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Nº 2880 du vendredi 18 janvier 2013

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Un site magnifique transformé en poubelle. Qanater Zoubaida devient un dépotoir

 

On connaissait la déchetterie de Saïda, celle de Qanater Zoubaida un peu moins… A quelques minutes de la capitale, à hauteur de Hazmié, un majestueux aqueduc romain entouré d’orangers surplombe la vallée du fleuve de Beyrouth. Un paysage idyllique, enfin presque… depuis qu’il a été transformé en dépotoir.

Certains diraient que «quand Dieu créa le monde, la Terre et l’univers, Il voulut faire un lieu extraordinaire: une mer, un climat, un soleil éclatant, Il fit si bien les choses qu’Il créa le Liban. Mais quand Il aperçut l’état de ses voisins, pour faire l’équilibre, Il créa le Libanais». Dans ce petit pays, le Liban, Il décida de faire couler vers la capitale un fleuve, le Nahr Beyrouth. Tout ce qu’il toucherait sur son cours deviendrait nature verdoyante et paradis sur terre. Si bien que les plus grands écrivains des siècles passés en ont été subjugués, tel Alphonse de Lamartine qui arrive en 1832 par un pur hasard: «Au plus complet et au plus enchanté de ces paysages, écrit-il dans son Voyage en Orient. C’est une vallée supérieure, encaissée dans les plis de la dernière chaîne de collines qui s’avance sur la grande vallée où coule le Nahr Beyrouth. Nous ne pouvions retenir une exclamation à chaque pas; je ne me souviens pas d’avoir jamais vu tant de vie dans la nature, accumulée et débordant dans un si petit espace. Que Dieu est grand! Que la source d’où toutes ces vies, ces beautés et ces bontés découlent, doit être profonde et infinie!».    

La fierté de Hazmié
De quoi rêver d’une promenade dans cette vallée des orangers, un petit paradis qui longe le fleuve de Beyrouth au niveau de Hazmié et Mansourié, à quelques minutes de la capitale. Le site est d’autant plus alléchant qu’il compte un très bel aqueduc romain, le Qanater Zoubaida. Ce dernier est le symbole et la fierté de la municipalité de Hazmié depuis 2010. Il affiche ses arcades sur le drapeau de la commune. Aléa du découpage administratif, l’aqueduc est à cheval entre les municipalités de Mansourié et de Hazmié où une route passe sous l’un de ses arcs et se transforme en étroit chemin sinueux longeant le fleuve, au niveau du pont qui mène à Mansourié. Une belle promenade bucolique en perspective. Soudain, un détail inattendu trouble l’harmonie tant espérée: un tas de détritus, puis un deuxième, un troisième, et encore un autre. Un couple en quête d’intimité, visiblement habitué du lieu, témoigne de sa lassitude. «La municipalité ne fait rien, elle ferme les yeux», lance l’homme. Quelques mètres plus loin, le ruissellement d’un petit cours d’eau venant du haut de la colline voisine interpelle. Avant de reprendre son chemin vers le fleuve, il stagne dans une petite mare où des bulles se sont formées et d’où se dégage une odeur nauséabonde. «Si vous saviez? Elle est parfois noire, rapporte un cycliste. Ce n’est pas le Liban qui est sale, ce sont les Libanais, dénonce-t-il. Regardez, on ne peut même plus passer à cause des poubelles. Nous ne sommes que «locataires», de passage sur cette terre, je pense que le propriétaire va bientôt reprendre ses droits. Ce crime contre la nature vaut la peine capitale», s’écrie-t-il, comme pour préparer le promeneur à ce qu’il va découvrir plus loin. Prévenu, le regard cherche et trouve: des sacs de ciment, des nécessaires de bricolage, des réserves de gobelets d’un café voisin. Il semble même qu’il a neigé à Hazmié, un déluge de débris de bidets et autres détritus, provenant des entreprises de la région, tapisse le sol. Canettes, sacs de chips et bouteilles de bière vides sont également de la partie, souvenirs abandonnés par quelques promeneurs. Au milieu de ce spectacle de désolation, sous des branchages, on décèle difficilement les traces d’un ancien canal d’irrigation à arcades. Mais soudain, on découvre un second pont, traversant le fleuve de Beyrouth. Le paysage est magnifique. Les arbres se sont parés de leur plus beau feuillage orangé. Mais à regarder de plus près, ce ne sont plus des feuilles qui pendent aux branches des arbustes caressant le fleuve, mais bel et bien des déchets. La période des fêtes étant révolue, il faudrait tout de même penser à retirer ses décorations de mauvais goût. «C’est horrible, s’exclame un joggeur. Les poubelles sont apparues  il y a une quinzaine d’années et il y en a toujours plus. D’ailleurs, il n’y a pas d’égouts dans la région, ajoute-t-il en regardant la colline en face. Vous savez, le coin est connu pour être une déchetterie improvisée. Un jour, un camionneur m’a demandé où il pouvait déverser son chargement d’ordures. Je lui ai laissé croire, pour le décourager, que deux agents faisaient des rondes dans le secteur, raconte-t-il. Si seulement le site était surveillé….».

Le ballet des accusations
Ce site, pourtant exceptionnel, est devenu une véritable déchetterie à ciel ouvert. Alors quand la nature s’étouffe, qui en est responsable? Du côté du ministère de l’Environnement, le chef du département Environnement urbain, Bassam Sabbagh, dénonce ce «crime de la municipalité de Hazmié». Dans le quid des responsabilités, tout le monde y prend pour son grade. Le ministère du Tourisme à travers son attachée de presse, Olga Gerges, annonce que sa responsabilité «se concentre sur la promotion du site de Qanater Zoubaida  pour attirer les touristes. La préparation et l’embellissement du site reviennent au ministère de la Culture. D’autre part, poursuit-elle, le ministre Fady Abboud a recommandé que toute la vallée soit considérée comme un espace protégé. Il en va donc de la responsabilité du ministère de l’Environnement d’appliquer une telle mesure. Ceci dit, ajoute-t-elle, nous sommes sensibles à ce sujet et le ministère est prêt à coopérer avec toutes les parties concernées pour améliorer la situation». A la délégation générale des Antiquités dépendant du ministère de la Culture, on déclare «ne devoir s’occuper que de la rénovation du site. Tout ce qui concerne la vallée, la nature, incombe au ministère de l’Environnement. Pour les poubelles qui traînent sur le site, il faut appeler le ministère de l’Intérieur. Il y a un problème de base, affirme l’un des responsables. Il faut comprendre que nous sommes le dernier maillon de la chaîne».

Ecosystème détruit
Au ministère de l’Environnement, Bassam Sabbagh déclare, de son côté, que «le ministère de l’Energie et de l’Eau et les municipalités sont les premiers responsables de cette situation. Notre ministère surveille le site et propose des solutions qui, d’un point de vue légal, doivent être respectées». Une surveillance qui s’avère insuffisante, Bassam Sabbagh admet n’avoir pas été conscient de la situation auparavant. La vallée du Fleuve de Beyrouth a d’ailleurs été classée site naturel par le ministère de l’Environnement en 1998 par décret N°1/130. «Si elle est classée, il faut la préserver, s’indigne Pauline Irani, cofondatrice de Lebanon Eco, mouvement et membre de l’association Aaraya Environment. L’écosystème de la vallée est systématiquement détruit, assure, à titre personnel, l’activiste. La vallée est devenue un véritable dépotoir, entre les égouts qui se déversent dans le fleuve, les détritus et ce que je considère comme des poubelles: les constructions aux alentours qu’il faut arrêter de toute urgence. Ce site, une fois aménagé, pourrait être un centre d’attraction touristique et en même temps pourrait améliorer la qualité de vie de ses habitants. Il faut investir dans des stations d’épuration, des compagnies de nettoyage du fleuve et mettre en place des programmes d’écotourisme, continue-t-elle. Outre des problèmes de coopération entre les différentes institutions concernées, seuls les intérêts personnels priment sur l’intérêt public. Je propose que soit faite une publication officielle obligatoire du ministère de l’Intérieur à toutes les municipalités pour qu’elles se mettent à la tâche».
Pour conclure la valse des accusations, la municipalité de Hazmié, responsable de la propreté de sa commune, a du mal, selon son attaché de presse, Roy Harb, à trouver une parade concluante. Après avoir insisté sur l’importance du site, sur les récents travaux d’élargissement et de fortification de la route passant sous le Qanater Zoubaida entrepris par la municipalité, et notamment la mise en place de remparts sur 500 mètres, «un travail qui est pourtant de la responsabilité du ministère du Tourisme», d’après Roy Harb, difficile d’expliquer qu’un camion de la municipalité a été vu en train de décharger des branchages sur les berges du fleuve. Des poubelles dites temporaires, «regroupées pour être ramassées par l’entreprise Sukleen»,  affirme par téléphone le président de la municipalité Jean el-Asmar. Or, quelques jours plus tard, ce dernier revient sur ses propos, par le biais de M. Salhab, employé municipal, pour notifier que la collaboration avec Sukleen n’a pas encore été mise en place….

Les promesses de 2013
«Qui sont les enfants de votre Liban? interrogeait Khalil Gibran en 1920. Qui parmi eux peut dire: «Quand je mourrai je laisserai mon pays dans une meilleure situation que quand je suis né»? Qui parmi eux ose dire: «Ma vie a été une goutte de sang dans les veines du Liban, une larme dans ses yeux ou un sourire sur ses lèvres»? Que restera-t-il de votre Liban dans un siècle? Dites-le-moi! Que restera-t-il sinon la vantardise, le mensonge et la stupidité? Si encore vous saviez que vous n’accomplissez rien, j’aurais de la peine pour vous, mais vous l’ignorez. Contentez-vous-en si ce néant de songe creux vous satisfait! Pour ma part, j’ai foi en mon Liban et en ses enfants».
En ce début d’année 2013, le ministère de l’Environnement a promis de réagir sur ce sujet -tout en précisant qu’il faudra être patient- et d’envoyer des missives au gouverneur du Mont-Liban et à la municipalité de Hazmié pour leur demander de nettoyer les déchets du site, jusqu’à les poursuivre, s’il le faut, en justice. Pourvu que les bonnes résolutions tiennent.

Delphine Darmency

 

Nettoyer en un clic
Actuellement disponible pour les utilisateurs d’iPad et d’iPhone, une application Sukleen a vu le jour. A première vue révolutionnaire, il suffirait d’envoyer à l’entreprise une photographie d’un problème lié aux déchets pour qu’elle le prenne en compte. A vous d’agir!

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