Magazine Le Mensuel

Nº 2851 du vendredi 29 juin 2012

En Couverture

Tourisme. Et si les Arabes ne venaient pas?

Depuis quelques temps, l’insécurité grandissante suscite des inquiétudes dans tous les milieux. Les affrontements que connaît la capitale du nord risquent d'avoir des répercussions dramatiques sur la situation politique, mais aussi sur la saison touristique. Surtout que les Arabes ne semblent pas enthousiastes à venir au Liban cet été.

Si sécurité et tourisme vont de pair, comme le dit si bien le ministre du Tourisme Fadi Abboud à Magazine,il ne devrait pas y avoir lieu de s'inquiéter. Il n'en demeure pas moins que la saison 2012 ne semble pas devoir attirer les touristes. Ce qui n'arrange pas les choses, c'est que le ramadan, mois de jeûne musulman durant lequel les visiteurs arabes restent plutôt dans leur pays, tombe cette année en pleine saison estivale.
Le Liban est le pays du tourisme par excellence. L’économie libanaise étant fondée surtout sur les services et l’industrie du voyage et du tourisme joue un rôle important comme moteur de la croissance. Et le tourisme, lui seul, constitue plus de 10% du PIB. 
Les atouts du Liban sont nombreux et en faisaient un pays de choix dans les années d'avant guerre. La proximité mer-montagne, le secteur très dynamique des services, les multiples et prestigieux sites archéologiques, lui confèrent une image touristique irrésistible.  Le pays se situe à la croisée des continents et son patrimoine historique, culturel et archéologique est particulièrement riche. De plus, le climat est très doux et permet deux saisons touristiques distinctes: celle des sports d'hiver et celle des plages. D'importants événements ont lieu toute l'année avec des attraits supplémentaires en été: les festivals de Baalbeck, de Beiteddine, de Byblos et autres.

Tourisme d’affaires et de loisirs
Les touristes arabes, avec une moyenne de 42%, arrivent en tête du total de ceux qui affluent au Liban. En 2011, les Jordaniens étaient les plus nombreux, suivis des Irakiens et des Saoudiens. Les touristes jordaniens et iraniens, arrivant au Liban à travers la Syrie, avaient atteint environ 300000 par an au cours des dernières années. Ce chiffre est tombé de 70% en 2011, du fait des événements qui secouent la Syrie. En 2009, les Européens constituaient 25% des touristes au Liban.
La capacité hôtelière est de 7000 chambres à Beyrouth, et de 22500 dans tout le pays. Les projets de développement remontent à 2009, mais les événements politiques du pays ont ralenti la construction. Pierre Achkar, président du syndicat des hôteliers, affirme que des hôtels sont en dernière phase de construction et que l'un d'eux est prêt, mais dont l’ouverture est retardée à cause de la situation actuelle.
Achkar souligne pour Magazineque le secteur du tourisme est divisé en deux parties: Le tourisme de loisirs et le tourisme d'affaires. A Beyrouth, les manifestations culturelles sont nombreuses. La capitale y travaille à plus de 70% de ses possibilités. Plusieurs manifestations commerciales et salons sont organisés à Beyrouth. Les hôtels prenant en compte ce fait, offrent dans leur grande majorité tous les équipements pour accueillir de telles manifestations. Quant au tourisme des loisirs, il enregistre une stagnation certaine. Les Arabes: Jordaniens, Syriens, Irakiens ou Iraniens ne viendront pas au Liban. Les Européens non plus. La saison estivale s'annonce mauvaise.

Saison morte?
Pierre Achkar l’explique par la situation sécuritaire actuelle, les mauvaises nouvelles diffusées un peu partout et le discours politique de plus en plus dur qui n'aide pas à apaiser le climat actuel. «Le président de la République a effectué une tournée arabe dans le but de convaincre les pays amis et frères de la sécurité dans le pays et que les mises en garde adressées par certains Etats à leurs ressortissants et les interdictions des autres n'ont pas lieu d'être. A ce jour, aucun résultat positif n’est enregistré d’autant plus que les touristes arabes font généralement leurs réservations à l'avance. Ceux qui désirent quitter leur pays ont déjà dû faire leurs réservations dans leurs pays de destination», ajoute Achkar.
Au cours des six derniers mois, le secteur touristique a enregistré un recul de 50% par rapport à l'année précédente. Si donc, les touristes ne sont pas au rendez-vous de la saison estivale, quel sera l'impact sur le secteur touristique et donc économique? Achkar pense que la capitale ne s'en ressentira pas beaucoup, vu le tourisme d'affaires florissant. Selon les chiffres, le tourisme des six premiers mois de l'année accuse une amélioration de 30% sur l'année précédente. Mais le Mont-Liban subira un coup très dur. Tous les hôtels, les restaurants en pâtiront ainsi que la main-d'œuvre libanaise. Beaucoup d’universitaires, entre autres, qui travaillent dans ces secteurs en tant que saisonniers pour couvrir leurs frais de scolarité ne trouveront pas de travail. Il ne faut pas non plus oublier que les hôtels et les restaurants ont des frais supplémentaires dus aux coupures d’électricité et au manque d'eau qui s’ajoutent à leurs soucis et augmentent leurs pertes.

Des milliards perdus
Il est difficile de préciser le chiffre des pertes exactes et du manque à gagner. Le voyage et le tourisme touchant indirectement plusieurs secteurs de l’économie, leur impact est très important. Ces deux secteurs ont enregistré des rentrées directes de plus de 7 milliards USD par an les années précédentes. Cette année ne dépassera pas la moitié de ce chiffre, prévoit Paul Ariss, président du syndicat des restaurateurs. Il estime qu’il pourrait être même en dessous de ces prévisions. Il affirme à Magazine que le chiffre d'affaires des restaurants est alarmant. Depuis cinq ans, vu l'essor prometteur que prenait le secteur touristique, plus de 3000 nouveaux restaurants ont démarré leurs activités dans les grandes villes, dont 80% à Beyrouth. Mais, depuis le début de 2011, vu la situation politique, les restaurants ont pris du recul. Les touristes qui viennent au Liban à travers la Syrie ont renoncé à leurs vacances libanaises et ils s’y abstiendront cette année aussi.
Ariss ajoute que les décisions des pays du Golfe d'interdire ou de conseiller à leurs ressortissants d’éviter le Liban ont eu un impact très négatif. Le mouvement a reculé de 50%. Les hôtels manquent de réservations et, de ce fait, les restaurants compteront sur les seuls clients locaux. Les conséquences seront donc lourdes sur le secteur.
Si la saison estivale reste stagnante comme elle l'est actuellement, Ariss souligne que les pertes dépasseront des milliards de dollars.
Les hôtels et les restaurants ne seront pas les seuls perdants. D'autres secteurs liés au tourisme directement pâtiront aussi de cette situation. Tony Mahfoud, responsable du département de location des voitures chez «Hala Car» affirme à Magazineque dans ce domaine on connaîtra aussi de grosses pertes. Les locations internes sont très limitées et ne compensent pas les pertes subies par l'absence de touristes. Pour la saison estivale les locations comptent au-delà de 90% du chiffre d'affaires de la compagnie. «Si la saison estivale est mauvaise, les pertes seront énormes dans ce secteur. Elles varieront selon les compagnies, Elles ne sont pas les mêmes pour les grandes ou les petites compagnies, elles seront proportionnelles au nombre de voitures à louer» ajoute-t-il.

La valse des chiffres
En 1974, le Liban avait obtenu un record en matière de tourisme, avec 1,4 million de touristes. La guerre de 1975 a réduit le tourisme à zéro jusqu’en 1999. Depuis 2000, le nombre total de touristes ayant visité le Liban est en constante augmentation. Il atteint 1100000 en 2003 et continue sa progression jusqu’au début de 2005, date à laquelle il connaît un certain recul pour reprendre timidement au cours de l’été de la même année. En 2006, la saison estivale s’était terminée en catastrophe avec la guerre qui a opposé Israël au Hezbollah. En 2007, malgré le retour au calme, la saison estivale n’a pas été meilleure. En 2008, les affrontements de mai ont tué la saison estivale avant qu’elle n’ait commencé.

Durant les sept premiers mois de 2009, le Liban a décroché la première position au «baromètre du tourisme global», comme l’indique un rapport de l’Organisation mondiale du tourisme, un organisme connexe des Nations unies. Il aurait atteint le plus haut taux mondial de croissance d’entrées de touristes avec près de 45%. Avec 1,85 million de touristes, l'année 2009 a été une exceptionnelle pour le Liban qui a enregistré une hausse de 39% par rapport à 2008 et de 82% par rapport à 2007. Mais la relative stabilité politique était au rendez-vous, et le New York Timesclassait Beyrouth : «première destination mondiale en 2009», alors que le guide Lonely Planet la plaçait deuxième sur les dix villes «à visiter». La fréquentation hôtelière a également été bonne en 2009. Une étude rendue publique par le consultant international Deloitte, estime à 71,2% le taux d'occupation moyen des hôtels à Beyrouth en 2009.
2010, le pays enregistre un nouveau record et accueille plus de deux millions de visiteurs. Le tourisme semblait des plus prometteurs. C’était sans compter avec les crises politiques que le pays connaîtra de nouveau, dès le début de 2011. Sans gouvernement depuis janvier, l'économie est frappée de plein fouet. L'activité hôtelière chute de 40% dès les six premiers mois. La plupart des réservations sont annulées. Les touristes arabes et surtout ceux du Golfe ne sont pas au rendez-vous. La crise syrienne contribue beaucoup à faire baisser le nombre de touristes arabes vers le Liban. Les pertes sont de plusieurs milliards de dollars.
Cette année, et jusqu'à cette date, le mouvement est très timide. Le ministère du Tourisme multiplie ses efforts. Le ministre Abboud a pris l'initiative de donner une image différente du Liban. Un programme bien fait et encourageant a été diffusé sur CNN et sur Euro Sport. Une lueur d'espoir brille faiblement, mais les indices ne trompent pas et, pour le moment, ils ne sont pas très encourageants.

 

Arlette Kassas

 

122000 emplois
Le secteur du tourisme a généré quelque 122000 emplois directs en 2011, soit l’équivalent de 9,1% du total des emplois créés, par les  hôtels, agences de voyages, compagnies aériennes et autres moyens de transport. Les emplois directs et indirects dans le secteur sont estimés à 432000 en 2011, soit l’équivalent de 32,2% du total des emplois.
Pour l’année 2012, le Liban est classé 157e à l’échelle mondiale en termes de contribution directe du secteur à la génération d’emplois.

 

10% du PIB
Le Conseil mondial du voyage et du tourisme avait prévu que le secteur du voyage et du tourisme devrait contribuer directement à hauteur de 4,3 milliards de dollars à l’économie libanaise en 2012, soit près de 10% du PIB. Parallèlement, environ 129 500 personnes y seraient employées, soit 9,5% du total de la main-d’œuvre libanaise.
Le rapport ajoute que le voyage et le tourisme touchant indirectement tous les secteurs de l’économie, leur impact permettrait de générer 15,5 milliards de dollars, soit 35,5% du PIB en 2012.

 

Les chiffres de l'OMT
Selon les chiffres de l’Organisation mondiale du tourisme et du voyage, la contribution directe de l’industrie du Tourisme sur l’économie libanaise est estimée à l’équivalent de 9,4 % du PIB. L’impact global du secteur sur l’économie est estimé à 13,5 milliards de dollars en 2011, soit 33,8 % du PIB.
En 2010, le Liban était classé 22e au niveau mondial en termes de croissance du nombre de touristes, avec une hausse de 17,6% sur un an, contre une croissance mondiale moyenne de 6,7%.

 

Ralentissement économique
En 2011, un rapport du Lebanon Brief de la BLOM Bank souligne que si le ralentissement de l’activité économique au Liban ne s’est pas transformé en récession, les moteurs de la croissance ont été significativement affectés. C’est le cas du secteur touristique libanais, avec une chute de 24% en glissement annuel du nombre de visiteurs en 2011.

 

 

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