuni dans une grotte sous l’actuel monastère. Il s’enchaîne les pieds aux fers et jette la clé dans la mer», explique Jocelyne Awad. Après avoir passé plusieurs années à supplier Dieu à genoux en attendant Sa miséricorde, un pêcheur lui offre un jour un poisson qui déliera ses liens. Dans ses entrailles, se niche la clé jetée à la mer des années auparavant, le signe divin du pardon. C’est ainsi qu’en remerciement à Dieu, l’homme construisit ce monastère.

Les salines de Deir el-Natour
Le domaine du monastère s’étend sur 800 000 m2 et renferme un champ de salines face à la mer. Si certaines sont asséchées, d’autres servent encore à extraire l’or blanc d’Enfé. Elles sont d’ailleurs parmi les 
dernières du village et les rares exceptions à avoir survécu à la concurrence du sel 
importé. De plus, cette source de sel 
présente dans les fonds marins autour du monastère représente un point d’attraction pour les pêcheurs en raison de la grande variété de poissons qui s’y trouvent.

Appel de financements
«Alors que l’Université de Balamand, en 
collaboration avec la municipalité d’Enfé, est en train de réaliser des prospections archéologiques dans la région, dirigées par le docteur Nadine Haroun, nous aimerions que ces études aillent plus loin concernant Deir el-Natour, suggère Georges Sassine. Qu’ils fassent également des analyses architecturales pour connaître de manière scientifique ses différentes périodes de construction. Mais tout dépend des financements».

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