Magazine Le Mensuel

Nº 3099 du vendredi 1er mars 2019

Livre

Le collectif Samandal. Et la B.D. libanaise fut

Né du besoin, en 2007, d’avoir un espace dédié à la bande dessinée, le collectif Samandal s’est désormais investi d’un combat, d’une mission: faire exister et prospérer la B.D. libanaise sur son territoire et au-delà de ses frontières. Retour sur le parcours et l’action à venir du collectif, après sa récente victoire au Festival d’Angoulême.

La nouvelle est tombée le samedi 26 janvier: le collectif libanais Samandal remporte le Fauve de la bande dessinée alternative lors de la 46ème édition du Festival international de la B.D. d’Angoulême pour son anthologie Expérimentation. Karen Keyrouz, membre de Samandal présente sur place, se rappelle avoir ressenti «une joie ultime, une des plus belles émotions de (sa) vie. Surtout que j’étais en plein abattement, en plein questionnement, pour qui on fait ça? Pour quoi on fait ça? Ce prix est venu comme une récompense, une reconnaissance», une manière de les rassurer qu’ils sont sur le bon chemin. Un chemin entamé depuis 2007, et qui se poursuit inlassablement, malgré les embûches et les difficultés.
En 2007, alors que la revue de BD Zerooo avait déjà arrêté de paraître depuis plusieurs années, Lena Merhej, Fdz, Omar Khouri, Tarek Nabaa et Hatem Imam, dessinateurs autodidactes, décident de lancer le collectif Samandal (salamandre en arabe, ndlr), parce qu’ils voulaient tout simplement créer «un espace pour lire et éditer des B.D.», comme l’explique à Magazine Lena Merhej. Le numéro zéro est lancé, imprimé en 500 copies. «Le jour du lancement, on ne s’attendait pas à ce qu’il y ait autant de monde. Ce souvenir est un baume au cœur les jours où rien ne va plus».

Résister en images et en bulles. Entre 2007 et 2014, Samandal a publié 15 magazines collectifs trimestriels, fruit d’un appel à projets ouvert, complété par un éditorial. A l’intérieur, les planches sont en arabe, en français ou en anglais, et en fonction de la langue, le lecteur est appelé à tourner l’album, conçu ainsi comme un livre-objet. «Dès le départ, on a pensé aux trois langues, ouvrant ainsi la porte à tous. D’ailleurs, c’est aussi ce qui distingue le Libanais, cette capacité à penser en trois langues», ajoute Lena Merhej. En 2014, Samandal opte pour une nouvelle direction: une anthologie annuelle thématique, dirigée à chaque fois par un rédacteur en chef différent: Généalogie par Barrack Rima, Géographie par Joseph Kai, Ça restera entre nous par Lena Merhej, Topie par Raphaëlle Macaron et Expérimentation par Alex Baladi. Au total, Samandal a publié dans ses pages plus de 200 auteurs, des Libanais, des Arabes et des étrangers.
Lauréat entre autres du prix de la meilleure revue spécialisée au Festival international de la bande dessinée d’Alger (Fibda) en 2009, «Samandal a créé une véritable avalanche dans l’univers de la bande dessinée et des fanzines», considéré comme un pionnier de la B.D. dans le monde arabe, et plus particulièrement au Liban, où il a créé une B.D. à l’identité locale, la B.D. libanaise. «L’objectif de Samandal, selon Lena Merhej, est de faire la promotion d’une B.D. de qualité, porteuse d’idées nouvelles, non dans un but commercial. L’objectif est de travailler sur les dessinateurs, sur la pratique, sur le langage de la B.D.. Samandal a créé une culture visuelle à laquelle les gens s’identifient».
Pour Nour Hifaoui Fakhoury, devenue membre du collectif en 2018, l’influence de ce dernier se ressent dans son parcours de dessinatrice puisque c’est grâce à Samandal qu’elle a perçu l’existence potentielle d’un marché de la B.D. et a décidé de se lancer dans cette voie. Malgré tout, le 9ème art prospère au Liban, puisqu’un autre collectif, le collectif Zeez, a vu le jour en 2017, cofondé notamment par Karen Keyrouz, Nour Hifaoui Fakhoury et Tracy Chahwan.
Plus de 11 ans d’existence, et Samandal continue son chemin. «Ce qui compte, c’est qu’on soit resté autant de temps, s’exclame Lena Merhej. Peut-être parce qu’on est malléable, flexible et ouvert à accueillir de nouveaux visages». Aujourd’hui, les membres actifs de Samandal sont Lena Merhej, Barrack Rima, Joseph Kaï, Raphaëlle Macaron, Karen Keyrouz, Tracy Chahwan et Nour Hifaoui Fakhoury. «Nous sommes ensemble, affirme Lena Merhej, parce que nous aimons les B.D., et notre rapport se base essentiellement sur cela, au-delà de nos différences. Il y a cette part d’innocence qu’il est important de garder».

Pour que la BD ait son mot à dire. Tout au long du parcours, les difficultés sont nombreuses. «Bien sûr, la censure, affirme tout de suite Lena Merhej. Notre Etat, au lieu de nous donner un prix, comme à Angoulême… nous a donné une amende de 20 000 dollars! C’était très douloureux». L’histoire est relatée sur le site web de Samandal (www.samandalcomics.org). Pour continuer à exister, le collectif a lancé une campagne de financement participatif. Ce qui en est résulté réside sournoisement dans l’esprit de chacun d’eux: le déclenchement parfois de l’autocensure et la nécessité de se rappeler à chaque fois qu’il faut la dépasser. Après le prix décerné à Angoulême, n’y a-t-il pas eu un mot d’encouragement du ministère de la Culture? «Non, il y a un déni. On connaît la rengaine». En tout cas, ce qui compte est ailleurs: donner à la bande dessinée sa réelle valeur, son importance, son mot à dire dans le monde arabe qui la dénigre, l’occulte, la méconnaît, pire encore ne la considère même pas. Tel est leur combat.
Avec le prix d’Angoulême, l’espoir se renouvelle. «Le prix de la B.D. alternative a été octroyé à un pays qui n’est plus centré B.D. franco-belge ou américaine, explique Lena Merhej. C’est une manière de reconnaître qu’il y a des gens dans la marge qui s’activent. J’espère qu’ils auront leur place sur le marché international. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il y ait une place pour la B.D. arabe, qu’elle soit écrite originellement dans cette langue ou traduite. Nous misons sur cela, il faut que le marché bouge. Nous sommes une petite communauté, nous ne pouvons pas continuer seuls».
En attendant, le Fauve est vécu certes comme une récompense, mais aussi comme «une plus grande responsabilité», selon Karen Keyrouz. «Il a fait émerger aussitôt toute une série de questionnements sur l’action à entreprendre à l’avenir, sur la direction à prendre». Cette réflexion est d’ailleurs toujours en cours. Samandal, qui est encore une association, pense à devenir une maison d’édition, avec notamment la sortie toute récente, sous son label, du premier volume de l’ouvrage solo, Antoine de Mazen Kerbaj, constitué de 9 chapitres «Nous pensons aussi relancer les magazines collectifs nés d’appels à projets, ajoute Nour Hifaoui Fakhoury, en plus de l’anthologie, pour être réellement cette plateforme ouverte à tous les bédéistes».

Les spécificités d’Expérimentation
Influencé par l’OuBaPo, (Ouvroir de bande dessinée potentielle), Expérimentation naît sous contrainte, cette fois-ci du scénario. Alex Baladi, Adeline Rosenstein, Samir Youssef et Abir Gasmi ont écrit chacun un scénario pour une B.D. de 8 pages avec du texte narratif et/ou des dialogues. Chaque scénario a été adapté par en solo ou duo en une version différente: en français et en anglais (lisibles de gauche à droite) et en arabe et muet, soit donc uniquement en images, (lisibles de droite à gauche). Les auteurs sont: Cécile Koepfli, Maurane Mazars, JM Bertoyas, Pierre Schilling, Nour Hifaoui Fakhoury, Mohamad Kraytem, Raphaëlle Macaron, Jana Traboulsi, Lena Merhej, Tracy Chahwan, Aude Barrio de Sousa, Andréas Kündig et Ibn al-Rabin, Joseph Kaï, Ghadi Ghosn, Karen Keyrouz et Alex Chauvel.

Nayla Rached

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