Magazine Le Mensuel

Nº 2880 du vendredi 18 janvier 2013

Rencontre

Robert Badinter. «En marche vers l’abolition universelle!»

Son nom est sans nul doute intimement lié à l’abolition de la peine de mort en France, en 1981. Robert Badinter, alors ministre de la Justice, sous le mandat de François Mitterrand, a longtemps milité et agi au quotidien, jusqu’à obtenir enfin gain de cause. La guillotine est devenue, depuis, un simple objet de musée.
 

Quels ont été les principaux obstacles, en France, à l’abolition de la peine de mort?
Ce qu’il faut souligner à ce propos, c’est que, politiquement, l’abolition de la peine de mort est due au courage politique de M. Mitterrand. La France était en majorité hostile à l’abolition.
Les sondages donnaient alors les deux tiers de la population française en faveur de la peine de mort, contre un tiers seulement pour l’abolition. Or, Mitterrand a fait savoir clairement, deux ou trois semaines avant son élection, que dans le cas où il serait élu, il ferait passer l’abolition de la peine de mort. Il a pris par là de front l’opinion publique, alors même que les résultats de l’élection n’étaient pas sûrs.
C’était donc le témoignage de ce que peut la volonté d’un homme politique. Pour lui, ce n’était pas seulement sa conviction propre d’abolir la peine de mort. Il l’a fait aussi parce qu’il avait le sens de l’Histoire: il savait que l’abolition, impopulaire, deviendrait, le temps passant, une conquête morale pour la gauche, mais surtout pour celui qui, précisément, l’aurait fait adopter. Ce que les jeunes générations considèrent comme l’une des conquêtes les plus remarquables de cette époque reste l’abolition de la peine de mort. Mitterrand avait vu haut et loin.

 

Quels sont les obstacles à l’abolition de par le monde?
Pour moi, le point le plus saillant de l’évolution de cette question depuis trente ans est que les choses ont été plus vite et plus loin que je ne l’aurais cru. C’est le triomphe de l’abolition, nous sommes en marche vers l’abolition universelle! Les obstacles ne sont rien face aux succès que nous rencontrons. Aujourd’hui, cent Etats sont abolitionnistes en droit, et cinquante en fait. Ça va toujours dans le même sens, celui de l’abolition, et jamais dans le sens contraire. Si on avait constaté, quelque part dans le monde, une recrudescence du crime suite à l’abolition de la peine de mort, je crois bien qu’elle n’aurait pas évolué ainsi… Elle aurait été rétablie. La vieille obsession du talion n’a rien à voir avec la lutte contre le crime. Le fait est là: la peine de mort ne change rien à la criminalité.

 

Quand vous parlez de moratoire de fait, vous excluez le Liban, malgré le fait qu’il n’y ait pas eu d’exécution depuis 2004, ni de signature de décret en ce sens. Pourquoi?
Il y a eu des condamnations… Nulle part, que je sache, il n’y a l’obligation, pour les juges, de prononcer cette condamnation. Ils le peuvent, mais ils ne sont pas obligés de le faire. C’est une question de responsabilité du juge. Le magistrat n’est pas une machine. La vieille expression selon laquelle le juge est la bouche de la loi n’a pas de sens dans la justice contemporaine. On prend en compte les circonstances, le passé, la famille, les chances de réinsertion… Quand il prononce la peine de mort, le juge prend sur lui la responsabilité de cela. Mieux vaut lui retirer cette pesante responsabilité en abolissant la peine de mort.

 

Quand on entend parler de certains crimes particulièrement atroces, notamment par exemple ceux perpétrés envers des enfants, n’est-il pas normal de souhaiter la peine capitale pour les auteurs?
Jamais! Quand on est abolitionniste, on l’est en ce qui concerne tous les assassins et non une partie d’entre eux. D’ailleurs, les crimes passibles de peine de mort sont normalement tous des actes atroces, qui mériteraient la punition extrême. Il ne faut pas se leurrer… Dans mon expérience professionnelle entre 1977 et 1981, j’ai sauvé six hommes qui avaient tous commis des crimes atroces. Eh bien, c’est cela l’abolition. C’est une autre considération de la justice. Faut-il donc tuer celui qui a tué? C’est le contraire même de ce que doit être la justice. A cet égard, il n’y a pas deux types de justice: celle qui tue et qui élimine, et celle qui refuse de tuer. Dans une démocratie, pour qu’il y ait la foi dans l’être humain et ses droits fondamentaux, l’Etat n’a pas le droit de prendre la vie de quiconque. La vie est sacrée. Ce qui nous met en dehors de nous dans le cadre d’un crime, c’est ce qu’on demanderait à la justice de le faire.

 

Il y a aussi toujours une possibilité d’erreur judiciaire…
Tout à fait. Mais même sans erreur, dans la réalité judiciaire, qu’est-ce que la peine de mort? C’est la décision de tuer cette personne en particulier, avec ses angoisses, son passé, sa famille, ses parents, ses enfants, son histoire, ses chances de se reprendre, etc.
La justice humaine comprend une immense part d’aléas. Dans les décisions de justice et compte tenu de l’émotion intense que suscite un crime atroce, l’instinct de tuer se réveille chez les jurés.
Dans la réalité, cette justice qui se veut juste ne prend plus en compte que l’acte, pas l’homme. Ceci ne signifie pas qu’à la suite de son crime, l’assassin doit s’en aller tranquille! Je suis partisan d’une grande sévérité de peines. Mais il faut reconnaître que la justice des hommes est une justice hasardeuse. La composition du jury déterminera la décision. Or, ses membres sont tirés au sort. Vous avez un bon avocat? Vous échappez à la peine de mort. Vous avez un avocat commis d’office et c’est le couloir de la mort…
Aux Etats-Unis, ceci s’observe très particulièrement. Par ailleurs, l’expertise psychiatrique, n’est pas non plus une science exacte. Finalement, cela dépend de l’avis de ce spécialiste de décider de la vie ou de la mort d’une personne?
L’erreur judiciaire existera toujours. Quand on a établi l’ADN, on a réalisé que la justice avait commis un nombre énorme d’injustices! Finalement, un innocent exécuté, c’est encore le pire crime qui soit…

 

La façon de donner la mort lors d’une exécution de la peine capitale, peut-elle rendre plus acceptable une condamnation en ce sens?
Non! Qu’on exécute par pendaison, par fusillade, par le poison, c’est toujours la peine de mort. La peine de mort aseptisée qu’on pratique aux Etats-Unis n’est pas supérieure à celle pratiquée ailleurs.
En France, la guillotine était devenue le symbole de la peine. L’objet était devenu la peine en elle-même. Moi, quand je l’ai vue la première fois, j’ai été littéralement stupéfait. Elle avait l’air bizarre, comme ces vieilles sculptures de bois dans les civilisations africaines anciennes, une sorte de totem sanglant. Un jour, j’ai simplement expliqué aux jurés qu’en condamnant une personne à mort, on prenait la décision de prendre une personne vivante et de la couper en deux morceaux. Quand je pense, aujourd’hui, en marchant le long des murs de la Santé, que les exécutions se faisaient derrière ces murs en plein cœur de Paris, alors qu’autour, la vie bouillonnait… C’était fou!

 

Un dernier message pour les Libanais?
Oui. Il est grand temps de passer à l’abolition de la peine de mort. C’est très important d’abolir et non seulement de ne pas exécuter. Après tout, le sort des condamnés demeure incertain. Il faut affirmer ses valeurs… Il n’est que temps d’en terminer.

Propos recueillis par Joumana Nahas

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