Magazine Le Mensuel

Nº 2869 du vendredi 2 novembre 2012

à la Une

Obama ou Romney. Pour le Moyen-Orient, rien de nouveau

Barack Obama ou Mitt Romney? L’âne démocrate ou l’éléphant républicain? Dans la nuit du 6 novembre, nous saurons qui du président en exercice ou du gouverneur du Massachusetts occupera le bureau ovale pour les quatre prochaines années. En jeu, la destinée de la première puissance mondiale. Le Moyen-Orient, noyau stratégique de la politique étrangère américaine, est directement concerné. Magazine décrypte ce qui peut changer.

Le mardi 6 novembre s’achèvera un marathon de plusieurs semaines. A quelques jours du verdict, l’indécision demeure. Tout au moins aime-t-on à le penser. Après avoir fait cavalier seul pendant plusieurs mois, Obama est rattrapé et dépassé par son rival Romney dans les sondages nationaux. A contrario, Etat par Etat, dans les études d’opinion plus détaillées, le candidat démocrate conserve la main.
Primaires républicaines et campagne électorale ont rythmé l’actualité internationale. Et comme à l’accoutumée, les petites phrases ont pris le dessus. Au détriment du fond. Tom Friedman, célébrissime journaliste et essayiste américain, en convient: «J’ai rarement vu une campagne aussi pauvre». La critique est brutale, surtout quand elle émane du triple lauréat du prix Pulitzer. A l’échelle internationale, les commentateurs ont principalement regretté que nombre des grands enjeux du XXIe siècle soient passés sous silence. Si les Printemps arabes, l’Iran, le terrorisme, l’Afghanistan et Israël ont eu leur place, la crise politique et économique européenne, le changement climatique, les enjeux sécuritaires mexicains ou le développement africain étaient absents de la campagne, le défi chinois fantomatique. En somme, le monde selon Obama et Romney, se résumerait au Moyen-Orient et à la Russie.

L’économie loin derrière
Eu égard au peu d’importance que les électeurs américains accordent aux affaires extérieures, la seule analyse des questions relatives au Moyen-Orient ne dit rien de la campagne. Sans doute la plupart des électeurs auraient-ils même quelques difficultés à placer la Syrie ou le Qatar sur une carte. Pour la première puissance mondiale, impossible d’occulter la politique étrangère pour autant. Ce n’est pas anodin que sur les trois débats traditionnellement prévus, deux concernent les affaires internationales. Et c’est tout sauf un hasard si seul le troisième a eu un impact certain sur les sondages. Crise oblige, les questions internes ont, plus que jamais, largement prédominé.  
Cela étant dit, on a suffisamment entendu «pas avant les élections américaines» dans nos débats géopolitiques internes pour ne pas nous intéresser de près à ce qui s’y passe. Les grandes opérations ne pouvant être lancées à la veille d’élections, la légitimité issue des urnes octroiera au nouveau président américain un surplus de flexibilité dans son action internationale. A fortiori pour Obama. Réélu, il ne sera prisonnier d’aucun électorat puisqu’il lui sera impossible de se présenter à nouveau. Le président démocrate a déjà lui-même avancé cet argument à plusieurs reprises.

Des hauts et débats
La campagne américaine se construit en deux temps. Les primaires puis les élections générales. Romney est donc déjà en campagne depuis près d’un an. L’influence grandissante des tea-party chez les rouges lui a dicté un discours très à droite pour conquérir l’électorat républicain. Le vote de celui-ci étant acquis, Romney a recentré son discours pour élargir son auditoire et rassembler sur sa gauche.
Ainsi, les vents violents néoconservateurs se sont éloignés à mesure que l’élection approchait. Au point, sur le dernier débat, de devoir vraiment chercher le début du commencement d’un papier de cigarette entre les candidats. Le dossier libyen en est l’illustration. Après des attaques très virulentes contre l’Administration Obama, le gouverneur du Massachusetts a rejoint les positions du président en exercice. Sa volonté de se démarquer des politiques ultraconservatrices du tandem Bush-Cheney est évidente. Il veut montrer qu’il a les épaules d’un homme d’Etat, d’un commandant en chef des armées. Obama, au contraire, cherche à l’enfermer dans l’image d’un homme du passé, resté dans la Guerre froide. Au moment où Romney regrettait que la marine américaine était à son niveau d’effectif le plus bas depuis 1917, Obama lui a ironiquement précisé qu’il y avait aussi moins de «cavaliers et de baïonnettes».
De ces tactiques politiques découle une certaine illisibilité des programmes politiques réels. Essayons toutefois de recenser leurs divergences. Revue des principaux dossiers.
-Afghanistan
Les deux candidats s’accordent sur le plan de retrait pour 2014 de l’Otan. Cela dit, alors qu’Obama désire rappeler progressivement les troupes de combat dès 2013, rien de tel n’est envisagé du côté  républicain. Romney se plierait sur ce sujet aux conseils émanant des généraux américains.
-Syrie
Pour ce qui est de la Syrie, le challenger Romney a beau accuser son rival de passivité, les deux prétendants arrivent à la même conclusion: Bachar el-Assad doit tomber. Ils souhaitent tous deux soutenir activement la révolution. En fournissant des armes, du renseignement et des outils de télécommunication.
-Iran
Sur l’Iran, les deux protagonistes refusent de voir un jour ce pays en possession de la bombe nucléaire. Les spécialistes s’accordent à penser qu’entouré de quelques néoconservateurs, Romney se montrera moins patient qu’Obama.
-Israël/Palestine
Le mot Israël a été prononcé plus de vingt fois pendant le débat alors que «Palestine» n’a pas été entendu une seule fois. Obama s’est exprimé en faveur d’une solution à deux Etats, mais depuis son accession au pouvoir, les choses n’ont pas franchement évolué malgré ses quelques efforts. Romney, lui, n’a jamais caché son pessimisme quant à la pacification de la région. Nous nous souvenons de la vidéo filmée à son insu dans laquelle il affirmait que les Palestiniens «ne montrent aucun intérêt pour une issue pacifique», arguant qu’ils y sont «de toute façon opposés pour des raisons historiques».
-Russie
La question russe est sous-jacente à la question moyen-orientale. Obama s’est exprimé en faveur d’une négociation. Après être revenu sur le projet de bouclier anti-missile européen, il souhaite mettre en œuvre un nouveau traité de réduction bilatérale et simultanée de l’arsenal nucléaire. Romney y est fermement opposé et décrit la Russie comme «le plus grand ennemi».
-Irak
En 2006, Romney déclarait que ce serait une erreur de se retirer d’Irak.
 En janvier 2012, il n’y avait pas de soldats combattants en  Irak pour la première fois depuis neuf ans.

Romney et sa bulle néocons
Beaucoup de points demeurent ambigus d’autant qu’entre ce qui est dit et ce qui veut être fait, il y a souvent plus d’un pas. Mais un simple coup d’œil sur l’entourage de Romney est éclairant. Walid Pharès, ancien Kataëb et Forces libanaises, et membre de la Fondation pour la défense des démocraties, Eric Edelman, membre du bureau d’Initiative politique, Eliott Cohen, co-fondateur du Projet pour le nouveau siècle américain, Robert Kagan, co-fondateur du même groupe, ainsi que de l’Initiative politique internationale, sont parmi les premiers conseillers de Romney en matière de politique étrangère. Et la liste est longue. Toutes ces fondations visent à promouvoir la doctrine néoconservatrice. Tendance à percevoir le monde de manière binaire, volonté d’employer rapidement la force militaire, refus des organisations multilatérales, nécessité de l’unilatéralisme américain et focalisation sur la protection d’Israël, donc sur le Moyen-Orient. Voilà  comment résumait la situation Jonathan Clarke pour la Carnegie en juin 2009, au crépuscule du mandat de G.W. Bush. C’est probablement à travers ce prisme que doivent se lire les potentielles politiques de Romney. Est-ce suffisant pour insuffler un réel changement?

Antoine Wénisch


Un suffrage indirect à un tour
Tous les quatre ans, le mardi qui suit le premier lundi du mois de novembre, les électeurs américains sont convoqués aux urnes pour choisir indirectement leur président. Ils votent pour des grands électeurs qui voteront à leur tour pour un candidat. A l’exception du  Maine et du Nebraska, où les grands électeurs sont attribués proportionnellement au  résultat du vote populaire, le principe du «Winner takes all» est appliqué. Le candidat obtenant la majorité des votes dans un Etat obtient tous les grands électeurs attribués dans cet Etat. Le nombre de grands électeurs par Etat est fonction du nombre d’habitants. La Californie attribue ainsi cinquante-cinq grands électeurs quand le Montana n’en attribue que trois. Les Etats conservateurs du centre et du sud votent traditionnellement républicain. Ceux de la côte nord-ouest, de l’Illinois et de la Californie sont la chasse gardée des démocrates. Seuls les votes dans les «swing states», Etats où le résultat est indécis d’une année à l’autre, comptent donc réellement. Ainsi cette année, l’Ohio, la Floride, la Virginie, le Michigan et la Pennsylvanie seront parmi les Etats-clés. Si dans les faits, le président n’est élu par les grands électeurs que courant décembre, on peut connaître sans risques le résultat définitif directement après le scrutin populaire. Ce schéma favorise une opposition binaire entre les partis principaux. Des candidats indépendants peuvent se présenter, mais les obstacles administratifs et financiers sont tels que sans le soutien actif d’un grand parti, il est strictement impossible de peser dans la campagne. La plupart du temps, leurs noms sont inconnus du grand public. Les deux principaux candidats sont choisis au préalable par des primaires organisées au début de l’année par les partis démocrates et républicains selon des règles propres à chaque Etat et à chaque parti.

La Russie surveille
Incroyable mais vrai. La Russie compte envoyer des observateurs à l’occasion des élections américaines. Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères précise que «les élections aux Etats-Unis peuvent difficilement être considérées comme parfaites du point de vue des normes et critères généralement acceptés». Il souligne également «le caractère obsolète et indirect» de la présidentielle. La délégation russe sera composée de députés, de diplomates et d’employés de consulats en poste aux Etats-Unis.

Interview express
Trois questions à Hilal Khashan

Le directeur du département de sciences politiques à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), Hilal Khashan, a répondu aux questions de Magazine.  
 

En période de crise, le sujet dominant est évidemment l’économie. Quelle est la réelle place des affaires internationales dans l’élection américaine?
La politique internationale n’a jamais été un facteur important dans la campagne électorale américaine depuis la fin de la Guerre froide et l’effondrement du bloc soviétique. Cette année encore, tout se joue sur la politique intérieure et l’économie.

 

Lors du dernier débat, on a pu observer que Romney n’a pas réitéré ses attaques en particulier sur le dossier libyen. Au contraire, il a semblé aller régulièrement dans le sens de son adversaire. Si Romney est élu, doit-on attendre un changement de politique au Moyen-Orient?
D’abord, je ne pense absolument pas que Romney sera élu. Mais en ce qui concerne les attaques de Romney sur la Libye, vous avez raison.  Elles ont fait selon moi beaucoup de mal à sa campagne. On n’attaque pas une administration. C’est la raison pour laquelle il a voulu montrer une autre image. Plus compatible avec celle d’un potentiel commandant en chef. Pour ce qui est du changement, Obama avait parlé en 2008 d’un accord entre Israël et la Palestine. Quatre ans après, on n’a pourtant rien vu venir. Il n’y aura pas de changement décisif où que ce soit dans le monde et quel que soit le candidat élu.  La personnalité du président n’influe en effet que très faiblement sur les politiques américaines à l’étranger. Tout cela est institutionnalisé.

En résumé, entre Obama et Romney, sur la politique internationale, il y a peu de différences et pas de débats sur les sujets cruciaux. Est-ce un mauvais signe?
Diriez-vous que l’Amérique est malade? 
Je ne dirais pas qu’il n’y a pas de différences entre les deux candidats mais plutôt que leurs différences n’auront aucun impact réel sur la politique américaine. Pendant la campagne, ils peuvent dire ce qu’ils veulent, cela ne pèsera ni sur le vote des électeurs, ni sur la politique qu’ils mèneront une fois élus. Ceux qui votent le font sur des bases domestiques. La Syrie, la Libye, ils ne savent même pas où c’est sur une carte. Encore une fois, la politique extérieure américaine évolue très lentement et imperceptiblement. Il y a peu de relation de cause à effet entre l’élection d’un nouveau président et son évolution.

Trois questions à Paul Salem
Le directeur du think tank américain Carnegie Endowment for international Peace, Paul Salem, a été interrogé par Magazine.

Quelle est la place des affaires internationales dans les élections américaines?
La préoccupation numéro une des Américains demeure la situation économique. Depuis l’attentat de Benghazi, Mitt Romney a fait ressurgir le Moyen-Orient sur le devant de la scène électorale mais la  politique étrangère reste en retrait. D’autant qu’il n’y a pas de différences majeures sur ce sujet entre les candidats.

Pourtant, le candidat républicain tente de se démarquer en dénonçant régulièrement la passivité de son rival en matière d’affaires internationales.
Oui, mais il manque d’expérience dans ce domaine, il essaye de montrer ce dont il est capable. Mitt Romney s’est positionné très à droite pendant les primaires républicaines, il a négocié à présent un recentrage pour les élections générales. Nous sommes dans une situation de campagne, tout n’est pas clair.

Comment évaluez-vous l’impact de Benyamin Netanyahu et du lobby juif en général sur la politique américaine?
Les juifs sont relativement divisés. Bien sûr que Netanyahu représente l’extrême droite et bien sûr qu’il n’apprécie pas franchement Obama. Il supporte Mitt Romney et le lobby israélien est avec lui. Mais les électeurs juifs sont traditionnellement assez progressistes, à gauche et libéraux. Ils n’apprécient pas les politiques sociales et économiques du candidat républicain. Je pense aussi à l’avortement. Le choix de Paul Ryan n’a pas spécialement servi leurs intérêts. Obama récoltera une majorité des voix juives pour des raisons domestiques.

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