Magazine Le Mensuel

Nº 3102 du vendredi 7 juin 2019

Il a réussi

Maison Rabih Kayrouz. Une success-story qui se projette dans l’avenir

La Maison Rabih Kayrouz célèbre 20 ans de création et prend un nouvel élan, avec un enchaînement de bonnes nouvelles qui viennent signer deux décennies de travail méticuleux, de dynamisme teinté d’audace et de talent sans cesse renouvelé. Tout semble lui sourire.
 

En janvier 2019, Rabih Kayrouz recevait le prestigieux label de membre permanent de la Chambre syndicale de la Haute-couture, rejoignant ainsi ce cercle restreint d’une quinzaine de créateurs de mode. En mars, il inaugurait, rue Gemmayzé, sa Maison de couture beyrouthine dans une superbe maison traditionnelle libanaise qui abrite désormais ses ateliers, et intègre l’ensemble de ses activités. C’est le couronnement d’une success-story qui continue à se projeter dans l’avenir.
Si la stratégie des petits pas appliquée par Rabih Kayrouz lui a permis d’accumuler les succès au fil des ans, le style, le flair et l’authenticité ne sont pas étrangers à sa réussite éclatante construite pierre par pierre au fil des années. Un parcours atypique et sans faute pourrait-on dire de celui dont la passion pour la mode a toujours été une évidence.
Encouragé et aidé par sa famille, Rabih, jeune bachelier, s’envole pour la capitale de la mode, Paris, où il rejoint la Chambre syndicale de la Haute-couture pour y suivre pendant environ cinq ans, un cursus en stylisme. Avec des rêves plein la tête et son diplôme en poche, il plonge dans l’univers de la mode parisienne et fait ses premières gammes comme stagiaire chez Dior puis chez Chanel. Il décidera quand même de rentrer au Liban bien qu’il aurait pu accepter la proposition qui lui est faite par Chanel de travailler dans leurs ateliers.
«A mon retour à Beyrouth en 1995, j’ai senti qu’il fallait rester dans ce pays, c’était la reconstruction, on avait tous envie d’en faire partie… Il y avait comme un vent d’optimisme! D’ailleurs, c’est le pays qui a inspiré l’entrepreneuriat. Puis, en même temps que mon service militaire, je travaillais à Femme magazine en tant que styliste. Je n’oublierai jamais le hors-série Mariage de Femme magazine du mois de mai 1998, j’avais créé une robe pour la rubrique mode et toute l’équipe m’avait fait la surprise de la publier en couverture. C’était ma première cover, et ce fut le coup de pouce qui m’a lancé auprès des futures mariées plus particulièrement.»

La première cliente
Rabih se souvient de ses débuts comme si c’était hier. De sa première cliente, Leyla Ziadé, qui a commandé une robe «mais pas de mariée, elle a tant apprécié mon travail qu’elle en parlait à tout le monde, et même à l’épouse de l’ambassadeur de France de l’époque, Mme Jouanneau, qui, s’étant cassé la jambe, ne pouvait plus porter la tenue prévue pour l’inauguration de la Résidence des Pins en présence du président Jacques Chirac. Elle m’a alors commandé un pantalon, j’ai fait aussi la veste, et elle les a portés ce soir-là, ce qui m’a encore donné une nouvelle impulsion.» Et le voilà parti sur sa lancée, dès 1998. Bien installé à Beyrouth.
Pour le couturier devenu célèbre à l’international depuis, les années 1995-2000 ont été incroyables. «Je n’ai pas arrêté de travailler, des robes de mariée, des pièces uniques, des tenues pour filles inspirantes… jusqu’en 2006.» Les femmes aiment Rabih, sa vision esthétique contemporaine, la grâce de ses tissus fluides, de ses coupes architecturales, ses silhouettes épurées. Mais la guerre de 2006 survient et le met face à une autre réalité. Il sent l’instabilité du pays, et commence à songer à d’autres horizons. «J’ai commencé à réfléchir, comment procéder? À l’époque, je faisais beaucoup de sur-mesure et l’idée du prêt-à-porter a commencé à trotter dans ma tête.» Paris était une évidence pour ce couturier poète qui sait interpréter la féminité avec brio. «Le Liban reste un pays très artisanal mais pas industriel, c’est en France que sont fabriqués les vêtements de qualité. J’ai voulu créer ma Maison à Paris et lancer mon prêt-à-porter.» Cette envie de faire une incursion dans l’industrie, alliée à sa passion l’incite alors à tenter l’aventure de la création d’entreprise dans une activité qu’il pressent comme prometteuse.

Cap sur Paris
En 2009, il s’installe Boulevard Raspail, dans les locaux qui avaient abrité le Petit Théâtre de Babylone. «Paris, dit-il, c’était une grosse folie au départ, je ne me rendais pas compte du risque financier que je prenais. Je suis parti tout seul, sans avoir vraiment planifié. Je travaillais au Liban, j’étais content, j’avais mis un peu d’argent de côté, mais pas de quoi démarrer à Paris. C’étaient des années assez difficiles!» Mais le succès est au rendez-vous. Le créateur de mode libanais se fait remarquer par son talent avec des défilés qui se démarquent des autres, il bénéficie depuis 2009 du statut de membre invité de la Chambre syndicale de la haute-couture parisienne, et la presse internationale s’intéresse de plus en plus à ce constructeur de vêtements au sourire franc, à l’esprit ouvert, au langage empreint de courtoisie et qui compte plus d’une corde à son arc.
2016 marque un nouveau tournant pour la maison qui ouvre son capital à un fonds d’investissement libanais, Azur Funds, «qui l’a aidée à survivre». 2017, la participation de FKS holding, un autre investisseur libanais «qui est Fawzi Kiriakos», ouvre à Rabih de nouveaux horizons. Ce qui lui donne la chance, comme il le dit,  d’avoir Sophie Lecoq comme directrice exécutive de la holding. «L’arrivée d’une directrice à mes côtés m’a permis de vraiment survivre, de me concentrer sur la création. Au Liban, dès 2004 jusqu’à mon départ à Paris, une personne discrète qui ne souhaite pas que je dévoile son nom, m’avait aussi apporté son aide et c’était vraiment une chance que de l’avoir… Aujourd’hui, 20 ans plus tard, je commence un autre cycle de 10 ans, peut-être, sans vouloir changer ma démarche à Beyrouth. À Paris, j’ai implanté une vraie maison de couture, où sont concentrés dans un même lieu les studios, les ateliers, et le prêt-à-porter. Cette structure me manquait à Beyrouth.» Aujourd’hui, c’est chose faite, ici à Gemmayzé. Il faut dire que quand les investisseurs se sont joints à cette aventure, Rabih Kayrouz avait déjà une image bien établie, une distribution commerciale déjà installée. «Ils sont arrivés, explique-t-il,  pour m’appuyer dans ma stratégie et apporter leur soutien aux finances de la Maison. Je pilotais seul une équipe commerciale à Paris, maintenant nous sommes deux à le faire et c’est très bien!».

Le secret du couturier
Pour l’enfant chéri de la presse, le secret est de savoir rester simple et authentique, ne pas prétendre, les personnes avec qui on communique sont sensibles à cela. Je n’invente aucune histoire qui n’est pas la mienne. C’est ce qui le rapproche des gens, pense le couturier qui a «suivi son intuition tout simplement». Au chapitre exécution des collections, «tous les design sont conçus à Paris dans mes ateliers, la fabrication est réalisée à 80% en France, le reste se fait entre l’Italie, la Bulgarie et le Portugal, tout dépend des pièces. Les pièces sur-mesure commandées au Liban sont réalisées sur place. C’est ici aussi que les broderies pour le prêt-à-porter sont exécutées par des réfugiées syriennes.» A-t-il une pièce fétiche qui lui porte chance?
En fait, il a rassemblé ses pièces fétiches dans une ligne restreinte baptisée Les Essentiels qui fait désormais  partie de sa collection.Être à la fois créateur et entrepreneur, peut paraître contradictoire, or pour notre couturier, «c’est cela un designer! Il faut juste pouvoir avoir les pieds sur terre et la tête dans les étoiles. Nous ne sommes pas des artistes qui vivons loin de la réalité. Les vêtements, il faut les vendre et pour ma part, j’ai envie de les voir portés! Je suis très proche de la réalité. Mais aussi, il faut rêver et faire rêver, notre travail consiste à savoir trouver cet équilibre. Je vis cela tous les jours. Aujourd’hui, j’ai une responsabilité à assumer même si mes partenaires me font confiance. Je me sens responsable. J’ai d’ailleurs toujours eu ce sentiment, même quand j’étais seul. Parfois, par exemple, c’est amusant de devoir créer une robe avec 1,5 mètres de tissu parce qu’il ne faut pas dépasser un certain prix. C’est un joli challenge! C’est facile de faire des choses sans limites, mais se fixer des limites, ce n’est pas mal non plus. C’est stimulant.»
Pour cet artiste confirmé, le Liban a du talent avec une nouvelle génération de créateurs qui ont un énorme potentiel, c’est par un heureux hasard que Rabih Kayrouz a mis sur pied en 2008 la Fondation Starch avec Tala Hajjar dans le but de soutenir et d’aider à lancer de jeunes créateurs. «Une belle aventure! Aujourd’hui, certains d’entre eux sont mes concurrents et ils sont doués. Je parraine aussi une école de mode à l’Alba et de temps à autre j’y donne des master classes, ce que je faisais auparavant à Esmod Beyrouth. Transmettre est quelque chose de fondamental, quel que soit le métier que l’on pratique. Quand on aime son métier, on a aussi envie de le vivre avec d’autres. Starch s’est élargi dès la deuxième année pour englober des designers, architectes, et des développeurs dans divers domaines… C’est une espèce d’incubateur avec des créateurs qui se retrouvent aujourd’hui dans des galeries internationales, et même dans des musées grâce à House of Today dont la sélection provient aux trois quartx de Starch. À ce chapitre, nous sommes en période de réflexion par rapport à l’avenir. Les besoins ne sont plus les mêmes. Il faut savoir évoluer sans renoncer à l’idée initiale qui se résume à soutenir les jeunes.»
Quand on lui demande s’il a des regrets, il s’arrête un moment comme pour interroger sa mémoire. «Honnêtement, je crois que même les gaffes que j’ai pu faire m’ont à la fois amusé et m’ont servi. Je peux regretter des gens avec qui j’ai travaillé, ou certaines décisions personnelles que je n’ai pas prises assez rapidement. Sinon, si c’était à refaire, j’agirai exactement de la même façon.»

Ghada Baraghid

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