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Paul Khalifeh

Bons baisers de Russie

Les temps ont changé, les habitudes aussi. Seuls les politiciens libanais restent figés dans leur moule. Moscou est ainsi devenue la nouvelle destination d’une partie de la classe politique libanaise en mal de parrains internationaux, ou à la recherche de réponses aux questions lancinantes soulevées par les grands bouleversements en cours au Moyen-Orient. La plupart des hommes politiques se rendent dans la capitale russe en catimini, d’autres ne s’en cachent pas, sans pour autant s’en vanter, comme ils le faisaient lorsque Damas, Paris et Washington étaient les lieux de pèlerinage les plus fréquentés.
Le vice-ministre des Affaires étrangères, MikhaïlBogdanov, qui parle couramment l’arabe, est l’interlocuteur privilégié des Libanais de passage à Moscou. Ils peuvent aussi y rencontrer son collègue SergueïRiabkov, ou encore la porte-parole de la diplomatie, la ravissante Maria Zakharova. Certains ont des contacts avec Nikolaï Patrouchev, le secrétaire du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie (CSFR), un organe qui joue un rôle de premier plan depuis que l’intervention russe en Syrie a pris une dimension militaire.
Les hommes d’affaires ne sont pas en reste. Anticipant les immenses opportunités offertes par la reconstruction de la Syrie – qui aura bien lieu un jour ou l’autre – certains commencent déjà à se positionner pour garantir une part de ce juteux marché.
Il y a aussi des journalistes et des académiciens qui cherchent à se faire inviter au prestigieux forum du club Valdaï organisé tous les ans en octobre.
Pragmatisme, mercantilisme, suivisme, chacun peut juger cette nouvelle manie comme bon lui semble. Il n’en reste pas moins que ces visiteurs de Moscou sont, pour nous autres journalistes, une précieuse source d’informations.
Une de ces personnalités, qui s’est rendue en Russie au début de cette année, croit connaître les contours de ce que sera le Levant de demain. Selon cet ancien ministre et député, les grandes lignes sont déjà convenues entre la Russie et les Etats-Unis, même si beaucoup de détails restent à négocier. Et comme le diable se cache dans les détails, des surprises et des changements de cap ne sont pas à exclure, sans pour autant affecter la tendance générale, marquée par une vérité désormais inaltérable: l’ère des puissants Etats arabes centralisés est révolue.
Selon notre interlocuteur, la Syrie – comme l’Irak et le Yémen d’ailleurs – sera partagée en zones d’influence. Fédéralisme, décentralisation élargie… peu importe, le résultat sera le même. La guerre continue non pas pour remettre en cause cette réalité, mais pour définir le degré d’influence des acteurs régionaux et internationaux dans les différentes parties du pays. Ce redécoupage ne conduira pas à une modification juridique des frontières et à l’apparition de nouveaux pays reconnus par les Nations unies, précise cependant l’ancien ministre.
La Russie a déjà dessiné, grâce à la «tempête des Sukhoï», les frontières de «sa» zone. Il s’agit de la fameuse «Syrie utile», qui va d’Idlib au nord à Soueida au sud, ajoute notre interlocuteur. Elle y exercera une influence aux côtés de l’Iran, mais les modalités de ce partage ne sont pas encore clairement définies, ce qui explique les frictions entre les deux alliés. Moscou s’oppose fortement à une influence turque dans le Nord syrien. Au contraire, il encourage une forme d’autonomie pour les Kurdes, afin de filer aux Turcs une patate chaude, qui finira par leur brûler les mains. La zone d’influence de Washington se trouve dans le nord-est syrien. Les forces spéciales américaines se trouvent déjà sur le terrain et l’armée US a aménagé un aéroport – peut-être même deux – dans la province de Hassaké, limitrophe de l’Irak. Les Russes, affirme notre interlocuteur, pensent que c’est aux Etats-Unis de décider s’ils souhaitent accorder un rôle aux monarchies du Golfe dans «leur» zone. Si l’Arabie saoudite et ses alliés lorgnent vers Alep, Idlib ou Deraa, ils entreront alors en conflit avec la Russie. Le sort de Raqqa n’est pas encore tranché, vu la forte charge symbolique que comporte cette ville. Celui qui prendra la capitale autoproclamée de Daech sera, en effet, auréolé d’une «victoire décisive contre le terrorisme». Raqqa est, en quelque sorte, le Berlin du XXIe siècle.
Le hasard de la géographie a voulu que le Liban se trouve pratiquement incurvé dans la «Syrie utile». «A chacun d’en tirer les conséquences», conclut notre interlocuteur, avec un sourire en coin.

Paul Khalifeh

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