Magazine Le Mensuel

Nº 2937 du vendredi 21 février 2014

Spectacle

Aux frontières de la ville. Zoukak ouvre les portes de Hussein

La compagnie Zoukak a ouvert son studio, le samedi 
15 février, à une cinquantaine de personnes venues assister à Hussein, une performance toujours en cours de création. Une scène intime. Une expérience encore plus intime.
 

La pièce Hussein, c’est avant tout un texte écrit par Omar Abi Azar et publié aux éditions Amers en 2012. En 2013, Zoukak lance son programme Sidewalks, une série de performances, d’ateliers de travail, de discussions et de conférences, présentés par des artistes étrangers.
Et l’édition 2014 de Sidewalks est lancée par Hussein, une performance toujours en cours de création, entre la compagnie Zoukak et la femme de théâtre allemande Lydia Ziemke (compagnie Suite 42) et deux de ses collaboratrices, Lucy Ellinson et Claire Schirck.
«Je m’appelle Hussein/Aujourd’hui je suis né/Je m’entraîne à mourir». Ces mots, ces vers reviennent comme un leitmotiv, une incantation crachée à la face de la ville, ses frontières, ses excès, sa violence, ses morts, la mort qui rôde, la mort qui traîne, la mort qui crée une nouvelle vie pour une nouvelle mort. Hussein, la tragédie du héros moderne. Ce prototype qu’on impose, qui s’impose. L’ici n’est qu’un passage obligatoire, transitoire, en attendant l’ailleurs. Seul sur scène, Junaid Sarieddeen semble dénuder son personnage au plus près de la chair, au plus près de l’émotion, d’une voix tonnante, vibrante, d’une gestuelle passionnelle. «Dans les journaux qui décrivent les héros/Je me révolte contre ma propre mort/Celle que je trouve injuste/L’autre je la tais/Comme si ce n’était pas moi».

 

Un théâtre de l’extrême
Hussein ne restera pas longtemps seul. Et la rencontre s’effectue par un détournement scénique qui implique le spectateur au-delà de toute attente, au-delà de toutes ses attentes, ses émotions, ses réactions. Entraîné malgré lui à devenir presque une partie prenante du spectacle. L’intimité établie dès le départ entre la scène et la salle ne l’y avait même pas préparé. Et la rencontre s’effectue, violente, dans le geste, la parole, la mise à nu. Hussein, Marie. La comédie de la femme postmoderne, individualiste, libérée. Ce prototype qu’elle voudrait être, une image presque irréelle. La rencontre est violente. Un choc entre deux personnages aux conditionnements différents, opposés. Quelles sont leurs options dans ce monde habité par «le choc des civilisations», entre la politique, l’argent, la violence, la religion, la commercialisation, l’individualisation, la dépendance? Sur scène, Junaid Sarieddeen et Lucy Ellinson, Hussein et Marie, se sondent et nous sondent.
Une scène intime et tout autour les spectateurs rassemblés en cercle. Une scène composée de bancs en bois sur lesquels sont déposés de multiples verres. Et l’alcool sert une nouvelle fois de refuge, dans cette ville aux frontières ensanglantées, saignées à blanc par les non-dits, qui finalement se disent, s’expriment, s’expurgent, comme autant d’images qui vous lacèrent le corps, l’esprit et l’identité. «On baise comme on meurt/Et puis on meurt/Et quand on meurt/On meurt seul/Sans souffrance/Pourrissant d’objectivité/Et d’alcool frelaté/Vide et banal/Comme un paradis/Un pré/Ou la couleur des roses/Et l’odeur du succès».
A chaque fois avec les créations de Zoukak, le spectateur qui n’est plus habitué à ce genre de théâtre authentique, authentiquement novateur, audacieux et tellement loin de la facilité, devenu cliché, avec toutefois toujours cette simplicité impétueuse, se retrouve de plus en plus perplexe, de plus en plus étonné, de plus en plus frissonnant. Ce qui se donne à voir est une perception aux multiples effeuillements qui ne cessera de le tarauder bien après la fin de la représentation. Toujours dans l’incertitude, les questions deviennent questionnements de plus en plus urgents. «Je m’appelle Hussein/Et je rêve d’être/Toi/Un assassin/Un corps dans mon lit/Sans témoins/A notre irréversible/Illusion». Et la pièce se termine sur ce dernier mot. Illusion, «wahem». Les questionnements ne font que s’intensifier.

Nayla Rached
 

Extrait
«Je m’appelle Hussein
Aujourd’hui je suis né
Je m’entraîne à mourir
Sur mes pieds les traces de ma naissance maudite
Les orteils entremêlés
Un soleil qui tape fort sur ma tête
Et les dents qui s’arrachent continuellement
A coups de fusils
(…)
Je m’appelle H.U.S.S.E.I.N
Ma femme est une veuve
Qui tisse
Patiemment
Sa robe de mariée
Celle que j’aime est enceinte
Son enfant est mort hier
Aux frontières de la ville
Un bâton à la main
Demain on l’enterre».

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Dans la forme et le fond. La scène se délocalise!

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