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Nº 3044 du vendredi 11 mars 2016

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La séance du 2 mars. Hariri est très fort… mais pas assez

De l’avis de tous, la séance parlementaire du 2 mars, consacrée à l’élection d’un président, a marqué un tournant dans ce dossier. La présence de Saad Hariri et la participation de 72 députés ont été perçues comme un message clair à la classe politique sur la légitimité populaire et institutionnelle du chef du Courant du futur. Il s’est imposé comme le plus fort au Parlement, mais pas assez pour faire élire un président.

Un petit retour sur les événements s’impose, d’autant qu’avec les derniers développements, il est plus facile de comprendre ce qui s’est passé. Prenant tout le monde de court, Saad Hariri est donc rentré au Liban, le 14 février, pour donner un coup d’accélérateur à l’élection d’un président. Fort du choix de Sleiman Frangié, (il a d’ailleurs déclaré officiellement qu’il appuyait sa candidature), Hariri avait convaincu certaines parties saoudiennes (on parle du vice-héritier du trône et actuel homme fort du royaume, le prince Mohammad Ben Salmane) de la justesse de son choix. Il avait ainsi annoncé à ses interlocuteurs saoudiens qu’il avait dans cette initiative le soutien du leader druze Walid Joumblatt et même du chef du Parlement Nabih Berry. Face à un tel réseau d’alliances, le Hezbollah ne pourrait pas refuser l’élection de Frangié, qui est un de ses plus proches alliés chrétiens et, par la même occasion, il serait contraint de lâcher son autre allié, l’encombrant Michel Aoun, dont l’Arabie ne veut pas. En faisant parvenir Frangié au palais de Baabda, Saad Hariri s’imposerait comme l’homme fort du Liban et, en même temps, il aurait réussi à semer le doute et les dissensions au sein du 8 mars et de ses alliés. Dans le même ordre d’idées, le choix de Frangié est aussi perçu par Hariri comme une garantie du maintien des équilibres politiques instaurés au Liban depuis l’accord de Taëf. Ce qui est une des principales exigences saoudiennes.
L’option de la candidature de Sleiman Frangié était donc, pour l’ancien Premier ministre, une carte maîtresse et un atout gagnant, surtout avec l’appui de Walid Joumblatt et de Nabih Berry. Il s’agissait, en quelque sorte, d’une véritable redistribution des alliances et d’une sorte de renversement contre le 8 mars et le CPL. Tous les efforts du chef du Courant du futur étaient concentrés sur la séance parlementaire du 2 mars et sur les moyens de la faire aboutir à l’élection de Sleiman Frangié.
Mais à peine Saad Hariri rentré au Liban, les ennuis ont commencé à entraver son action. D’abord, les Saoudiens ont décidé de suspendre le don de trois milliards de dollars accordé à l’Armée libanaise par le biais de l’achat d’armes françaises. L’information n’a d’ailleurs même pas été donnée par un communiqué officiel de l’ambassade de Riyad à Beyrouth, ni même par le biais d’une déclaration du gouvernement saoudien, mais par un entrefilet de l’agence saoudienne d’information. Ce qui, pour ceux qui connaissent les usages diplomatiques, était déjà une façon à peine déguisée d’exprimer la colère des dirigeants saoudiens à l’égard du Liban. Officiellement, cette escalade saoudienne contre le pays du Cèdre visait principalement le Hezbollah et était destinée à pousser les Libanais et leur armée à se dresser contre le parti chiite pour qu’il cesse ses attaques contre le royaume et ses dirigeants. Mais le résultat a été la poursuite des critiques du Hezbollah et de son chef, sayyed Hassan Nasrallah, contre les dirigeants saoudiens, face à l’impuissance des alliés de l’Arabie, qui n’ont même pas pu pousser le gouvernement libanais à adopter un communiqué critiquant le Hezb. Les dirigeants saoudiens misaient sur la capacité de leurs alliés à contraindre le Hezbollah à s’excuser ou au moins à se rétracter et, en tout cas, sur la position de l’Armée libanaise qui a un urgent besoin des armes promises dans la guerre qu’elle mène contre les terroristes à Ersal et le long de la frontière avec la Syrie.
 

Situation absurde
Saad Hariri a bien essayé de susciter une mobilisation populaire à travers le lancement d’une pétition «en faveur de l’unanimité arabe» et il a multiplié les déclarations critiques à l’égard du Hezbollah, mais dans le fond, il n’a pas pu obtenir un changement significatif dans la position du parti. Plus même, il a maintenu le dialogue avec cette formation, sous l’égide de Aïn el-Tiné, et il a clairement déclaré son appui au gouvernement présidé par Tammam Salam, dans lequel le Hezbollah est représenté. Hariri pensait ainsi pouvoir, en quelque sorte, «sauver les meubles». Il voulait aussi essayer de convaincre les dirigeants saoudiens de la justesse de sa position, dans le contexte et le rapport des forces actuels au Liban, misant sur les attitudes nuancées de Joumblatt et Berry. Une fois Frangié élu à la présidence, il serait sans doute plus facile pour lui d’isoler le Hezbollah. Mais une fois de plus, les événements n’ont pas évolué dans le sens prévu.
D’abord, Sleiman Frangié lui-même a affirmé qu’il n’ira pas au Parlement sans avoir consulté ses alliés, en particulier le Hezbollah. De fait, le candidat de Saad Hariri ne s’est pas rendu à la séance consacrée à son élection, alors que le chef du Courant du futur avait déclaré publiquement qu’il se rendait au Parlement pour lui. La situation pourrait paraître absurde si elle n’était, en fait, désastreuse pour le chef du Futur.
De même, Walid Joumblatt, qui a fait l’effort de se rendre au Parlement, a nuancé toutefois son appui à Frangié, alors que le président de la Chambre, Nabih Berry, a clairement déclaré que les circonstances du quorum requis pour l’élection présidentielle ne sont pas réunies. Berry s’est donc rendu le 2 mars au Parlement, mais il n’est pas entré dans l’hémicycle. Au final, Saad Hariri a pu pousser 72 députés à participer à la séance. Un chiffre qui fait de lui le favori à la course à la présidence du Conseil… mais qui reste insuffisant pour l’élection d’un président.
De tout cet exposé, il ressort une équation importante: dans le rapport actuel des forces au Liban, il est impossible d’élire un président sans l’aval du Hezbollah. Saad Hariri et ses alliés peuvent bien brandir les carottes les plus alléchantes à Berry, Joumblatt et même Frangié, face au moment de vérité, ceux-ci ne peuvent pas lâcher le Hezb. Pour les proches du 8 mars, toute l’initiative de Saad Hariri ressemble au scénario qui a précédé le 7 mai 2008. A l’époque, le 14 mars croyait pouvoir coincer le Hezbollah et neutraliser sa force par des manœuvres et des décisions déguisées touchant à son existence même. Le 14 mars misait alors sur une déclaration de Nasrallah que ses armes ne seront pas utilisées à l’intérieur. Mais ce dernier a rapidement trouvé l’excuse en affirmant que lorsque la Résistance est visée… les armes serviront à défendre les armes. Le scénario se répète aujourd’hui politiquement, puisque Saad Hariri a essayé de retourner les alliés du Hezbollah, en pensant que ce dernier n’ira pas jusqu’à faire pression sur eux. Mais le résultat a montré, qu’en fait, ni Frangié ni Berry n’étaient prêts à lâcher le Hezbollah.
Aujourd’hui, l’impasse est donc de nouveau totale. Aucun des deux camps ne peut faire élire un président sans l’autre, mais chacun d’eux peut bloquer l’élection d’un candidat qui n’a pas son appui. Seul un dialogue sérieux et réaliste peut donc permettre un déblocage et aussi bien Saad Hariri que Hassan Nasrallah ou encore Nabih Berry se montrent disposés à mettre un terme à l’escalade. Mais pour que cette tendance se concrétise, il faut aussi que les autorités saoudiennes, qui poursuivent leur campagne contre le Hezbollah (qui le leur rend bien d’ailleurs), décident de lâcher un peu de lest avec leurs alliés libanais. Ce qui ne semble pas être imminent.

Joëlle Seif

Le discours du 14 mars
Le chef du Bloc du Changement et de la Réforme, Michel Aoun, garde depuis quelque temps un silence prudent. Il refuse de commenter les derniers développements et, selon ses visiteurs, il affiche une grande sérénité. Toutefois, il aurait décidé de s’exprimer le 14 mars. D’abord pour rappeler à ceux qui l’ont oublié que sa formation était à l’origine de la grande manifestation qui a donné naissance au mouvement du 14 mars. Ensuite, le général Aoun pourrait aussi se prononcer sur le gouvernement et annoncer une grande décision. Certains, comme le député Walid Khoury, évoquent la possibilité d’une démission des ministres du bloc aouniste. Mais rien n’est encore confirmé.

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