Magazine Le Mensuel

Nº 2986 du vendredi 30 janvier 2015

Editorial

Pris entre deux feux

On s’y attendait, sans trop vouloir y croire. L’attaque israélienne sur Qoneitra ne pouvait pas passer sans conséquence. Le Hezbollah, qui a payé un lourd tribut de victimes, l’avait promis. La riposte serait dure. Elle le fut mercredi. Le Hezbollah a-t-il mesuré ce que coûtera au Liban sa vengeance? De leur côté, inconscients de la situation dans laquelle ils continuaient à plonger le pays, privé d’un chef d’Etat, quelques parlementaires tentaient de se donner bonne conscience en se réunissant Place de l’Etoile avec la certitude d’en sortir gros Jean comme devant. Les citoyens, eux, semblent devenus lymphatiques, incapables de réagir et de manifester leur volonté. Le Liban où, à une époque hélas lointaine, il faisait bon vivre dans un climat de liberté, est devenu le pays de tous les dangers. Menacés à l’intérieur même du pays par une insécurité à tous les niveaux, ignorant les règles essentielles de la Constitution qui régit la vie publique et, perdant peu à peu l’indépendance qui caractérisait le pays où dix-sept communautés vivaient en commun dans une harmonie qui, sans être parfaite, était cimentée par la volonté de tous. L’ancien président disparu, Saëb Salam, ne disait-il pas que le «Liban ne pouvait vivre sans ses deux ailes»? Nous en sommes, malheureusement, très loin et le vide créé à la tête de l’Etat par des ambitions démesurées n’est pas près, sauf souffle du Saint-Esprit, d’être comblé. Un dialogue entamé entre deux courants que tout divise n’a pour but que d’apaiser les esprits… jusqu’à quand? Un autre encore en gestation peine à voir le jour. Il oppose deux projets et deux courants d’idées inconciliables. Certains préconisent un changement radical des règles édictées dans l’accord conclu à Taëf en 1989, parrainé par la Syrie, force occupante du Liban à l’époque, et par l’Arabie saoudite, pays ami et arbitre impartial. Les leaders chrétiens réalisent-ils que leur bataille de coqs met le pays en danger et risque de le balancer dans un vide chronique en prouvant, par leurs agissements, que le Liban peut survivre décapité ou livré à plusieurs têtes?
Alors que l’insécurité sévit sur tout le territoire, que des crimes individuels commis ces derniers jours sont qualifiés de faits divers, que de lourdes menaces pèsent sur le pays, l’armée perd ses soldats courageusement engagés dans leur lutte sans merci contre le terrorisme et attend toujours l’armement promis dans des délais… que diverses raisons repoussent sans cesse. Chaque jour apporte son lot de martyrs. Les hommes du Renseignement militaire ne sont pas mieux protégés. Nombre d’entre eux sont tombés victimes de leur mission. Le dernier en date en témoigne. Les corbillards recouverts du drapeau national sillonnent les routes du pays accompagnés par des familles éplorées qui enterrent leurs enfants, leurs maris et leurs pères, envoyés au-devant d’une mort quasi inéluctable dans des conditions aussi difficiles que les leurs.
Le Liban, hélas, n’est plus sur l’agenda international, sinon pour quelques Etats qui mettent en garde leurs ressortissants de se rendre dans ce pays à risque. Tel est le cas, entre autres, de certains Etats du Golfe et des Etats-Unis. La vague de terrorisme, pourtant, ne frappe pas le seul Liban, et nul n’y est à l’abri.
La disparition d’un grand ami du Liban, le roi Abdallah d’Arabie, a permis à des personnalités, pas toujours sur la même longueur d’onde, de se retrouver dans un même avion en direction de Riyad. Ce voyage de quelques heures où la paix a régné dans la cabine, nous dit-on, entre des passagers forcés de se rencontrer, n’aura été probablement qu’un intermède de courte durée. On n’est pas près pas d’oublier l’espoir déçu d’un dialogue national initié en 2006 par le président de la Chambre. On ne peut pas non plus occulter l’image réconfortante et si fragile de tous les leaders qui, de retour du Qatar en 2008, où ils avaient conclu un accord dit de Doha, s’étaient enfin entendus sur l’élection d’un président de la République. Accord qui n’aura tenu la route que l’espace d’un mandat. Où ira-t-on chercher cette fois la sagesse ou le courage de s’entendre sur l’élection d’un chef d’Etat?
Mais le Liban, quel que soit son climat sécuritaire, continue à attirer curieusement artistes, écrivains et comédiens de toutes nationalités qui, sans réticence, nous apportent des moments de détente et de distraction dans une ambiance tant explosive. Pays des occasions manquées, il n’en reste pas moins celui des miracles.

 

Mouna Béchara

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