Magazine Le Mensuel

Nº 3036 du vendredi 15 janvier 2016

general

The hateful eight. L’Amérique de Tarantino

La sortie au cinéma d’un film de Quentin Tarantino est toujours un événement en soi. Avec son 8e long métrage, The hateful eight, il signe un superbe tableau visuel et thématique.

Comme il a dû s’amuser Quentin Tarantino en concoctant, en peaufinant ce harassant huis clos qu’est The hateful eight. Cela est tellement visible, et surtout tellement contagieux. La marque d’un cinéaste qui sait faire plaisir à ses spectateurs, parce qu’avant tout, il sait se faire plaisir. Jubilatoire, a-t-on envie de dire, intensément jubilatoire, autant au niveau de l’image, de l’esthétique que du scénario et des dialogues.
 

Le cadre se resserre
Caméra, action. Un crucifix en bois couvert de neige, la caméra s’éloigne, zoom out, et apparaît sur l’écran un paysage enneigé à couper le souffle. Grandiose, écrasant. Le contexte est installé, l’histoire peut débuter. On est dans l’Etat du Wyoming, quelques années après la guerre de Sécession. En pleine montagne enneigée, au moment où une tempête s’annonce, un voyageur se retrouve sans moyen de transport; il s’agit du Major Marquis Warren (Samuel L. Jackson), alias «The bounty hunter», ancien soldat devenu chasseur de primes. Il interpelle une diligence à l’intérieur de laquelle se trouve un autre chasseur de primes, John Ruth, surnommé «The hangman» (Kurt Russell), qui conduit, à Red Rock, sa prisonnière Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh), se faire pendre. Sur leur route, ils emmènent avec eux le nouveau shérif de Red Rock, Chris Mannix (Walton Goggins). Ils trouvent refuge dans la mercerie de Minnie. Là, ils sont accueillis par quatre personnages énigmatiques: Oswaldo Mobray, alias «The little man» (Tim Roth), le général Sanford «Sandy» Smithers, soit «The confederate» (Bruce Dern), Joe Gage, surnommé «The cow puncher» (Michael Madsen), et Bob The Mexican (Demián Bichir). A l’extérieur, la tempête s’abat au-dessus du massif, il est presque impossible de mettre les pieds dehors. A l’intérieur, la tension commence à monter, progressivement, inexorablement. Deux camps se forment, le Nord et le Sud. Un huis clos se met en place; l’un des huit salopards, au moins, n’est pas ce qu’il prétend être…
On retrouve, dans The hateful eight, tous les éléments distinctifs de l’univers de Tarantino: la division en chapitres, la narration non linéaire, les références cinématographiques, l’importance accordée aux dialogues, la densité des échanges verbaux, l’explosion de la violence, le sang qui gicle à profusion, un casting solide superbement mené là, notamment, par un magistral Samuel L. Jackson.
Ce qui distingue The hateful eight de la filmographie de Tarantino est, au premier abord, d’ordre technique: Tarantino a eu l’audace, le culot de tourner son film, non seulement en 70 mm, mais en Ultra Panavision, un format oublié depuis un demi-siècle et qui était généralement réservé pour les grandes fresques cinématographiques, à l’instar de Ben-Hur. De vieux objectifs et du matériel ancien ont donc été retrouvés, restaurés et utilisés pendant le tournage. Le résultat est bluffant. L’image est non seulement esthétiquement superbe, mais Tarantino l’exploite dans la dynamique et la thématique du film: le cadre semble se resserrer davantage sur les protagonistes, les emprisonnant dans l’espace étroit de la mercerie et faisant monter la tension toujours d’un cran.
Il fallait Tarantino pour le faire et pour être capable de faire passer ses sensations à l’audience. «Tous les réalisateurs ont leur superbe, dit Kurt Russell, interrogé par Les Inrocks. Ce qui différencie Quentin, c’est le plaisir dingue qu’il prend chaque jour à faire du cinéma. Sur un plateau, c’est un dictateur sympa. Il n’y a pas de démocratie sur un plateau, mais si le dictateur est compétent et laisse une marge pour que l’acteur suggère des idées, ça va. Quand un réalisateur et des acteurs prennent leurs pieds, c’est génial. Mais attention, avec Quentin, on ne s’amuse pas bêtement comme des potaches, ce n’est pas juste de la déconnade, non, on prend du plaisir à faire du bon boulot, à peaufiner un film. Je pense que ce plaisir, cette énergie, sont palpables pour le spectateur».

 

Sept Blancs, un Noir
A mesure que le film progresse, malgré un petit flottement au milieu du film d’une durée de trois heures environ, où le dialogue s’étire un peu en longueur et en lenteur, le spectateur est saisi par cette impression d’être traqué avec les Dix petits nègres d’Agatha Christie, pris dans les filets du jeu Cluedo, ou encore au cœur d’un saloon où Lucky Luke croiserait Phil Defer, au moment où, à une table plus loin, le plus grand joueur de poker serait Tarantino lui-même, visage placide, sourcils levés, manipulant les cartes, jouant et se jouant des règles, des acteurs, des personnages et des spectateurs. Parce que Tarantino, en excellent manipulateur qu’il est, a aussitôt fait de bousculer les genres, plongeant son film, ses acteurs et ses spectateurs en une ambiance gore à souhait. D’ailleurs, il affirme qu’avec ce long métrage il signe son premier vrai film d’horreur.
L’horreur, la violence, le gore, il y a tout ça dans The hateful eight. Mais il y a tellement plus, il y a l’Histoire dans cette petite histoire de western, il y a une lecture crue de Tarantino sur l’Amérique, sur les divisions et les injustices qui déchirent encore et toujours le pays. Cette Amérique, qu’on pourrait fantasmer, qu’on pourrait imaginer, aussi joyeuse et apaisée qu’elle paraît dans le chapitre V, l’avant-dernier chapitre, intitulé The four passengers, n’est peut-être qu’un rêve, un fantasme, jamais réalisé, irréel. Les Noirs, les femmes, les étrangers, les opprimés, contradictoirement ou logiquement, sont les plus salopards. Faites vos jeux, rien ne va plus!

Nayla Rached

Circuits Empire et Planète – Grand Cinemas

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