Magazine Le Mensuel

Nº 2879 du vendredi 11 janvier 2013

Livre

Les Arabes et la télé américaine. Le déchiffrage d’Evelyn Al Sultany

Comment les musulmans et les Arabes sont-ils représentés par les médias américains après le 11 septembre 2001? Quelles images sont véhiculées par des séries connues internationalement telles que The practice, 24, Navy NCIS? Le nouveau livre d’Evelyn Al Sultany, Les Arabes et les musulmans dans les médias, aux éditions New York University Press, répond à ces questions et à bien d’autres.

Le père d’Evelyn, Kamal Ali Al Sultnany est décédé alors que ce livre allait être distribué. Mais de là-haut, cet Américain d’origine arabe, qui a dû parfois, faire face à des stéréotypes et des préjugés, doit bien sourire. C’est d’ailleurs à lui que ce livre est dédié.
En grandissant, Evelyn a compris l’importance des mots mais surtout des images, des représentations. C’est ce qui l’a sans doute poussée à choisir ce chemin. La recherche, l’écriture. Aujourd’hui professeure et chercheuse à l’Université de Michigan (voir l’encadré), son nom est très connu dans le milieu universitaire arabo-américain. Elle est par ailleurs commissaire invitée du site éducatif créé pour combattre les stéréotypes contre les Arabes, Reclaiming Identity: Dismantling Arab Stereotypes. Il serait presque inutile donc de rappeler à quel point les thèmes qu’elle aborde dans ce livre lui tiennent à cœur.

Le bon Arabe contre le terroriste
Grâce à l’étude d’Evelyn, on comprend diverses choses. Comment, à l’ère de ce que les Américains présentent comme leur guerre contre le terrorisme, une nouvelle norme dans les représentations raciales et culturelles a émergé aux Etats-Unis, véhiculée par certaines séries à la télévision. Cette norme, qu’Evelyn appelle «la simplification des représentations complexes», implique un équilibre entre la représentation négative et la représentation  positive. Ainsi, depuis 2001, pour démontrer qu’ils ne sont pas en train de véhiculer des stéréotypes négatifs contre les Arabes, les scénaristes américains adoptent la stratégie suivante. A chaque fois qu’ils présentent des personnages arabes ou musulmans comme terroristes dans leurs séries, ils y incluent directement des personnages musulmans ou arabes «gentils». Mais Evelyn Al Sultany démontre les limites de cette stratégie. Car, malgré la présence de ces «gentils», ce que le public retient de ces séries, c’est que les Arabes et les musulmans incarnent la menace pour la nation américaine. «En fin de compte, les campagnes de peur l’emportent sur la sensibilité multiculturelle», affirme l’auteure. Autre point intéressant souligné par Sultany: quelles représentations réservent aux femmes arabes et musulmanes certaines émissions américaines? Prenez l’émission d’Oprah Winfrey et précisément un épisode intitulé Peut-on sauver Amina Lawal? Cette dernière est une nigériane condamnée en 2003 à la lapidation par la cour d’appel islamique de Katsina pour avoir eu un enfant adultérin. Le cas d’Amina Lawal avait suscité une vive émotion dans le monde et aux Etats-Unis. Or, selon l’auteure, ces sentiments provoqués ont été détournés pour encourager l’intervention américaine dans certains pays musulmans afin de «sauver les femmes». Pour Sultany, de telles histoires peuvent parfois servir à faire oublier les projets impérialistes américains. Quid de l’ère de Barack Obama? L’élection d’un Noir à la tête du pays a laissé certains croire que le racisme appartient au passé en Amérique. La chercheuse démontre le contraire et explique comment la discrimination contre les Arabes et les musulmans persiste. «Elle est simplement devenue plus variée et plus diffuse». Heureusement que des organisations communautaires arabes et musulmanes fleurissent et opèrent afin de faire changer la donne. Les artistes arabo-américains tentent aussi de faire entendre leur voix. Pas sûre que l’Amérique d’aujourd’hui est prête à les entendre.

 

Pauline Mouhanna, Illinois, Etats-Unis

 

Bio en bref
Evelyn Al Sultany est professeure à l’Université du Michigan. Elle est également l’auteure de Les politiques culturelles du Moyen-Orient aux Amériques, coédité avec Ella Shohat aux éditions University of Michigan Press, et Féminismes arabe et arabo-américain, coédité avec Rabab Abdulhadi et Nadine Naber, aux éditions Syracuse University Press.

Related

Minorités d’Orient

A la rencontre des Eglises premières de Jacques Debs. Sur la trace des lieux de culte

Les absents de Georgia Makhlouf. «Dans nos vies, les absents sont plus nombreux que les présents»

Laisser un commentaire


The reCAPTCHA verification period has expired. Please reload the page.