Magazine Le Mensuel

Nº 2867 du vendredi 19 octobre 2012

En Couverture

Jihadistes en Syrie. Filières et expertises libanaises

La poussée jihadiste-salafiste semble se confirmer de jour en jour dans la guerre en Syrie à laquelle se grefferaient des combattants libanais, jordaniens et irakiens de cette mouvance. Une tendance exacerbée par la montée de la violence, l’apathie de la communauté internationale et l’érosion de possibles solutions au conflit.

Au début de la révolution en Syrie, il y a plus d’un an et demi, les jihadistes n’occupaient qu’une place marginale dans le mouvement populaire. Ces derniers mois, leur participation au soulèvement semble se préciser au fil des jours, avec en toile de fond une multiplication des attentats-suicides, signature propre aux jihadistes et à la nébuleuse d’al-Qaïda.
Les prémices de cette inexorable attrait que présente le théâtre syrien pour les jihadistes levantins se dessinent depuis avril dernier, avec l’apparition de rumeurs sur la mort du Libanais Abdel Ghani Jawhar, figure de proue de Fateh al-Islam, ayant participé aux attentats contre l’Armée libanaise à Tripoli, en 2008. Jawhar, expert en explosifs et Walid Boustani, un autre Libanais, auraient fait partie d’un groupe d’environ 30 militants combattant dans le secteur syrien de Qusair, non loin de la frontière avec le Liban. «Le Liban ne joue pas un rôle central au sein d’al-Qaïda mais plutôt de soutien aux activités financières ou dans l’acheminement de combattants», déclare une source sécuritaire.
Selon des informations parues dans la presse et des rapports de services de sécurité, certains Palestiniens venant du Liban comme Tawfic Taha et quatre autres membres de Fateh al-Islam, Haitham al-Chaabi, Ziad Abou Naaj et Mohammad al-Doukhi, ainsi que le Libanais Abdel Rahman al-Qarraï, se seraient infiltrés en Syrie. «Abou Mohammad Taha faisait auparavant partie des factions extrémistes palestiniennes de Osbat al-Ansar et de Jund al-Cham. Il aurait rejoint depuis les Brigades Abdallah Azzam -considérées comme la branche libanaise d’al-Qaïda- et serait aidé par un autre Palestinien, ancien membre de Osbat al-Ansar du nom de Ziad al-Naaj», commente un islamiste palestinien, s’exprimant sous le couvert de l’anonymat depuis le camp de Aïn el-Héloué.

Soutien logistique
Les deux factions palestiniennes du Liban, comme Fateh al-Islam -ayant affronté l’Armée libanaise en 2007- et les Brigades Abdallah Azzam, un groupuscule entretenant des liens obscurs avec al-Qaïda -ayant  revendiqué plusieurs attaques contre Israël au Liban-Sud depuis 2007-, se manifestent sur la scène syrienne. «Dans le cas de la filière des combattants libano-palestiniens, il s’avère que cette dernière assure un soutien logistique à la révolution. Les combattants forment les révolutionnaires à l’utilisation des explosifs et à la préparation d’attentats à la voiture piégée», ajoute l’islamiste.
Ce dernier insiste toutefois sur le fait que Naaj, Doukhi et Chaabi seraient récemment retournés à Aïn el-Héloué et ne feraient que de brefs allers-retours en Syrie.
D’autres jihadistes libanais rejoindraient également la Syrie à partir
D’Ersal. «La filière tripolitaine n’est pas organisée, elle résulte d’efforts individuels et des liens familiaux rattachant les clans libanais du Nord et de le la Békaa aux familles syriennes de la province de Homs, facilitant ainsi le passage des combattants dans cette région», précise une source salafiste du Nord.
Un scénario qui se répète également à la frontière irako-syrienne. Selon le New York Times, citant les services de renseignements américains, les jihadistes appartenant à la branche irakienne d’al-Qaïda seraient de plus en plus nombreux en Syrie. Le transfert de combattants serait facilité par les liens de parenté étroits entre les tribus syriennes et les familles de la province irakienne d’al-Anbar, de l’autre côté de la frontière. A l’instar des membres de Fateh al-Islam et des brigades Abdallah Azzam, les combattants irakiens apporteraient une expertise technique en explosifs à la rébellion syrienne.
Al-Qaïda était déjà dans cette région aride de l’est de la Syrie depuis près d’une décennie. Pendant les années d’occupation américaine de l’Irak, Deir al-Zor était devenu la porte d’entrée pour des milliers de jihadistes étrangers venus se porter volontaires pour la «guerre sainte», passage facilité par le régime syrien qui, des années durant, s’est prêté à un double jeu.

L’appel de Zawahiri
Dans un message vidéo en février dernier, Ayman al-Zawahiri, chef d’al-Qaïda, avait appelé les militants d’Irak, de Jordanie, du Liban à «se lever et à soutenir leurs frères en Syrie». Sur les sites jihadistes, on encourage la participation d’al-Qaïda dans la révolution syrienne, soumise à la répression du régime «nussayri», terme péjoratif désignant la communauté alaouite dont émane la famille Assad.
Ces forums sont aussi de plus en plus nombreux à glorifier le martyre de combattants étrangers en Syrie qu’ils viennent d’Arabie saoudite, du Liban, d’Egypte ou de Jordanie. Les autorités jordaniennes ont cependant arrêté des jihadistes qui tentaient de pénétrer en Syrie après l’appel au jihad lancé par le cheikh Abou Mohammad Tahawi, Jordanien d’origine palestinienne.
Cette nouvelle tendance se traduit par l’engouement des brigades révolutionnaires pour des appellations à connotation religieuse, exaltant le jihad et le martyre. Le discours religieux joue toutefois un rôle prépondérant dans la révolution syrienne. En partie pour des raisons pragmatiques, l’islam fournissant d’une part un cri de ralliement puissant pour les combattants; d’autre part comme garantie du financement des armes en provenance très souvent de réseaux islamistes. Toutefois, on ignore toujours l’étendue des liens entre al-Qaïda et les différentes mouvances salafistes. La nébuleuse serait représentée aujourd’hui par Jabhat al-Nosra. Cette dernière a ainsi revendiqué la responsabilité de plusieurs attaques contre l’armée syrienne et les services de sécurité depuis sa formation en début d’année. Selon Murad Batal al-Chichani, analyste des groupes islamiques auprès de la BBC, les faits d’armes du groupe seraient ainsi passés de 7 en mars à 66 en juin. Les jihadistes opèreraient activement dans les zones urbaines comme Damas, où ont lieu 54% des attaques, et Alep avec 20% des cas, suivies par Deraa (17%) et Deir al-Zor (environ 6%).
Selon l’analyste, les jihadistes ont recours aux embuscades dans 30% des cas et aux assassinats (23%). Près de 16% des agressions jihadistes comprendraient l’utilisation d’engins explosifs improvisés et de voitures piégées.

Des réponses faciles
Diabolisée par le régime Assad, reconnue à contrecœur par l’opposition, la mouvance salafiste s’affirme de plus en plus parmi les rebelles. Selon International Crisis Group, la Syrie offre actuellement aux jihadistes-salafistes un «terrain hospitalier», avec la montée de la violence du confessionnalisme et le désenchantement de la population locale à l’égard de l’Occident et de l’opposition laïque.
Le salafisme offre donc tout simplement des réponses faciles avec une interprétation manichéenne du conflit, identifiant l’ennemi (le régime Assad) comme apostat. La dépendance grandissante du régime sur la communauté alaouite, contre des insurgés essentiellement  sunnites, le soutien dont jouit ce même régime auprès de l’Iran et du Hezbollah, bastions du chiisme, ne fait que confirmer la validité du discours sectaire adopté par les salafistes, assimilant  la lutte contre Assad au jihad contre l’occupant.

Mona Alami
 


Le salafisme syrien
«Loin d’être rigide ou monolithique, le salafisme syrien est éclectique et fluide», estime Crisis Group. Bien que tous les salafistes adoptent en théorie une interprétation littérale du Coran, basée sur la vie du Prophète et ses disciples, d’autres au sein de la mouvance ont pour but de remplacer le régime laïque par une forme islamiste de gouvernance, tandis qu’une troisième tendance embrasse le concept de jihad mondial prôné par al-Qaïda. En Syrie, l’adoption du discours salafiste reflète tantôt un engagement sincère envers les idéaux religieux, tantôt une tentative pragmatique pour s’attirer les faveurs des riches donateurs arabes conservateurs. Selon Crisis Group, la plupart des groupes armés n’ont pas une structure formelle de pouvoir, les combattants passant d’une faction à une autre en fonction de la disponibilité des fonds, l’accès aux armes, les relations personnelles et non pas pour des raisons d’ordre religieux.

Les responsabilités de l’opposition
L’opposition syrienne fait peu de choses pour réduire l’influence des salafistes-jihadistes en Syrie, estime Crisis Group. Cette dernière serait affaiblie par les divisions internes et les rivalités. La communauté internationale est également pointée du doigt, l’adoption de différents groupes armés syriens  par divers pays étrangers ne faisant que compliquer la donne. Les jihadistes syriens pourraient toutefois être confrontés à une réalité qui leur serait défavorable à long terme: les traditions islamiques modérées répandues en Syrie, la peur du confessionnalisme contribueraient à éroder leur pouvoir dans le cas d’une accalmie.

Al-Qaïda en Syrie, selon The Guardian
Selon un article publié par le quotidien britannique the Guardian, des membres d’al-Qaïda se battraient dans la région de Mohassen. Un groupe qui se fait appeler al Ghuraba’a, les «étrangers», d’après un poème jihadiste, se battrait pour le compte d’al-Qaïda. Selon Abou Khoder, chef du groupe, sa milice travaillerait en étroite collaboration avec le conseil militaire qui commande les brigades de l’armée syrienne libre (ASL) dans la région. «Nous avons des instructions claires d’al-Qaïda de collaborer avec l’ASL dans le cas où elle en aurait besoin. Nous lui apportons notre soutien pour ce qui est des engins explosifs et des voitures piégées», Abou Khoder aurait rejoint al-Qaïda après avoir été impressionné par l’expertise dont auraient fait preuve les membres de la mouvance dans la destruction d’une ancienne usine de textile occupée par l’armée syrienne.

Les brigades s’unissent
Attaqués pour leur division, les chefs de plusieurs brigades islamistes, qui combattent en Syrie, se sont unis au terme de plusieurs mois de négociations dans un «front pour la libération de la Syrie». Ce nouveau front se construit en réalité autour de la brigade Al-Farouk, spécialement active à Homs et celle de Soukour Al-Cham, particulièrement implantée à Idlib. A l’origine, figurait le terme islamiste, mais il a été décidé de le supprimer. Ahmad El-Cheikh, le chef du regroupement, précise toutefois: «Nous sommes fiers de notre islamisme et nous sommes islamistes mais nous ne voulons pas l’afficher dans un slogan. Nous appelons toujours à un Etat islamique». Cette organisation s’inscrit dans la lignée de l’arrivée en Syrie du commandement de l’ASL. Elle ambitionne de répondre aux critiques qui soulignent, de plus en plus, le manque de communication, les problèmes de leadership et les tactiques des rebelles. Les dissensions n’ont pas disparu pour autant. A peine le groupe formé, la brigade Ahrar Al-Sham, comptant un grand nombre de combattants étrangers, a fait sécession; en cause l’assassinat d’un dirigeant salafiste par une force rebelle rivale. Notons aussi que le front Al-Nosra, considéré par les Occidentaux comme l’un des plus dangereux, n’a pas pris part au rattachement.

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