Magazine Le Mensuel

Nº 2879 du vendredi 11 janvier 2013

Musique

Good Bye Schlöndorff. Voyage sonore et visuel dans le Liban des années 80

Good Bye Schlöndorff – Correspondances sonores d’une guerre falsifiée est le titre du nouveau projet de Waël Kodeih. L’artiste nous raconte la genèse de cette performance pluridisciplinaire.

Il y a deux ans et demi, Waël Kodeih, alias Rayess Bek, de passage à Beyrouth, emprunte la voiture de sa mère encore équipée d’une vieille radiocassette. Piochant dans la boîte à gants, il retire une cassette au hasard. Et voilà qu’il entend la voix de sa grand-mère, décédée il y a une quinzaine d’années. Cette dernière s’adresse à sa fille, la mère de Waël. Elle lui raconte sa vie ici au Liban, s’enquiert de ses nouvelles en France. Elle évoque la guerre, les bombardements à Nabatié où elle vivait. Une cassette qui est, en fait, une lettre intime d’une mère à sa fille, une lettre audio, dont Waël arrive à restituer la date de son enregistrement, au cours de 1987, en fonction d’un événement personnel qu’elle mentionne. «Je me suis rappelé que moi-même j’en ai écrit de ces lettres-là à ma grand-mère. Et j’ai réalisé que beaucoup de Libanais l’avaient fait et que la cassette s’était transformée en média. Les gens avaient besoin d’entendre la voix de leurs proches».
Waël se met donc aussitôt à la recherche de ce genre de cassettes. Un processus compliqué, «car personne ne voulait en entendre parler. Ça rappelle la guerre civile, c’est dur. Et puis il s’agit de conversations intimes auxquelles on n’est pas convié». Il se rend alors dans la vieille maison abandonnée de ses grands-parents à Nabatié et se met à fouiller, durant des jours. Il trouve un trop plein de cassettes pêle-mêle. De recherches en questions, armé de sa volonté, il rassemble de-ci de-là, de la maison de Nabatié, de ses amis, de son entourage, environ 400 cassettes qu’il écoute de bout en bout. «Un travail fou, s’exclame-t-il, d’autant plus qu’on ne sait jamais ce qui est enregistré». Ecouter ces gens qu’il ne connaît pas parler de leur vie est «troublant. Douloureux. Parce que je m’identifie à eux. C’est peut-être ma mère, ma tante. Moi-même, si j’avais eu cet âge-là, j’aurais eu le même discours».

L’émotion à l’écoute
D’écoute en écoute, il faut opérer une sélection, créer un thème. Waël ne voulait pas un projet uniforme, poser simplement sur fond de musique ces lettres audio venues du passé. «Je voulais créer un univers». C’est à ce moment-là qu’il découvre le film Le faussaire de Volker Schlöndorff, cinéaste allemand qui, après avoir lu le roman La falsification de Nicolas Born, décide de venir tourner son film à Beyrouth, en 1981, en pleine guerre civile. Une incroyable histoire de tournage. «Il arrive à avoir au centre-ville une zone de sécurité dans laquelle la guerre s’arrête tout au long du tournage». De fil en aiguille, il trouve également le making-of du Faussaire. Et les interrogations s’intensifient: «Schlöndorff a falsifié la guerre. Il a demandé aux miliciens de jouer leur propre rôle dans ce film qui est pourtant une fiction. Je me suis demandé à quel point peut-on éthiquement utiliser des miliciens comme acteurs, Beyrouth en ruine comme décor pour raconter une histoire fictive? Mais la question que j’essaie de soulever n’est pas là: il s’agit de savoir à quel moment une guerre frôle la fiction, la guerre est tellement absurde qu’on se demande si ce qu’on vit est une réalité ou une fiction, un film, un décor…?». A partir de ces interrogations, Waël Kodeih crée de toutes pièces «un dialogue qui n’existe pas, entre les cassettes, qui sont une réalité tangible, incontestable, intime et authentique de la guerre, et ce film complètement fictif, une invention d’un ou de plusieurs cerveaux allemands avec les incohérences et l’exotisme qu’ils peuvent y mettre».
Good Bye Schlöndorff reste malgré tout un concert narratif. Tout au long de la performance, la musique ne s’arrête jamais. Menée par Kodeih aux machines et Naïssam Jalal à la flûte traversière et aux sons, elle «évolue, monte, descend, se calme, disparaît, réapparaît, se décompose et se recompose, se déconstruit et se reconstruit». Composée de cinq lettres, soit donc de cinq chapitres séparés, la performance pluridisciplinaire emmêle les images sonores et les images visuelles, pour emmener le spectateur dans un voyage au cœur du Liban des années 80, le Liban de la guerre, au moment où la plaie n’est pas encore cicatrisée et la guerre est toujours latente.
Waël Kodeih est conscient de ce qu’il demande à son public: rester concentré durant 50 minutes, surtout que, parfois, il se passe beaucoup de choses sur scène et le spectateur est sollicité de partout. Cela sera d’autant plus difficile lors de la première à Beyrouth, après celles de Berlin et de Paris, puisque «la guerre civile est toujours un sujet tabou que les gens n’ont pas envie de remuer». Mais Good Bye Schlöndorff n’est pas voulu comme une performance cérébrale, même si elle n’est pas populaire. C’est avant tout une performance qui se veut émotive, alternant entre moments morbides et souffles d’espoir. «Cela va être dur pour certains, mais il faut avoir envie de se laisser traîner, entraîner, de se laisser aller». Le rendez-vous est fixé le jeudi 17 janvier, à 21h, au Metro al-Madina, à Hamra.

Nayla Rached

 

www.metromadina.com – (76) 309363.

 

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