Magazine Le Mensuel

Nº 2996 du vendredi 10 avril 2015

general

Accord sur le nucléaire. L’Iran sort renforcé

C’est le marathon le plus long de l’histoire diplomatique. Après huit jours d’intenses tractations, jeudi 2 avril, le groupe des 5+1 est finalement parvenu à la signature d’un «accord-cadre» avec l’Iran, sur la limitation de son programme nucléaire, en échange d’une levée des sanctions. Ce texte établit les éléments-clés d’un accord définitif qui doit être signé le 30 juin prochain. Il suscite déjà de nombreuses interrogations et craintes, notamment celles d’Israël et de l’Arabie saoudite.

Ce sont des scènes de liesse qui se sont déroulées jeudi 2 avril au soir dans les rues de Téhéran. Revenu de Lausanne avec un accord-cadre dans ses valises, c’est en véritable héros que Mohammad Javad Zarif, ministre iranien des Affaires étrangères, a été accueilli dans la capitale iranienne. Les Iraniens ont raison de se réjouir. Cet accord pourrait bien marquer le retour et la réintégration de l’Iran sur l’échiquier international et permettre à un pays de plus de 78 millions d’habitants de sortir d’une asphyxie économique et d’un isolement diplomatique, qui durent depuis près de 36 ans. Avec cette ouverture, l’Iran espère attirer de nombreux investisseurs et faire face ainsi à ses concurrents directs du Golfe dans de nombreux domaines et plus seulement sur les champs de bataille, à travers des luttes d’influence dans les pays voisins, comme en témoignent les récents événements au Yémen. Cependant, entre rêve et réalité le chemin sera long, au regard des réticences et oppositions dans les deux camps. Cette même opposition a lieu au sein même du Congrès américain, où 47 Républicains (farouchement opposés au dialogue avec la République islamique) viennent d’annoncer qu’ils ne respecteraient pas les engagements de leur pays s’ils revenaient au pouvoir.
 

Rejet d’Israël
L’idée même de s’opposer à cet accord prévaut bien sûr en Israël. A l’annonce de la signature de l’accord, le Premier ministre Benyamin Netanyahu a clairement affiché ses réticences, déclarant qu’«Israël n’acceptera pas un accord qui permettrait à un pays qui promet de nous détruire de développer des armes nucléaires». Il a également ajouté que tout accord final sur le nucléaire iranien devra mentionner la reconnaissance «sans ambiguïté» de la République islamique du droit officiel à l’existence d’Israël. Selon le Premier ministre israélien, l’accord actuel «légitimerait le programme nucléaire illégal de l’Iran. Il permettrait à ce pays de conserver une vaste infrastructure nucléaire», a-t-il dit, en s’alarmant d’une levée «presque immédiate» des sanctions imposées à l’Iran. Selon l’accord-cadre, la République islamique doit, entre autres, réduire des deux tiers le nombre de ses centrifugeuses, machines servant à transformer l’uranium qui, enrichi à 90%, sert à la fabrication d’une bombe. Téhéran suspendra aussi l’enrichissement d’uranium pendant au moins dix ans dans le site souterrain de Fordo. Pour les sanctions, le texte prévoit qu’elles seront levées dès que l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) aura certifié le respect des engagements de l’Iran. Lors d’un entretien téléphonique, Benyamin Netanyahu a indiqué au président Barack Obama qu’un tel accord menaçait la survie de l’Etat d’Israël. Après l’annonce de l’accord jeudi soir, le président américain a tenu à rassurer ce dernier, réaffirmant son soutien «sans faille» à l’Etat hébreu.

 

Rééquilibrage économique
L’ouverture des portes de l’Iran aux entreprises internationales va considérablement rééquilibrer les activités économiques entre les rives nord et sud du golfe Arabo-Persique. Ces derniers mois, l’Iran a assisté à un défilé de firmes internationales dans le pays. Les pays intéressés auront cependant d’importants efforts à fournir pour convaincre l’Iran de collaborer avec eux: il a pris l’habitude de travailler avec des puissances émergentes comme la Chine, la Corée, l’Inde, le Brésil, la Malaisie et la Turquie du temps où il n’était qu’un «Etat voyou», marginalisé de la communauté internationale. Ces derniers, dont les compétences sont désormais comparables à celles des pays européens, ne comptent pas se faire dépasser, ni perdre leurs parts de marché qu’ils ont difficilement acquises pendant ces années. Même si l’Iran représente un potentiel exceptionnel doté d’une multitude d’atouts, le pays a un besoin réel de reconstruire ses infrastructures, via des technologies modernes et des investissements non négligeables. Ce processus prendra du temps, car à cela s’ajoute la faible expérience internationale du personnel administratif et politique qui gouverne le pays depuis trente ans. Attention donc à ce qu’un excès d’optimisme ne vienne pas entacher la mise en œuvre d’un accord historique.
Le gouvernement saoudien a, quant à lui, salué lundi 6 avril l’accord-cadre conclu entre Téhéran et les 5+1, indiquant son espoir qu’un accord définitif vienne apaiser les tensions qui ensanglantent la région. «Le Conseil des ministres a exprimé l’espoir que l’on parvienne à un accord contraignant et définitif, qui renforce la sécurité et la stabilité de la région et du monde», a déclaré le gouvernement dans un communiqué repris par l’agence de presse saoudienne Spa. Il n’est pas étonnant que l’Arabie saoudite, rivale historique de l’Iran, qui voit en sa montée une menace directe à ses intérêts religieux, idéologiques et économiques dans la région, joue la carte de l’apaisement. Les composantes de la rivalité entre l’Iran et l’Arabie saoudite sont multiples, entre deux systèmes politiques et sociaux totalement différents, l’un républicain chiite, l’autre monarchique sunnite. A l’heure où les deux blocs s’affrontent dans une violente guerre civile au Yémen, où l’Iran soutient la rébellion houthiste contre le président actuel Abd Rabbo Mansour Hadi (contraint à la fuite et réfugié en Arabie saoudite depuis le 26 mars) et ses partisans, l’accord sur le nucléaire et la normalisation des relations avec l’Iran pourraient contribuer à mettre fin aux conflits sanglants qui les opposent aussi en Syrie, en Irak, en Palestine et au Liban.  
Le 3 mars dernier, Riyad et Séoul annonçaient la signature d’un accord sur le nucléaire civil portant sur la construction de deux réacteurs. L’annonce, faite à un moment où les puissances mondiales espéraient un accord avant le 31 mars, souligne la crainte des Saoudiens à l’heure où leurs principaux alliés américains négocient avec leurs principaux ennemis, les Iraniens.
Pour le royaume, qui nourrit des ambitions nucléaires civiles depuis 2011, il semble hors de question de rester les bras croisés, alors que son plus grand rival est sur le point de redevenir une puissance inquiétante. C’est toute la question du leadership qui est en jeu.
Le retour de l’Iran sur la scène internationale prendra donc du temps. Tant qu’un climat de confiance ne sera pas rétabli dans la région, les rêves de puissance et les aspirations des millions d’Iraniens risquent d’être déçus. 
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Marguerite Silve

Les 4 points-clés de l’accord
Sur l’enrichissement
Le nombre de centrifugeuses de l’Iran passera de 19 000, dont 10 200 en activité, à 6 104 (une réduction de deux tiers). Sur les 6 104, seules 5 060 auront le droit de produire de l’uranium enrichi pendant 10 ans. Il s’agira de centrifugeuses de première génération.
Téhéran va réduire son stock d’uranium faiblement enrichi (LEU) de 10 000 kg à 300 kg enrichi à 3,67% pendant 15 ans.
L’Iran a accepté de ne pas enrichir d’uranium à plus de 3,67% pendant au moins 15 ans. Le matériel excédentaire sera entreposé sous surveillance de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et ne pourra servir qu’à des remplacements.
Téhéran a accepté de ne pas construire de nouvelles installations d’enrichissement d’uranium pendant 15 ans.
Break out time
Le «break out time» est, dans le jargon des experts, le temps nécessaire pour fabriquer assez d’uranium enrichi pour produire une arme atomique. Ce «break out time», qui est actuellement de deux à trois mois, sera d’un an au moins, et ce pendant au moins dix ans.
Sites de Fordo et Natanz
L’Iran accepte de ne plus enrichir d’uranium pendant au moins 15 ans dans le site de Fordo, enfoui sous la montagne et, de ce fait, impossible à détruire par une action militaire. Quant à Natanz: c’est la principale installation d’enrichissement iranienne, avec quelque 17 000 centrifugeuses IR-1 de la première génération, un millier d’IR-2M plus rapides et une capacité d’en accueillir au total 50 000. Téhéran a accepté que Natanz devienne son unique installation d’enrichissement. Elle devra être dotée de seulement 5 060 centrifugeuses IR-1 de la première génération pendant 10 ans. Les centrifugeuses IR-2M seront enlevées et placées sous contrôle de l’AIEA.
Contrôle
L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) sera en charge de contrôler régulièrement tous les sites nucléaires iraniens.

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