Magazine Le Mensuel

Nº 3096 du vendredi 7 decembre 2018

En Couverture

Retour des sanctions contre l’Iran. Quels effets pour quels objectifs?

Le 5 novembre, 180 jours après leur retrait unilatéral du JCPOA, les Etats-Unis ont rétabli la totalité des sanctions, «les plus fortes de l’histoire», contre l’Iran. Quels sont leurs objectifs et quel est l'impact économique de ces sanctions?
Les sanctions américaines contre l’Iran soulèvent maintes questions quant à leur mise en œuvre, leurs effets socioéconomiques ainsi que leurs incidences politique et régionale. Autant d’incertitudes qui soulignent les limites d’une stratégie qui est loin de faire l’unanimité.
Ces mesures succèdent à celles réintroduites en août sur les importations de matières premières, le commerce de métaux précieux, l’achat de dollars par l’Etat, l’automobile et l’aviation. Elles visent en priorité les secteurs pétrolier et bancaire afin d’assécher les revenus pétroliers et ostraciser l’Iran sur le circuit financier international. Comme en 2012, la Banque centrale et de nombreuses institutions financières iraniennes seront coupées du circuit bancaire international Swift, qui a évoqué une «mesure regrettable».
Alors que le cabinet de conseil McKinsey tablait sur 1 000 milliards $ d’investissements étrangers sur les vingt prochaines années et l’Iran sur 50 milliards par an, seuls 10 milliards auront été investis en 3 ans. L’ouverture économique tant espérée n’aura pas lieu et le pays est au bord de la crise, d’autant plus qu’il a connu une année extrêmement difficile: chute vertigineuse du rial qui a perdu près de 75% de sa valeur en 1 an, un taux d’inflation de 24,9% en octobre et qui devrait franchir la barre des 30% en 2019, selon la Banque mondiale. Le chômage atteindrait 17% au lieu des 11% officiels, dont 40% chez les jeunes.

Baisse du PIB
Pour l’Iran, la priorité va au maintien des exportations de brut qui représentent 80% des recettes et que rien ne pourrait compenser. La crainte des sanctions avait déjà réduit de 2/3 les exportations: de 2,7 millions de barils par jour (mbj) au début de l’année elles sont tombées à 1,6 mbj en septembre puis à 1,3 mbj début octobre. D’après les projections de Goldman Sachs, elles devraient baisser jusqu’à 1,15 mbj à la fin de l’année.
Un impact financier direct mais aussi des effets indirects sur tout le tissu économique qui se traduiront par une contraction du PIB de 1,5% en 2018 et de 3,5 % en 2019, selon le FMI qui prévoyait en avril une hausse de 4%. 
Cependant, afin d’éviter une pénurie du brut et une flambée des cours et face à l’incapacité actuelle de compenser la totalité de la diminution des ventes iraniennes, Washington a accordé des dérogations à 8 pays pour une période de 6 mois à condition qu’ils diminuent progressivement leur achat de pétrole iranien.
Pour Washington, il s’agit d’annihiler les exportations de pétrole iranien pour qu’elles soient «aussi proches de zéro que possible»; un objectif peu réaliste d’autant plus que sa stratégie suscite de nombreuses oppositions et comporte des failles dont l’Iran pourrait tirer profit pour atténuer l’impact des sanctions.
Téhéran jouit d’un contexte diplomatique plus clément qu’entre 2010 et 2015, lorsque la majorité des grandes puissances avaient fait front commun derrière Washington. Elle croit en sa capacité de survie d’autant plus que le pays est rodé à ce genre d’exercice et a développé un «art» de contournement des sanctions.
L’Iran compte aussi sur l’aide de la Chine et de la Russie pour assurer la survie de son économie et sur l’UE déterminée à protéger l’accord et ses échanges avec l’Iran.
Si l’effet économique des sanctions est inéluctable, il est plus difficile d’en mesurer l’impact politique. Déterminée à exercer une «pression maximale», Washington a énoncé 12 conditions pour un «accord global» avec l’Iran dont des restrictions beaucoup plus fermes et durables sur le nucléaire, le démantèlement de l’industrie des missiles balistiques ainsi que ses activités «déstabilisatrices» dans la région. Sous Obama, le but était d’amener l’Iran à négocier sur le nucléaire tandis que les «12 conditions» s’apparentent à une demande de «capitulation», selon Ellie Geranmayeh du European Council on Foreign Relations.
Des sanctions qui s’inscrivent dans le cadre d’une large confrontation régionale avec l’Iran et recoupent les tentatives de constituer une alliance stratégique voire une coalition militaire englobant Israël, l’Egypte et le Golfe, sorte de pendant moyen-oriental de l’Otan.
Néanmoins, le flou demeure sur les véritables intentions poursuivies par l’Administration Trump. Il n’est pas exclu que l’objectif ultime soit un effondrement économique total qui entraînerait un regime change, une idée qui fait son retour à Washington soutenue par l’aile dure de l’administration américaine.
Mais il s’agit dans l’immédiat de saper l’économie afin de contrer l’influence régionale du corps des Gardiens de la Révolution islamique et de tarir ses capacités de financement et de soutien aux groupes armés pro-iraniens. Un raisonnement qui fait peu de cas de leurs considérations idéologiques, stratégiques et communautaires mais aussi du fait que certains, au coût opérationnel non élevé, possèdent un fort enracinement local et des sources autonomes d’autofinancement. Malgré tous les moyens de pressions, les Iraniens n’ont jamais cessé en 40 ans de soutenir leurs alliés régionaux.
Pour Eli Lake, chroniqueur au Bloomberg View, la politique régionale de l’Iran est centrale à la doctrine de sa sécurité nationale bien plus que ses recherches sur les armes nucléaires qu’elle a du reste interrompues en 2003. «Téhéran a pu échanger le nucléaire contre des concessions économiques. Les missiles balistiques et le soutien au Hezbollah et au régime syrien sont des éléments essentiels de la manière dont l’Iran a choisi de se défendre sur la base des enseignements de la guerre Iran-Irak. Ils ne peuvent pas être facilement échangés pour des gains économiques».
International Crisis Group a étudié le rapport entre l’état de l’économie iranienne sous sanctions et son comportement régional et a constaté que «les variations de richesses de l’Iran ont eu un impact mineur sur l’orientation ou les capacités de sa politique régionale.» 
Selon Kenneth Katzman, analyste au Congressional Research Service, il n’y a pratiquement aucun lien entre les performances économiques de l’Iran et son attitude avec son voisinage. Les actions de l’Iran sont presque entièrement déterminées par l’environnement politique de la région et par les perspectives de ses divers alliés.
Aussi, est-il peu probable, du moins dans l’immédiat, que cette stratégie du «bâton sans la carotte», relevant plus de la confrontation que du «containment» puisse aboutir et exposerait Washington à un retour de bâton.

Camille Najm

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