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Nº 2993 du vendredi 20 mars 2015

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Guerre de clans à Damas. Les dessous de la disgrâce de Rustom Ghazalé

En limogeant Rustom Ghazalé et Rafic Chéhadé, remplacés par Nazih Hassan et Mohammad Mahla, à la tête des deux plus importants services de sécurité syriens, le président Bachar el-Assad a (provisoirement?) mis fin à une guerre de clans à l’intérieur de l’appareil d’Etat du régime. Sur fond de rivalités personnelles et de divergences stratégiques, ce conflit a conduit celui qui fut le proconsul syrien au Liban à l’hôpital Chami de Damas, après une bastonnade ordonnée en haut lieu. Retour sur les dessous d’une disgrâce.

A la suite de l’attentat meurtrier qui frappe le siège du Bureau de la sécurité nationale à Damas, le 18 juillet 2012, au cours duquel le ministre de la Défense Daoud Rajha, son vice-ministre et beau-frère du président syrien Assef Chawkat, le chef de la Sécurité nationale Hicham Ikhtiar et son adjoint, le général Amin Charabeh sont tués, l’appareil sécuritaire du régime est décimé. Pour le reconstruire, Bachar el-Assad procède à un véritable jeu de chaises musicales. Il décide de centraliser l’ensemble de l’appareil dans les mains du général Ali Mamlouk, un sunnite de Damas baassiste de la première heure, qui quitte la direction de la Sûreté de l’Etat et laisse sa place à Dib Zeitoun, l’ancien directeur de la Sécurité politique. C’est à ce poste qu’est promu Rustom Ghazalé qui occupait jusqu’alors la fonction de directeur de la sécurité militaire de Damas. Dans la nouvelle architecture sécuritaire du régime, Mamlouk est secondé par l’ancien patron du Renseignement militaire, Abdel-Fattah Qoudsiyeh. A ce poste, lui succède Rafic Chéhadé, jusqu’alors responsable du secteur de Homs. Tous ces hommes ont balisé, ces trois dernières années, le parcours de Ghazalé.
Celui qui fut le proconsul de la Syrie au Liban est issu d’une famille gitane qui a émigré du Liban en direction du Hauran pour s’installer entre Qarfa et Kherbet Ghazalé, dans la province de Deraa, le foyer du soulèvement en Syrie. Son luxuriant quartier général de Anjar, d’où Ghazalé formait les gouvernements, nommait les députés libanais et trônait sur la terre de ses ancêtres. Retour à Qarfa, plus précisément dans la villa que possède Ghazalé dans ce petit village. Au milieu du mois de décembre dernier, le général Jamil Hassan, chef des sulfureux Renseignements de l’armée de l’air, envoie un message à Ghazalé. Pour stopper l’offensive de la rébellion qui cherche à créer une zone de confort dans le Sud syrien, entre le rif de Damas, Qoneitra et Deraa, l’aviation militaire doit bombarder le secteur dans lequel se trouve la villa. Ghazalé refuse que sa maison tombe aux mains des rebelles, et sans doute aussi, pour des raisons symboliques, qu’elle soit bombardée par le régime qu’il défend bec et ongles.
L’ancien homme fort de la tutelle syrienne au Liban prend alors une décision surprenante. Avec ses hommes – ses opposants parlent de «brigades Ghazalé» – il décide de détruire lui-même sa maison. La vidéo de ce saccage fera le tour des réseaux sociaux. Les affidés de Ghazalé, ses amis libanais encore nombreux et, plus largement, les soutiens du régime, expliqueront qu’il a ordonné la destruction de sa propre maison pour donner l’exemple. Les ennemis n’obtiendront rien. L’explication semble un brin romantique, mais elle ressemble au personnage que les Libanais ont connu pendant des années, prêt à utiliser tous les moyens pour faire entendre sa cause. Sur sa lancée «chevaleresque», Rustom Ghazalé a prononcé une phrase lourde de sens. En réponse à la demande de Jamil Hassan, le général aurait crié: «Qardaha pourrait tomber que Qarfa ne tombera jamais». Située près de Lattaquié, la localité de Qardaha se trouve être la ville natale de la dynastie des Assad. Cette phrase, sans doute rapportée en haut lieu, marque le début de la disgrâce de Ghazalé qui, depuis, n’a plus donné d’incontestable signe de vie.
Dès lors, les hypothèses, plus extravagantes les unes que les autres, ont commencé à fleurir depuis le début de l’année. Dans les canaux médiatiques de l’opposition au régime syrien, certains donnent Rustom Ghazalé pour mort. Ils se réfèrent à la mort mystérieuse en octobre 2013 à Deir Ezzor du chef des services de renseignements militaires de l’armée dans l’est de la Syrie, le général Jameh Jameh. Les opposants libanais du régime syrien dans les années 80 et 90 se souviennent de cet alaouite qui a torturé un nombre incalculable de Libanais à l’hôtel Beau Rivage, devenu, par la suite, l’adjoint de Rustom Ghazalé. En 2013, sa mort a été revendiquée par le Front al-Nosra et d’autres groupuscules islamistes. L’opposition politique à Bachar el-Assad a très vite considéré que Jameh Jameh a été liquidé par le régime syrien, comme l’aurait été, selon elle, le général Ghazi Kanaan en 2005. Peut-être est-ce pour éliminer des témoins gênants dans l’assassinat de Rafic Hariri? Selon cette version des faits, en faisant disparaître Rustom Ghazalé, le régime fait taire un autre témoin gênant et un opposant potentiel. Une explication étayée par la phrase qui lui est attribuée.

Autre explication développée, toujours sur la base de cette malheureuse phrase et de la destruction de sa villa, Ghazalé aurait été assassiné par des Iraniens de la Brigade al-Qods, sur ordre du général Qassem Suleimani, avec l’accord des plus hauts responsables syriens. Selon cette théorie, relayée jusqu’en Occident, Ghazalé aurait détruit sa maison parce qu’il refusait de la «prêter» aux combattants du Hezbollah et des Pasdarans qui voulaient s’en servir pour contrôler cette zone. Comme toutes les théories, celle-ci a un fond de vérité. Au cœur de l’appareil sécuritaire du régime syrien, des voix s’élèvent pour protester contre l’influence grandissante de Téhéran. Le fait que Rustom Ghazalé soit sunnite donne du corps à cette explication. Une explication disqualifiée par le fait qu’à l’heure où ces lignes sont écrites, il est en vie, après avoir effectivement payé sa phrase et ses désaccords sur la stratégie du régime.
Autour du 15 février dernier, Rustom Ghazalé est convié par le chef des Renseignements militaires, Rafic Chéhadé, à une réunion sécuritaire à Damas. En réalité, aucune réunion n’est prévue. A l’entrée du bâtiment où le rendez-vous a été pris, Ghazalé est emmené manu militari, après que ses gardes du corps eurent été désarmés. Il a été si violemment battu qu’il avait dû être hospitalisé pour une hémorragie cérébrale. Ghazalé est admis dans un état grave à l’hôpital Chami de Damas, une clinique privée située non loin du palais présidentiel sur les hauteurs de la capitale, l’établissement préféré des riches Damascènes, de la nomenclature civile et militaire et des membres de la famille Assad. Le général souffre visiblement de fractures multiples, de blessures apparentes sur le visage, les bras et les jambes. Il est surtout choqué, très affaibli psychologiquement. A 62 ans, Ghazalé vient de subir l’une des trop nombreuses séances de bastonnade qu’il a ordonnées lorsqu’il était en poste au Liban.
Craignant pour sa vie, Rustom Ghazalé fait appel à ses amis politiques au Liban pour étouffer l’affaire et appeler à son chevet des médecins libanais. Le 28 février, l’ancien chef du parti Baas libanais, l’ancien ministre Assem Qanso, qui lui a rendu visite à l’hôpital, expliquera que Ghazalé a été grièvement blessé à la jambe et à l’œil par des éclats d’obus sur le champ de bataille. Mardi, le secrétaire du parti Baas arabe, l’ancien ministre Fayez Chokr, expliquait que «Rustom Ghazalé souffre de gros problèmes de tension. Il a manqué une marche sur un escalier, puis est tombé. Il est entré à l’hôpital dans le coma, mais il va mieux et il se soigne».
Un neurologue, un pneumologue, un cardiologue et un psychiatre libanais – certains officieraient à l’Hôtel-Dieu – se sont rendus à son chevet ces derniers jours. Selon nos informations exclusives, l’amélioration de l’état de santé de Rustom Ghazalé lui permet d’effectuer des allers-retours entre son domicile à Damas et l’hôpital Chami.
Que paie celui que l’on surnomme «Abou Abdo»? Sa phrase malencontreuse contre Bachar el-Assad? Le fait qu’il soit sunnite dans un régime qui se réduit au plus simple appareil alaouite? Sa crainte de voir l’Iran cornaquer la stratégie sécuritaire? Un peu tout ça sans doute, mais un signe vient nuancer cette conclusion. Bachar el-Assad a récemment nommé un nouvel adjoint à Rafic Chéhadé à la tête des services militaires de renseignements. Il s’agit d’un proche de Rustom Ghazalé. Le régime syrien survit sur des charbons ardents sur lesquels Ghazalé s’est brûlé.

Julien Abi Ramia

Une affaire de trafic?
Dernièrement, une autre explication a fleuri sur les raisons de la bastonnade infligée à Rustom Ghazalé. Des hommes de Rafic Chéhadé ont intercepté un groupe de trafiquants qui livraient du mazout au prix fort à des unités rebelles dans le sud de la Syrie. Il était apparu, durant leur interrogatoire, qu’ils étaient liés à Rustom Ghazalé. Ayant appris la chose, Ghazalé est monté au créneau pour exiger la libération de ses affidés. Mais, au cours d’un entretien téléphonique entre les deux hommes, le ton avait monté et ils en étaient venus à échanger des insultes -Ghazalé aurait menacé de révéler les malversations financières de membres de la famille de Chéhadé. Le chef de la sécurité politique se serait alors rendu au siège des Renseignements militaires pour parler d’homme à homme avec son homologue. A son arrivée sur les lieux, des agents de Rafic Chéhadé se seraient aperçus que le visiteur était équipé… d’une ceinture d’explosifs! Ils l’arrêtent, le neutralisent et le rouent de coups.     

Le révélateur du TSL
Il y a plus d’une semaine, la voix de Rustom Ghazalé a résonné entre les murs de la chambre de première instance du Tribunal spécial pour le Liban (TSL) chargé de juger les assassins de Rafic Hariri. Il s’agit d’un enregistrement inédit d’une réunion qui s’est tenue le 4 janvier 2005, entre l’ancien chef des Renseignements syriens au Liban et l’ancien Premier ministre, en présence du journaliste Charles Ayoub. On y entend Ghazalé expliquer à Hariri qu’il lui a offert tous les postes qu’il a occupés sur un plateau d’argent et débattre sur la loi électorale. Le proconsul politique aurait également soutiré 10 millions de dollars pendant 12 ans, selon Abdel-Latif Chammaa, un ami proche de l’ancien Premier ministre. «A l’époque, toute personne qui travaillait dans la politique savait qu’elle devait entretenir une bonne relation avec les responsables syriens», commente le témoin.
En septembre 2005, Ghazalé est interrogé, à Vienne, par Detlev Mehlis, chargé par les Nations unies d’enquêter sur l’assassinat de Hariri. Deux mois plus tard, l’ancien vice-président syrien, Abdel-Halim Khaddam, accuse Ghazalé de corruption, d’être partisan d’une dictature au Liban et d’avoir menacé Hariri quelque temps avant sa mort. 

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