Magazine Le Mensuel

Nº 2879 du vendredi 11 janvier 2013

general

Liban 2030. Nouveaux enjeux politiques et économiques

A quoi ressemblera le monde en 2030 et quelle y sera la place du Liban? Un nouveau rapport, Global Trends 2030: Alternative Worlds, rédigé par le Conseil de renseignement national américain, redessine les contours du monde de demain. Défis géopolitiques et opportunités économiques pour le Pays du Cèdre.

L’une des principales tendances, mise en évidence par le rapport des agences de renseignements américaines Global Trends 2030: Alternative Worlds, souligne un système international multipolaire où le pouvoir politique sera de plus en plus diffus. L’hégémonie politique des Etats-Unis s’estompe dans la région du Moyen-Orient. «On ressent ce phénomène tant au niveau national que régional. Les Etats-Unis ne s’impliquent plus autant, le Liban d’ailleurs n’est qu’une petite goutte d’eau dans l’océan. Les Américains se retirent d’Irak et d’Afghanistan. Ils semblent préférer sous-traiter les questions épineuses en ayant recours à des puissances régionales comme la Turquie. Cette dernière pourrait être amenée à jouer un plus grand rôle au Liban», signale le politologue Hilal Khachan, professeur à l’Université américaine de Beyrouth.
Cette évolution touche la nature même du pouvoir, avec une diffusion vers les individus, les réseaux organisés, les entreprises internationales et les mégalopoles. Elle est marquée par l’Individual empowerment, soit la montée du pouvoir individuel. Cette nouvelle poussée est facilitée par l’utilisation croissante des technologies de communication, tels Internet, Twitter, Facebook, entre autres, et une poussée de la classe moyenne, de plus en plus instruite. Par ailleurs, la croissance de cette classe est l’une des tendances qui prédominent dans ce rapport et elle se ferait ressentir notamment dans les pays en voie de développement, dont le Liban. «La croissance de la classe moyenne permettrait d’accélérer le processus de démocratisation. Ces classes éduquées s’intéressent aux questions sociales et tiennent généralement à maintenir la stabilité dans leur pays», estime le professeur Khachan.
Cette stabilité n’est toutefois pas garantie.La montée du pouvoir individuel pourrait entraîner des fissures au sein de la société libanaise, déchirée entre valeurs occidentales et traditionnelles ou religieuses. Ces contradictions pourraient favoriser l’émergence de nouveaux groupes sectaires. Au Liban, on aperçoit déjà les prémices d’un clivage de plus en plus marqué entre sunnites et chiites, exacerbé par la guerre en Syrie et l’affaiblissement de la communauté sunnite. Une situation conflictuelle qui pourrait être aggravée par la raréfaction des ressources au niveau régional. Le rapport mentionne des «conflits intra-étatiques qui progresseront dans des pays à population mature comprenant des minorités partisanes d’une politique dissonante ou d’une jeunesse ethnique comme les Kurdes en Turquie ou les chiites au Liban», souligne le rapport.
Une possibilité qu’écarte toutefois Hilal Khachan. «En 2030, le Hezbollah pourrait ne plus exister sous sa forme actuelle. Le risque d’un conflit israélo-arabe disparaîtra avec l’érosion des territoires palestiniens qui ressemblent à des camps de concentration. La donne est en train de changer», ajoute-t-il.

 

Fin du terrorisme islamiste?
Bien que le terrorisme islamiste puisse disparaître d’ici 2030, un nouveau risque d’instabilité résiderait dans la possibilité pour un nombre croissant d’individus et de groupuscules d’accéder à des technologies particulièrement dangereuses ou à des armes de destruction massive, rendant les activités des diverses factions libanaises, que ce soit les groupes salafistes, le Hezbollah ou les groupes palestiniens, beaucoup plus efficaces sinon meurtrières. «Cette éventualité serait toutefois affaiblie par la croissance de la classe moyenne, l’aboutissement à un accord politique et la construction d’un système politique libanais plus équitable. Des facteurs qui amoindriraient le risque de terrorisme», insiste le professeur. Le cyber-terrorisme, visant notamment à perturber les marchés économiques et financiers, pourrait également se développer.
L’évolution de la région dépendra en grande partie du chemin parcouru par certaines puissances comme la Turquie (qui, selon le rapport, deviendra une grande puissance économique en 2030), l’Iran et les pays du Golfe. L’avenir du Proche-Orient s’annonce très incertain, selon le rapport, dans le cas où l’Iran parviendrait à se doter de l’arme nucléaire. L’émergence des Etats-Unis, en tant que puissance énergétique, réduirait la marge de manœuvre des pays du Golfe qui, sans pétrodollars, accuseraient un déficit démocratique. «La crise politique dans les pays du Golfe s’annonce déjà», prédit Khachan.

 

Nouveaux marchés
Cette nouvelle réalité a également des conséquences économiques significatives. Des troubles dans les pays du Golfe pousseraient-ils la diaspora libanaise vers d’autres pays? Une émigration favorisée par d’autres facteurs, comme le vieillissement de la population mondiale et plus particulièrement européenne? Tous ces paramètres entrent en jeu et affecteront l’avenir du Liban. Les nouveaux marchés économiques seront, en effet, très loin de l’Europe en 2030. L’Asie devrait dépasser l’Amérique du Nord et l’Europe en termes de PIB, de population et d’investissements technologiques. La Chine pourrait devenir la première puissance économique mondiale malgré un ralentissement de sa croissance économique. Elle contribuera environ à un tiers de la croissance mondiale en 2025 et son PIB devancerait celui des Etats-Unis dès 2017.
«Je ne suis toutefois pas d’accord avec cette analyse, la Chine n’a toujours pas de fondations solides, le système économique manque de transparence et est dominé par les compagnies étatiques», explique Nassib Ghobril, économiste de la Byblos Bank. Ce dernier admet cependant que la balance des forces économiques sera en faveur des pays asiatiques en 2030.
Au cours des deux prochaines décennies, un basculement des richesses s’opérera, le poids des économies émergentes dans l’économie mondiale progressera considérablement. Cette période sera marquée par la montée de l’Inde, du Brésil, de l’Indonésie, du Nigeria, de l’Afrique du Sud et de la Turquie. La demande des marchés émergents se concentrera sur le développement des infrastructures, le logement, les biens de consommation et de nouvelles usines. Des secteurs sur lesquels les compagnies libanaises devraient se positionner, notamment au Nigeria et au Brésil, grands foyers de l’émigration libanaise.

 

Le futur rôle du Liban
Pour répondre à cette tendance, le Liban devrait s’employer à consolider ses relations avec les nouvelles économies-clés. Et «songer à exporter éventuellement en Chine et vers tous les nouveaux marchés», ajoute-t-il. Il pourrait mettre à profit ses connaissances technologiques, le niveau de ces dernières demeurant le grand niveleur du monde en 2030. Les géants d’Internet disposeront d’une quantité inimaginable d’informations, rivalisant ainsi à ce niveau avec les plus grandes puissances internationales. L’information sera donc au cœur des deux prochaines décennies.
La demande énergétique mondiale progressera de 50% en raison de la croissance de la population mondiale qui atteindra 8,7 milliards de personnes. «Le Liban doit œuvrer à mettre en place l’exploration et l’éventuelle exploitation de ses ressources énergétiques afin d’exporter ou tout du moins s’auto-suffire en matière d’hydrocarbures», insiste Nassib Ghobril. Une exigence de plus en plus pressante en raison de la montée des Etats-Unis comme puissance énergétique, leurs exportations d’hydrocarbures leur garantissant un rôle central dans l’économie mondiale. L’énergie solaire serait également la grande gagnante des prochaines décennies, un secteur sur lequel les compagnies libanaises sont sous-représentées.
Le secteur de l’énergie ne sera pas le seul à connaître un essor, la demande en nourriture et en eau devrait augmenter respectivement de 35% et 40%, propulsée par la croissance de la population mondiale et  d’une classe moyenne de plus en plus nombreuse et exigeante. L’aggravation des phénomènes climatiques exacerberait cette tendance au Moyen-Orient. «Le Liban gaspille ses réserves en eaux au lieu de les récupérer, les stocker et les rendre propres à la consommation», commente Ghobril. En 2030, les compagnies libanaises pourraient profiter de la raréfaction de ces ressources propres à la vie en développant des projets liés à une meilleure gestion, traitement et récupération de l’eau douce afin de la rendre consommable à l’échelle régionale.
L’évolution démographique devrait également augmenter les pressions exercées sur le secteur alimentaire. «Le Liban doit protéger son agriculture en empêchant le dumping des pays voisins comme la Syrie et améliorer l’efficacité de son secteur agroalimentaire en réduisant les coûts de base tels ceux liés à la facture énergétique, rendant ainsi les produits libanais plus compétitifs», ajoute l’économiste. Les cultures génétiquement modifiées et les techniques d’irrigation permettraient de jouer en faveur du Liban.
La croissance de la population mondiale se traduira aussi par l’essor des secteurs liés à la construction et à l’infrastructure, qui pourraient être potentiellement convoités par les compagnies libanaises. En 2020, près de 86% de la population libanaise résideraient en zone urbaine. «Le gouvernement libanais devrait inciter les compagnies à investir hors des villes en leur donnant des avantages au niveau de l’imposition et en développant les axes routiers et de communication», explique Ghobril.  
Ce rapport devrait interpeller tous les Libanais. Que le monde se fragmente ou s’unisse en 2030, ces mouvements de transformation tectoniques vont créer de nouveaux enjeux aussi bien politiques qu’économiques. Le Liban se doit d’élaborer une vision qui lui permettra de relever les défis de demain et tirer profit des nombreuses opportunités à venir…

Mona Alami
 

 Vieillissement de la population
Une autre tendance majeure mise en valeur par le rapport est liée au  vieillissement accéléré de la population des pays riches et d’un nombre croissant de pays en voie de développement. Aux 
Etats-Unis, il y aura presque 70 millions de seniors en 2030. De même au Liban, les couples qui 
travaillent ont peu de temps pour leurs parents. Les maisons de repos pourraient être une option pour ces couples modernes, ainsi que les sociétés de services spécialisées en soins médicaux 
et non médicaux, et à l’aide pour des personnes dépendantes.

 

Les divers scénarios
Le rapport envisage plusieurs scénarios du nouveau monde: «Stalled engines» est le scénario le plus pessimiste, représentant un monde fragmenté où règne le désordre. «Fusion» est le scénario le plus optimiste marqué par une période de coopération internationale. Le troisième est celui du «Gini out of the bottle», qui se distingue par une période d’inégalités et de conflits et 
finalement celui du «Non-State world», dominé par des acteurs non étatiques qui relèveront les défis mondiaux. Le facteur essentiel permettant de déterminer le 
scénario de 2030 réside dans la manière dont les acteurs étatiques et non étatiques vont gérer la mondialisation accrue et les diverses tendances envisagées dans le rapport.

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