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Nº 2983 du vendredi 9 janvier 2015

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Les jihadistes frappent Charlie Hebdo. Paris brûle-t-il?

Mercredi à Paris, les bureaux de Charlie Hebdo ont été le théâtre d’une effroyable attaque-commando, qui a coûté la vie à douze personnes, dont les plus grands dessinateurs de l’hebdomadaire satirique français. Rappel des faits.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Les deux agresseurs – tenues noires, cagoules, chaussures de sport et gilets porte-chargeurs cachant peut-être des gilets pare-balles – se sont d’abord trompés d’adresse. A onze heures, ils pénètrent au 6 rue Nicolas-Appert, dans le XIe arrondissement de Paris, qui abrite un service annexe de l’hebdomadaire. «C’est ici Charlie Hebdo?», hurlent-ils. «Là, ils n’ont pas tiré, ne se sont pas affolés et sont allés au 10, siège de la rédaction de Charlie Hebdo», rapporte Emmanuel Quemener, un policier du syndicat Alliance.
Au 10, les deux terroristes, armés d’une kalachnikov et d’un fusil à pompe, ont d’abord tué Frédéric Boisseau, un agent d’entretien de 49 ans, au rez-de-chaussée. Puis, ils sont montés au deuxième étage où se trouvent les bureaux de Charlie. Mercredi, c’est jour de conférence de rédaction. En quelques minutes, aux cris d’«Allah Akbar», la rédaction est décimée. Cinq de ses caricaturistes vedettes, Charb, Cabu, Honoré, Tignous et Wolinski sont morts. Le chroniqueur économique Bernard Maris, la chroniqueuse Elsa Cayat, le correcteur Mustapha Ourrad et le fondateur du Rendez-vous du carnet de voyage de Clermont-Ferrand Michel Renaud aussi, tout comme le policier Franck Brinsolaro, affecté à la protection de Charb. Selon un autre rescapé, les agresseurs ont crié: «Nous avons vengé le Prophète!» et «Allah Akbar», affirme une source policière.
A leur sortie de l’immeuble, les terroristes tombent sur plusieurs patrouilles de police, arrivées très rapidement sur place. Echange de tirs. Les terroristes parviennent à s’échapper à bord d’une voiture Citroën C3 noire immatriculée dans les Bouches-du-Rhône, avant de faire face à un véhicule de police. Ils tirent une dizaine de coups de feu sur le pare-brise de la voiture, sans blesser les policiers à l’intérieur. Au moment où ils vont repartir, ils aperçoivent un policier en vélo, Ahmad Merabet, Boulevard Richard-Lenoir, à quelques dizaines de mètres des locaux de Charlie Hebdo. Ils descendent de voiture, tirent sur le policier. A terre, il lève le bras comme pour se protéger. L’un des agresseurs approche, l’achève d’une balle dans la tête, vérifie qu’il n’y a pas d’autres membres des forces de l’ordre alentour, puis les deux tireurs remontent calmement dans leur voiture. En criant encore: «On a vengé le prophète Mohammad! On a tué Charlie Hebdo!».
Un peu plus loin, place du Colonel-Fabien, les terroristes percutent une automobiliste, qui sera blessée légèrement. Ils abandonnent leur voiture rue de Meaux, près du parc des Buttes-Chaumont, dans le XIXe arrondissement. Enfin, ils braquent un automobiliste porte de Pantin et s’enfuient vers le nord de Paris à bord de sa voiture, une Clio grise. Les forces de l’ordre perdent alors leur trace. Il est un peu plus de 11h30. Le gouvernement français décide alors de relever le plan Vigipirate au niveau «alerte attentats», le niveau le plus élevé qui doit prévenir d’une «menace imminente», sur l’ensemble de la région Ile-de-France.

Les frères Kouachi suspectés
Dans l’après-midi, plusieurs opérations de police ont eu lieu à Pantin, en Seine-Saint-Denis, à Gennevilliers, dans les Hauts-de-Seine, mais c’est sur Charleville-Mézières et Reims que les enquêteurs ont porté leur attention. Trois suspects ont été identifiés. A trois heures du matin, un appel à témoins est lancé. La police recherche les frères Chérif, 32 ans et Saïd Kouachi, 34 ans, connus depuis dix ans des services de police. La carte d’identité de l’un d’eux, tous deux nés à Paris de nationalité française, a été retrouvée dans la Citroën avec laquelle les assaillants du journal satirique ont pris la fuite juste après la fusillade.
En janvier 2005, ils avaient été interpellés par la Direction de la surveillance du territoire (DST) dans le cadre du démantèlement de la filière jihadiste dite «des Buttes-Chaumont». Si Saïd avait été remis en liberté après sa garde à vue, Chérif avait été mis en examen. Les enquêteurs le soupçonnaient d’avoir voulu s’envoler pour la Syrie pour gagner ensuite l’Irak et s’engager dans le jihad contre l’armée américaine. Son avocat de l’époque, Me Vincent Ollivier, se souvient d’un «apprenti looser, d’un livreur à casquette qui fumait du haschisch et livrait des pizzas pour acheter sa drogue. Un gamin paumé qui ne savait pas quoi faire de sa vie et qui, du jour au lendemain, a rencontré des personnes qui lui ont donné l’impression d’être important».
L’une de ces personnes est un imam autoproclamé de 24 ans, Farid Benyettou, formé au terrorisme et à l’islamisme depuis l’âge de 18 ans, proche du groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), ancêtre d’al-Qaïda au Maghreb islamique. Benyettou a joué un rôle de véritable gourou auprès d’un groupe de jeunes Français musulmans d’origine africaine et maghrébine. Au total, il aurait ainsi converti à l’islam radical une cinquantaine d’entre eux.
Jugé en mars 2008, Kouachi a été condamné à une peine de trois ans de prison, couverts par une détention provisoire au cours de laquelle il a pratiqué la musculation et s’est enfermé dans le silence. Une fois libre, il se fait discret pour quelque temps. Deux ans plus tard, le nom de Chérif Kouachi est cité dans le projet de tentative d’évasion de prison de l’islamiste Smaïn Aït Ali Belkacem, ancien membre du Groupe islamique armé algérien (GIA). En 2013, les autorités tunisiennes mettent en cause un ancien membre de la filière des Buttes-Chaumont et ancien camarade de Chérif Kouachi, Boubaker el-Hakim, qui a revendiqué l’assassinat de deux responsables politiques, Chokri Belaid et Mohammad Brahmi.
Le troisième suspect, Mourad Hamyd, 18 ans et beau-frère de Chérif Kouachi, s’est, lui, rendu dans la soirée au commissariat de Charleville-Mézières dans les Ardennes et a été placé en garde à vue. Soupçonné d’avoir aidé les deux tireurs, ce jeune s’est rendu «après avoir vu que son nom circulait sur les réseaux sociaux», a expliqué à l’AFP une source proche du dossier. Sept gardes à vue sont par ailleurs en cours «dans l’entourage» des frères Kouachi.
Dans la matinée de jeudi, les deux suspects auraient été localisés dans l’Aisne, à proximité de Villers-Cotterêt, sur la RN2, dans le nord de la France. Ils auraient braqué une station-essence vers 10h30. Des coups de feu auraient été tirés. Les deux hommes, correspondant au signalement des deux suspects en fuite, circulaient à bord d’une Renault Clio blanche aux plaques minéralogiques masquées et portaient des cagoules. Des armes longues étaient visibles à l’arrière du véhicule. Ils circuleraient en direction de Paris.

 

Les contrecoups
Une fusillade a eu lieu ce jeudi 8 janvier dans la matinée, à proximité de la Porte de Châtillon, dans le sud de Paris, à la limite entre Malakoff et Montrouge. Un homme portant un gilet pare-balles et un fusil mitrailleur a tiré sur une policière municipale, qui est décédée depuis, et un agent de la voirie, grièvement blessé. Le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a quitté une réunion de l’Elysée pour se rendre sur place. Il a annoncé que le tireur était en fuite.
Par ailleurs, une explosion, d’origine criminelle selon les autorités, est survenue tôt ce jeudi à Villefranche-sur-Saône, dans le Rhône, devant un restaurant kebab près d’une mosquée. Il n’y a pas de blessés. Plusieurs lieux de culte musulmans ont été la cible de tirs depuis mercredi soir sur le territoire français.

Rassemblements spontanés
Dans un élan de solidarité sans précédent, des dizaines de milliers de Français se sont rassemblés à Paris et dans plusieurs villes de France pour rendre hommage aux victimes de l’attaque de l’hebdomadaire. A Paris, 35000 participants, selon la préfecture de police, se sont réunis place de la République, non loin du siège du journal satirique, à l’appel de plusieurs syndicats, associations, médias et partis politiques. Dans la foule compacte, beaucoup arboraient un autocollant noir ou une pancarte «Je suis Charlie», slogan de solidarité envers les victimes qui circule également sur Twitter. Certains se sont recueillis, une bougie à la main. D’autres ont brandi des crayons, symbole de la liberté de la presse. D’abord silencieux, les manifestants ont ensuite applaudi et crié «Charlie, Charlie», «Charlie fraternité» ou «On n’a pas peur, Charlie!». Parmi les pancartes, on pouvait voir «Charb mort libre». De grands portraits noir et blanc de Cabu et Tignous ont aussi été exhibés. D’autres pancartes proclamaient «Liberté d’expression, non à la connerie», «Balles tragiques à Charlie» ou encore «Des fusils contre des stylos». Certains participants ont dit ne pas être des lecteurs réguliers du journal, mais ont jugé important de manifester pour défendre la liberté d’expression.
Ils étaient également entre 13000 et 15000 à Rennes, arborant des Unes de Charlie Hebdo sur le ventre ou sur le dos, entre 10000 et 15000 à Lyon scandant «Charlie», et 10000 à Toulouse, ville de Bernard Maris, économiste tué dans l’attentat. 5000 personnes se sont réunies à Grenoble, Bordeaux et Nantes, 4500 à Strasbourg, 2500 à Metz et 7000 à Marseille. Ils étaient aussi plus de 2000 à Dijon, 4000 à Rouen, ou encore 3000 à Clermont-Ferrand. Au total, plusieurs dizaines de villes étaient mobilisées, comme Nancy, Montpellier, Nice, Angoulême, Limoges, Besançon, Poitiers ou encore Agen. D’autres rassemblements sont prévus durant le week-end. Des rassemblements ont également eu lieu à l’étranger, notamment à Berlin, Bruxelles, Madrid ou Londres.
Un grand rassemblement d’hommage aux victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo se déroulera le dimanche 11 janvier. Le ministère de l’Intérieur a préféré décaler cette date «afin de garantir les meilleures conditions de mobilisation et de sécurité».

Le monde entier sous le choc
Le président des Etats-Unis, Barack Obama, a condamné une «fusillade terrifiante». «La France est le plus vieil allié de l’Amérique et a été aux côtés des Etats-Unis dans la lutte contre les terroristes qui menacent notre sécurité commune et le monde». John Kerry, le secrétaire d’Etat américain, a exprimé, en français, la solidarité des Etats-Unis à l’égard de la France. «Je veux m’adresser directement aux Parisiens et à tous les Français pour leur dire que tous les Américains se tiennent à leurs côtés».
Vladimir Poutine, le président russe, a dénoncé le terrorisme «sous toutes ses formes», selon son porte-parole, Dmitri Peskov. «Nous avons la conviction que la lutte contre le terrorisme est impossible sans coopération multilatérale».
Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’Onu, s’est déclaré «consterné» par l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, qualifié «d’attaque contre la liberté d’expression et la liberté de la presse, deux piliers de la démocratie». «Cette attaque vise à diviser, nous ne devons pas tomber dans ce piège».
La Ligue arabe et al-Azhar, principale autorité de l’islam sunnite, ont condamné l’attentat «terroriste» contre Charlie Hebdo. L’université al-Azhar a déploré une attaque «criminelle», soulignant que «l’islam dénonce toute violence», tandis que la Ligue arabe, également basée au Caire, a condamné «avec force cette attaque terroriste».
L’Arabie saoudite a condamné un acte «lâche, qui est rejeté par l’islam comme il l’est par les autres religions», et a exprimé ses condoléances.
L’Iran a dénoncé l’attentat contre Charlie Hebdo estimant que «tout acte terroriste contre des innocents est étranger à la pensée et aux enseignements de l’islam», a déclaré la porte-parole de la diplomatie iranienne, Marzieh Afkham. Mais elle a souligné que ces actes étaient aussi provoqués «par les mauvaises politiques et les deux poids, deux mesures face à la violence et à l’extrémisme», en rappelant que «se servir de la liberté d’expression et des idées radicales (…) et humilier les religions divines, ainsi que leurs valeurs et leurs symboles est inacceptable».

Julien Abi Ramia

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