Magazine Le Mensuel

Nº 2891 du vendredi 5 avril 2013

à la Une

Walid Joumblatt. Le faiseur de rois

Le rapport des forces au Parlement confère à Walid Joumblatt la lourde responsabilité de choisir. En renouant avec Saad Hariri, il s’est octroyé le pouvoir de désigner le prochain Premier ministre, de composer la future majorité et de former le gouvernement qui en résultera. Toutefois, pour conserver sa neutralité, le leader du PSP tient à préserver ses liens avec le Hezbollah. L’équation paraît insoluble. Mais l’équilibriste de Moukhtara a plus d’un tour dans son sac.  

Depuis la démission de Najib Mikati, tous les regards sont tournés vers lui. Au gré de ses déplacements, de ses rencontres et de ses déclarations savamment distillés, ils ne l’ont plus lâché. Lorsqu’on l’interroge sur le pouvoir qu’il détient aujourd’hui, il préfère mettre en avant les lourdes responsabilités que cela implique. De son phare druze, devenu mirador centriste, Walid Joumblatt est sans doute le mieux à même d’évaluer la complexité de la situation. En mai 2008, alors figure de proue du 14 mars, il subit les foudres du Hezbollah dans sa région. Victime expiatoire d’une guerre sunnito-chiite, il ne veut plus jamais revivre cela. Au nom de la communauté et pour l’équilibre du pays. Un an plus tard, il quitte l’alliance et reprend langue avec le parti de Dieu. En 2011, il sanctionne l’utilisation politique par Saad Hariri de l’acte d’accusation, mettant en cause le Hezbollah dans l’assassinat de son père, et porte Mikati au Grand sérail.
Il y a deux semaines, prenant acte de la résurgence de l’escalade entre les deux communautés, en interne et sur le front syrien, il convainc le Premier ministre «d’ouvrir le champ des possibles». Depuis lors, le leader du PSP explore, pèse et prend note.

Sa grille de lecture
Majorité, Premier ministre, gouvernement, tenue des élections, loi électorale: voilà, du sommet à la base, les dossiers qui sont posés sur les bureaux de Walid Joumblatt. Malgré son opposition viscérale à la proportionnelle qui diluerait sa puissance politique, ses chargés d’affaires s’attèlent depuis plusieurs semaines à l’élaboration d’une loi mixte qui satisferait toutes les parties. Cette loi, ils l’étudient avec le Courant du futur, l’autre opposant à la proposition orthodoxe, sous l’égide de Nabih Berry. Joumblatt rêve-t-il, peut-être comme son ami président de la Chambre, du rétablissement de l’alliance quadripartite entre Amal, le Hezbollah, le PSP et le Courant du futur que le tsunami aouniste est venu contrarier en 2005?
En vieux routiers de la politique, les deux hommes se ressemblent furieusement dans l’exercice du pouvoir. «Nous formons un bouclier pour la stabilité du Liban», déclarait Berry la semaine dernière. Joumblatt ne se comporte-t-il pas déjà comme un président du Sénat? Sans doute s’accorderont-ils pour honnir Michel Aoun – alors que Berry réexplique que son alliance avec le général de Rabié est stratégique et que leurs désaccords ne portent que sur la tactique -, Walid Joumblatt a très clairement affirmé qu’il s’opposerait à ce que le CPL soit à nouveau titulaire des portefeuilles ministériels de l’Energie et des Télécoms.
Ce n’est là qu’une partie de la pensée joumblattiste, qui s’échelonne sur les plans local, régional et international. Le leader druze n’a qu’une seule crainte, l’émergence d’un conflit ouvert entre la population sunnite, attisée par l’intégrisme, et la communauté chiite forte de la puissance du Hezbollah. D’un côté, l’impérialisme occidental et des pays du Golfe qui ont pour ambition de porter un coup fatal à Téhéran en Syrie. De l’autre, l’obligation pour la stabilité du Liban de préserver le Hezbollah. Le parti de Dieu a, d’ailleurs, chargé Wafic Safa, responsable de sécurité et de liaison, d’obtenir avec le ministre démissionnaire des Travaux publics et des Transports, Ghazi Aridi, une réunion des leaders des deux formations. Voilà l’équation à laquelle le leader du PSP est confronté. Après avoir gravé dans le marbre ses excellentes relations avec le président de la République Michel Sleiman, figure du pôle centriste; et le président du Parlement, figure du consensus; il aura ces derniers jours avancé dans la définition de son choix du Premier ministre et du gouvernement.    

Le choix de Riyad
En application du théorème énoncé plus haut, Walid Joumblatt a quatre options à étudier, avec leurs avantages et leurs inconvénients. S’il formait une majorité avec le Courant du futur et ses alliés, sans le CPL et le Hezbollah, le pays reviendrait à la situation de 2007, où le gouvernement Siniora, amputé des ministres des grands partis chiites, faisait face à une opposition féroce. S’il décidait de reformer un gouvernement avec le Hezbollah et ses alliés, les pressions internationales déjà fortes monteraient encore d’un cran. Un tel choix de la part de Walid Joumblatt, qui a à cœur de ménager les sensibilités, signifierait peut-être que les chancelleries étrangères lui ont donné une lecture assez claire de l’évolution de la situation en Syrie, qui conditionne les initiatives étrangères. Troisième et quatrième options, les serpents de mer du gouvernement d’union nationale et de technocrates.      
Ces dix derniers jours, Walid Joumblatt a orchestré sa réflexion. La parole et les déplacements de ses lieutenants sont attentivement suivis. «Je ne fâcherai pas Hariri et je serai aux côtés de Berry et du Hezbollah», confiait le maître de Moukhtara la semaine dernière. En quelques jours, il aura rencontré ou contacté plusieurs interlocuteurs tous azimuts. En vrac, le bureau du président François Hollande, Jeffrey Feltman, l’ambassadeur d’Arabie saoudite, Ali Awad Assiri, le chef du Courant du futur Saad Hariri, Hussein Khalil – conseiller de Hassan Nasrallah-, Nabih Berry et le chef du bloc parlementaire du Moustaqbal, Fouad Siniora. Mais c’est à Riyad que les contacts les plus sérieux ont eu lieu. Le ministre Waël Abou Faour y a rencontré Saad Hariri qui, lui, y a reçu l’ensemble des composantes du Courant du futur et du 14 mars. Taymour Joumblatt et le député Nehmé Tohmé ont rejoint Abou Faour pour des entretiens avec des responsables saoudiens. Pour Joumblatt, la volonté d’intégrer Saad Hariri dans sa fonction est sans doute aussi forte que l’estime qu’il porte à Najib Mikati, avec lequel les relations ont toujours été excellentes.

Loi de 1960, le coup de grâce
Du côté de la majorité démissionnaire, Michel Aoun a encore du mal à avaler la pilule. Le retour de la semaine pascale aura été l’occasion pour lui de régler ses comptes avec Nabih Berry. Le leader du CPL reproche très clairement au président du Parlement d’avoir contribué, avec Joumblatt, sans en avertir ses alliés, à la démission de Mikati; de vouloir enterrer le projet orthodoxe et en dernier recours, de faire le jeu du président Michel Sleiman. Il aura fallu la médiation de Hussein Khalil et du chef des Marada, Sleiman Frangié, pour aplanir les différends.
Ce coup de sang s’explique également par le fait que, lâchés par les autres partis chrétiens sur la question de la séance plénière, le scénario concocté par Joumblatt, Hariri et Berry est exactement celui que l’on tient à éviter à Rabié, bien qu’il ait été demandé aux députés du bloc de se préparer à toutes les éventualités. En vue des consultations du président Sleiman, les partis du 8 mars et le CPL se sont entendus sur un nom pour la présidence du futur gouvernement.
L’autre fait marquant, c’est la réunion de mercredi soir à Bkerké. Sous l’égide du patriarche Béchara Raï, Michel Aoun et le député Alain Aoun, Sleiman Frangié et l’ancien ministre Youssef Saadé, Georges Adwan représentant les Forces libanaises et Sami Gemayel pour les Kataëb, en présence des évêques Samir Mazloum et Boulos Sayyah, ont pris une position extrêmement claire. Ils ne présenteront pas de candidats tant que la loi de 1960 restera en vigueur. Un refus catégorique et officiel communiqué à Marwan Charbel, qui s’est rendu à Bkerké à l’issue de la réunion.
Se dirige-t-on donc vers un report technique des élections pour laisser le temps aux composantes du Parlement de se mettre d’accord sur une nouvelle loi électorale?

Julien Abi-Ramia


Le premier «kingmaker»
A la fin du XVe siècle, en Angleterre, trente ans de guerre opposent les lignées royales de York et de Lancaster. Au centre de cette lutte pour le trône, Richard Neville, 16e comte de Warwick.
Grâce à des mariages et des héritages heureux, Warwick s’impose comme l’un des principaux barons anglais des années 1450. Il soutient d’abord le roi Henri VI, des Lancaster, mais rallie l’opposition, menée par le duc Richard d’York. Lorsque la guerre éclate, Warwick joue un rôle crucial dans le renversement d’Henri au profit d’Edouard IV, le fils de Richard d’York, en 1461.
Mais les relations entre le nouveau roi et le plus puissant de ses sujets, d’abord excellentes, tournent à l’aigre au bout de quelques années, et Warwick finit par rallier le camp lancastrien et rétablit Henri VI sur le trône en 1470. Son triomphe est de courte durée: il est vaincu et assassiné quelques mois plus tard.

Kamal Joumblatt, faiseur de présidents
En 1970, le Liban a vécu la plus controversée de ses élections présidentielles. Après l’échec des candidatures affichées de Pierre Gemayel et de Camille Chamoun, deux noms se détachent: Elias Sarkis, gouverneur de la Banque du Liban adoubé par Fouad Chéhab et Sleiman Frangié père.
Après un premier tour où cinq candidats sont en lice, Frangié obtient au second tour 50 voix contre 49 pour Elias Sarkis et ce, grâce au report inattendu en sa faveur des voix de Kamal Joumblatt et trois de ses partisans.
Le président de la Chambre Sabri Hamadé, chéhabiste pur jus, déclare le vote anticonstitutionnel. Il quitte l’hémicycle. Le vice-président de la Chambre, Michel Sassine, monte alors sur le perchoir et déclare la victoire de Frangié. Il faut remonter à 1936 pour retrouver un scrutin aussi serré.
A l’époque, Emile Eddé l’avait emporté avec cinq voix d’avance sur Béchara el-Khoury.

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