Magazine Le Mensuel

Nº 2848 du vendredi 8 juin 2012

LES GENS

Le cheikh Ahmad el-Assir. Une énigme enturbannée

Il y a quelques mois à peine, personne n’avait entendu parler de lui. En un temps record, il est devenu une figure médiatique. Dans le paysage sunnite, il commence à se tailler une large part et les rumeurs le concernant vont bon train. Certains l’accusent d’être affilié à al-Qaïda, d’autres considèrent qu’il a été créé de toutes pièces pour faire le contrepoids sunnite au Hezbollah. Ses relations avec le Courant du futur sont ambiguës. Qu’on l’approuve ou qu’on le conteste, le cheikh Ahmad el-Assir ne laisse pas indifférent. Portrait d’un salafiste soft.

 

C’est à Saïda qu’Ahmad el-Assir est né il y a 44 ans. Soucieux de se montrer ouvert, il est prêt à aborder tous les sujets. Devant mon hésitation quelquefois, il ne manque pas de me rassurer disant: «Posez-moi toutes les questions que vous voulez».
Il a grandi dans u
ne famille où le père était chanteur et la mère chiite. La situation de son père l’a fait longuement réfléchir. Il aurait pu facilement emprunter une autre voie, mais c’est en toute liberté qu’il a fait son choix. «J’ai passé mon enfance entre Aïn el-Heloué et Haret Saïda, avant de déménager, en 1982, à Abra», raconte-t-il. Il commence par étudier l’électronique, avant de découvrir la religion à 15 ans. «J’ai su alors qu’il fallait travailler pour l’islam. A 16 ans, j’ai rejoint la Jamaa islamiya où j’y suis resté jusqu’à l’âge de 20 ans». Mais sa vocation était de prêcher la religion musulmane, et c’est dans ce domaine qu’il se retrouvait. «Le travail dans l’électronique était en contradiction avec ma mission et j’y ai alors renoncé», dit le cheikh. En 1989, il commence à prêcher. De Saïda et les villages du Sud, au Nord en passant par la Békaa, il visite toutes les régions libanaises et se rend même en dehors du pays. Il étudie également à la faculté de la Charia à Beyrouth et fonde, en 1997, la fameuse mosquée Bilal Ben Rabah, à Abra. Il affirme ne pas coordonner son action avec un quelconque parti ou organisation, mais être juste entouré de personnes qui ont cru dans ses discours et ses propositions. Son absence d’ouverture à la presse était justifiée par le fait que prêcher la religion n’avait pas besoin d’être médiatisé. «Mais avec l’assassinat de Rafic Hariri et la précipitation des événements, on ne pouvait plus laisser la situation en l’état, alors que la communauté sunnite était intentionnellement bafouée. J’ai dû alors élever la voix dans la presse et j’ai mis en garde contre les accusations de trahison qui ont mené au 7 mai et aux incidents qui ont suivi jusqu’à la situation en Syrie. Le monde entier s’est solidarisé avec les changements dans les pays arabes. Seule la Syrie n’a pas connu le même appui. C’est pour cela que je considère qu’il est de mon devoir de me tenir aux côtés des opprimés et c’est pour cette raison que nous sommes apparus publiquement», explique le prédicateur.

Un salafiste soft
Selon les explications du cheikh Assir, le salafisme est apparu il y a 90 ans, lorsque s’est manifesté le besoin de renouveler la religion chez les sunnites qui s’étaient éloignés de leur croyance. Le but de certains prédicateurs est de ramener la foi et la pratique au niveau où elles étaient du temps du Prophète et de ses compagnons. C’est dans ce sens que le «salaf» veut dire celui qui a précédé. Dans cette optique, d’après lui, tout bon prédicateur musulman est un salafiste et n’importe qui devient alors salafiste. «Je ne suis pas salafiste, bien que les salafistes soient nos frères». «Tout ce qui est profondément religieux chez les sunnites est automatiquement qualifié de salafisme. Aujourd’hui, ce terme est utilisé pour faire peur aux gens, et tous ceux qu’on veut discréditer sont accusés de salafisme, car on leur impute tous les attentats», explique le cheikh. Cette tendance s’est peu à peu organisée, mais elle a tôt fait de prendre un caractère terroriste avec les activités d’al-Qaïda. «Il existe actuellement plusieurs courants salafistes. Il y a le salafisme scientifique en Arabie saoudite, au Koweït et au Liban où il est représenté par le cheikh Chahhal. L’expression salafiste est très vague et élastique», précise Assir. Il se défend d’appartenir à al-Qaïda. «Je suis avec les principes d‘al-Qaïda, car je suis avec les opprimés. Toutefois, je suis opposé à leurs procédés». Il explique son appui à Chadi Maoulawi par le fait que la manipulation syrienne était trop flagrante. Il reconnaît que les islamistes commettent des erreurs et ne sont pas infaillibles.
Le cheikh Ahmad el-Assir se veut en très bons termes avec toutes les parties sunnites, malgré ses récents propos concernant Saad Hariri, lui déconseillant de rentrer et de continuer à skier en Suisse. Quand on lui demande de définir sa relation avec l’ex-Premier ministre, il répond tout simplement: «Je ne le connais pas. Je refuse les accusations de traîtrise adressées à Saad Hariri et à Fouad Siniora. Les accuser, c’est accuser une large partie de la communauté sunnite, et ceci ne sert à rien. Mais lorsque j’ai été attaqué et qualifié d’extrémiste, j’ai réclamé des explications et, depuis, j’ai tourné la page. Je suis contre la modération au Liban car, dans ce sens, le Courant du futur devient modéré et les religieux deviennent des extrémistes. De toute façon, il n’y a pas lieu de comparer, car le Courant du futur n’est pas un courant religieux. Donc, on ne peut pas le qualifier de modéré ou d’extrémiste et il n’est pas le seul à représenter les sunnites». Le dignitaire religieux s’interroge si le fait d’être pieux représente l’extrémisme? «Je refuse d’entrer dans la classification des gens et je rejette le qualificatif d’extrémisme. Si mes positions le sont, qu’on me le dise», s’exclame-t-il.

Contre le Hezbollah
Le cheikh el-Assir est contre les armes du Hezbollah, refusant cette appellation. Il utilise à la place «le parti de la Résistance» car, explique-t-il, dans le Coran, Dieu adivisé les gens entre ceux qui appartiennent au parti de Dieu et ceux du parti du diable. «Donc, si je ne fais pas partie du Hezbollah ou que je n’adhère pas à ses thèses, je deviendrai partisan du diable?», s’interroge-t-il. Pour lui, il est inadmissible qu’une seule communauté détienne des armes. Celles-ci doivent être concentrées entre les mains de l’armée. «La Résistance ne justifie pas la possession d’armes sous prétexte que l’on lutte contre Israël. Cela me fait poser des points d’interrogation».
Quant aux chrétiens, le cheikh se veut rassurant et se considère très soucieux que les relations entre musulmans et chrétiens soient excellentes. «C’est ainsi qu’on offre une belle image du Liban, un pays où vivent en harmonie dix-huit communautés. C’est notre religion elle-même qui nous appelle à vivre avec les chrétiens en parfaite entente. J’habite un quartier chrétien et j’y laisse mes deux épouses et mes enfants en toute sécurité», dit Assir. Pour lui, chaque tentative de faire peur aux chrétiens est vouée à l’échec. «Nous tendons la main à chaque personne noble parmi les chrétiens et qui veut l’intérêt du pays», dit-il.
Le cheikh Ahmad el-Assir se défend d’être financé par al-Qaïda. Très soucieux de son indépendance, il tient à la conserver. «Nous refusons tout financement politique et nous servons notre religion. Notre financement provient de nos activités et des contributions de nos partisans». Il confie posséder, sur le plan personnel, un supermarché et un magasin de vente de téléphones mobiles et des cartes de recharge, gérés par ses fils. En outre, la société Alfa est locataire dans son immeuble.
Derrière la barbe et les yeux verts surmontés de lunettes, le cheikh Ahmad el-Assir cache une grande timidité. «Je suis quelqu’un de très timide, mes proches le savent. Je n’aime pas les réunions, je préfère me retrouver seul», confie-t-il. Il dit ne jamais rendre le mal pour le mal et se décrit comme une personne patiente, qui supporte beaucoup et qui ne répond pas à tout ce qui se dit. Son ambition est d’accomplir toute action qui aurait l’approbation de Dieu et le rapprocherait de lui. Assir affirme n’avoir pas d’ambition politique. Il aime beaucoup la nature et les animaux et possède un petit jardin qu’il cultive lui-même. Il reconnaît aussi avoir de l’humour «mais dans les limites de la politesse évidemment», dit-il. Son sport favori est le ping-pong, quoique cela fasse une éternité qu’il ne l’a plus pratiqué. Ses lectures sont essentiellement politiques. Mais ce qu’il aime le plus, c’est la méditation. «J’aime rester avec moi-même et réfléchir. Cela m’aide beaucoup». Il a pour devise un verset du Coran, qui dit que «Dieu a tout créé sur cette terre afin qu’on lui obéisse et qu’on l’adore». Chacun à sa manière…

Joëlle Seif  

 

Ce qu’il en pense
Le Printemps arabe: «C’est une période de transformation par laquelle passent les pays arabes. Ils ne seront jamais comme les pays européens et on n’assistera pas à la naissance d’un califat arabe. Les peuples retrouvent leur liberté, mais il leur appartient de savoir comment reconstruire leurs pays. Toutefois, il est certain que la situation est meilleure que ce qu’elle n’était auparavant, lorsqu’une personne et sa famille possédaient à elles seules toutes les richesses d’un pays».
Risque de fitna au Liban: «Cette peur n’est pas récente. Je n’ai aucune crainte d’une guerre sunnite-chiite, mais j’ai peur de troubles sécuritaires à l’instar de ce qui s’est passé dernièrement. La tension politique et la virulence des discours ne me font pas peur, mais ce qui m’inquiète c’est les armes entre les mains des gens».  
La situation en Syrie: «L’histoire a prouvé qu’aucun tyran ne peut régner éternellement et la Syrie ne fera pas exception à la règle. Le régime de Damas tombera tôt ou tard».

 

L’ami de Fadl Chaker
Le cheikh Ahmad el-Assir n’en finit pas de susciter des questions. Son amitié avec le chanteur Fadl Chaker a fait couler beaucoup d’encre. Comment expliquer la relation de cet homme de religion avec un homme du show business? «J’ai connu Fadl Chaker il y a longtemps, en raison de sa collaboration avec mon père. C’est un homme d’une grande bonté, qui aime la religion et qui a eu confiance dans mes propos et a été influencé par mes discours. Rien n’empêche notre amitié et, de toute façon, il a l’intention de se retirer de ce domaine dès qu’il aura trouvé une alternative», confie le cheikh. La nature même de sa vocation appelle Assir à visiter les gens chez eux et à se rendre dans tous les endroits, même ceux qui servent de l’alcool. «Je discute avec les présents, avant qu’ils ne soient ivres évidemment, dit-il avec humour, et j’essaie de les ramener sur la bonne voie. Je veux être proche de tout le monde».
 

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