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Nº 3084 du vendredi 1er décembre 2017

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Joseph Kach. «La démocratie consensuelle est une dictature à plusieurs têtes»

Le livre Chahid ‘ala ightiyal watan (Témoin de l’assassinat d’un pays) écrit par le brigadier général à la retraite, Joseph Kach vient de sortir. Magazine l’a rencontré.

Parlez-nous un peu de votre parcours.
Pendant les années de guerre, de 1975 à 1990, j’étais en poste dans la Békaa, entre Riyak et Ablah. Je fus commandant de la région de la Békaa. Par la suite, j’ai été nommé vice-commandant en chef de l’armée, sous le gouvernement présidé par Salim Hoss (opposé à celui du président Michel Aoun). Ensuite, j’ai été membre du Conseil supérieur libano-syrien et directeur du suivi et de l’exécution.

Pourquoi ce livre?
De par ma nature, je n’aime pas écrire. J’estime que les écrits relèvent de la théorie et des paroles et les gens en ont marre. Je n’ai jamais pris parti pendant la guerre et je n’avais aucun penchant pour qui que ce soit. C’est pour cette raison que ce livre se veut global. Je n’ai pas été un acteur. J’étais un simple spectateur, témoin de l’assassinat d’un pays. J’ai assisté à tous les événements. J’étais apolitique, je voyais les choses telles quelles, sans prendre aucun parti.

Quel est donc votre objectif à travers ce livre?
J’ai voulu transmettre la réalité d’un pays. Celle que j’ai vécue et celle que j’ai découverte à travers mes lectures et mes recherches. En fait, depuis que le Liban a été gouverné par les Ottomans, plus tard sous le Mandat français et dernièrement sous la tutelle syrienne, les choses n’ont pas vraiment changé. Durant l’époque ottomane, pour être nommé ou désigné à un poste, le postulant se rendait auprès de la Sublime porte, chargé d’or et accompagné d’une jolie femme. Les choses étaient similaires sous la tutelle syrienne. Mais le plus ironique, c’est que ces gens-là étaient plus royalistes que le roi. Ils se faisaient entourer par des intellectuels. Au Liban, il n’y a jamais eu d’Etat. Ce pays a toujours été gouverné par des agents, qui étaient la voix de leur maître et étaient soumis à d’autres Etats. Par la suite, les Libanais ont essayé de créer un Etat mais ils ne sont jamais parvenus car le point de départ était faux. Ils se sont basés sur le confessionnalisme. C’est la raison pour laquelle toutes les formules ont échoué.

Vous dites dans votre livre que la démocratie consensuelle est en réalité une dictature à plusieurs têtes.
Ils ont inventé la démocratie consensuelle qui est en elle-même une hérésie. La démocratie suppose une majorité qui gouverne et une minorité qui s’oppose. Lorsque tout le monde veut gouverner, ce n’est plus de la démocratie. La démocratie consensuelle est une invention libanaise. Le confessionnalisme est la source de tous les maux alors que tout ce qui a trait à la religion est une affaire strictement personnelle.

Vous dites que l’Etat libanais n’a pas réussi à empêcher les Palestiniens de s’armer.
Dès le départ, la question palestinienne a été mal gérée. Au Liban, il n’y a que le provisoire qui dure. Même en ce qui concerne la question palestinienne, le confessionnalisme est intervenu. Les chrétiens n’ont pas osé agir et les musulmans avaient de la sympathie pour eux. En revanche, en Jordanie, où il y a une seule religion, l’Etat s’est comporté de manière ferme en frappant les Palestiniens lorsqu’ils se sont soulevés. Au Liban, lorsque les hommes politiques perdent, se sentent faibles ou sont attaqués, ils se réfugient derrière leur communauté. La nomination d’un fonctionnaire se fait selon sa confession et plus précisément de son rite.

Comment les choses ont évolué depuis le Mandat français?
Au début il y avait le maronitisme politique auquel Taëf a mis fin en retirant les pouvoirs du président de la République maronite et en les mettant entre les mains du Conseil des ministres. Ce fut alors l’ère du sunnisme politique. A son tour, le chiisme politique a mis un terme au sunnisme politique. A l’instar des expériences précédentes, le chiisme politique ne pourra pas réussir.

Vous évoquez les critères ou plutôt leur absence pour occuper un poste au Liban.
Dans le monde entier, il y a des conditions précises sauf au Liban où tout dépend, non seulement de la confession mais du rite. On ne peut pas demander des comptes. Personne ne démissionne ou n’est tenu responsable. On ne questionne personne et on ne demande de comptes à personne.

Quelles sont les solutions?
J’appelle à l’abolition du confessionnalisme. Ceci ne veut pas dire que j’encourage la laïcité mais tout ce qui a trait à la religion est une affaire privée. C’est en agissant de la sorte que l’on peut alors commencer la construction du pays. Il faut créer une appartenance, un sentiment de loyauté pour le Liban et non pour la confession. Le Liban ressemble à un morceau de gruyère, que chaque communauté s’arrache. La religion ne devrait pas séparer. Les trois religions monothéistes sont identiques et appellent aux mêmes principes. Même Jésus-Christ disait qu’il était venu pour continuer, pas pour remettre en cause.

Vous ne donnez pas de noms ou de faits précis dans votre livre alors que vous avez vécu une étape très sensible de l’histoire du pays.
J’ai voulu donner une vision globale, ne pas tomber dans les petites histoires en citant des noms et des faits précis. Montrer que depuis la période des Ottomans, en passant par le Mandat français, jusqu’à la tutelle syrienne, nous n’avons jamais su construire un Etat.
 

Signature du livre le 9 décembre au salon du livre arabe

 

Joëlle Seif

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