Magazine Le Mensuel

Nº 3067 du vendredi 19 août 2016

Événement

Ziad Allouki libéré. Les anciens caïds de Tripoli instrumentalisés contre Rifi?

Avec la relaxe de Ziad Allouki, le dernier des anciens «chefs des axes» de Tripoli à être encore en prison, le chef-lieu du Liban-Nord retrouve tous les acteurs de la fameuse guerre de trois ans, qui avait déchiré ses quartiers entre 2011 et 2014. En principe, Allouki et ses compagnons ont achevé de purger les peines auxquelles ils avaient été condamnés par la justice militaire.

Vendredi 12 août, Ziad Allouki est revenu à Tripoli après avoir passé deux ans et trois mois en prison et il y a été accueilli en véritable héros. Le scénario rappelait aux Tripolitains le retour de Chadi Maoulawi dans une voiture officielle, appartenant selon les uns à l’ancien Premier ministre Najib Mikati et pour d’autres à l’ancien ministre Mohammad Safadi. La comparaison s’arrête là, car Chadi Maoulawi, qui avait été arrêté dans le cadre d’une opération sophistiquée de la Sûreté générale dans les locaux de l’association de bienfaisance appartenant à Mohammad Safadi à Tripoli, avait été relâché à cause des pressions politiques et populaires. Quant à Allouki et son compagnon Saad el-Masri, qui avait été relâché en mars, ils avaient été arrêtés dans le cadre de l’application du plan de sécurité à Tripoli après la formation du gouvernement présidé par Tammam Salam et l’arrivée de Nouhad Machnouk au ministère de l’Intérieur. Comme par miracle, Machnouk avait donc réussi à imposer un plan de sécurité à Tripoli qui a mis un terme à trois années d’affrontements sanglants et destructeurs pour l’économie de la ville entre le quartier sunnite de Bab el-Tebbané et celui alaouite de Jabal Mohsen. Toutes les forces militaires envoyées en renfort sur place pour mettre un terme à cet interminable conflit avaient échoué dans leur mission pendant plus de trois ans. Finalement, il a suffi que Nouhad Machnouk à l’Intérieur et Achraf Rifi à la Justice tapent du poing, pour que soudain, le calme règne et «les chefs des axes» se retrouvent en prison.
Pour les analystes de tout bord, il était donc devenu clair que les affrontements de Tripoli avaient un but précis: mettre en difficulté le gouvernement de Najib Mikati dans le propre fief de ce dernier. Il faut rappeler que ce gouvernement avait été formé contre la volonté du Courant du futur, qui n’avait pas hésité à utiliser tous les moyens pour le pousser à la démission.
Une fois le gouvernement Salam formé, il est clair que les combats entre Bab el-Tebbané et Jabal Mohsen n’avaient plus aucune raison d’être et «les chefs des axes» se sont retrouvés au chômage. On avait beaucoup parlé à l’époque de promesses occultes qui leur auraient été données de se livrer à la justice moyennant des peines allégées. Avec la sortie de prison de Ziad Allouki, après celle de Saad el-Masri, cette page est donc tournée. Mais une autre pourrait bien être en train de s’ouvrir…
A peine arrivé dans son quartier, où il a été accueilli par les youyous et les jets de riz, Allouki, qui s’est empressé de donner l’accolade à son ancien compagnon d’armes Masri, a tenu un discours modéré, précisant que le port d’armes n’est plus nécessaire et que sa bataille n’est pas avec les habitants de Jabal Mohsen, mais avec ceux qui ont fait sauter des charges explosives devant les mosquées (dans une allusion aux explosions de 2013 devant deux mosquées à Tripoli). Il a toutefois lancé dans une sorte de défi une phrase qui a résonné longtemps à Tripoli. Allouki a martelé que «les leaders politiques nous ont exploités» et ses proches n’ont pas caché une certaine amertume à l’égard de l’actuel ministre de la Justice, qui aurait promis aux «chefs des axes» une relaxe rapide, après avoir été en contact direct, toujours selon les proches, avec eux, pendant les années d’affrontement. Justifiées ou non, ces allégations pourraient être l’indice d’une nouvelle tentative de récupération des anciens chefs des axes qui ont conservé une grande popularité à Tripoli, sans avoir pour autant retrouvé leur job.
Dans la nouvelle configuration politique à Tripoli, après les élections municipales et «la dissidence» du ministre de la Justice, Achraf Rifi, qui s’est désolidarisé du chef du Courant du futur, Saad Hariri, la relaxe de Saad el-Masri et Ziad Allouki pourrait être exploitée politiquement. Elle pourrait être utilisée par les mécontents du rôle grandissant d’Achraf Rifi à Tripoli et sur la scène sunnite pour tenter de l’affaiblir. La rancœur des anciens «chefs des axes» de Tripoli contre celui qu’ils considéraient comme leur protecteur pourrait plaire à de nombreux acteurs sunnites, notamment les nouveaux alliés à Tripoli, Mikati et Hariri, qui chercheraient à l’utiliser… En politique, au Liban, tous les coups sont permis.

Joëlle Seif

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