Magazine Le Mensuel

Nº 3108 du vendredi 6 décembre 2019

à la Une Temps fort

Le Liban n’est plus la Suisse de l’Orient

La crise est là. L’effondrement du système économique est réel. S’il y a encore des citoyens qui croient «au miracle libanais», ils vivent certainement sur une autre planète.

Le Liban n’est plus la Suisse de l’Orient. Il a perdu son avantage compétitif d’économie libérale et de préservation de la liberté d’échanges, de change et de transferts de fonds. Avec les non-dits et les non-déclarations, devenus un secret de polichinelle, à savoir le contrôle de change et la dévaluation de la monnaie, l’économie du Liban ressemble désormais à celle de la Syrie.
Le secteur bancaire, fleuron de l’industrie financière du pays du lait et du miel, n’accueillera plus les transferts colossaux d’argent que les Libanais de l’étranger ont effectué en 2008-2009 lors de la crise financière internationale qui a frappé de grandes banques comme le Crédit suisse, City Bank et Barclay’s Bank. A cette époque, les montants d’argent injectés dans les banques libanaises s’étaient élevés à près de 24 milliards $ permettant au Liban de régler le problème chronique du déficit de sa balance commerciale et de dégager des excédents primaires de sa balance des paiements sur plusieurs années.

Plafonds sans préavis. La pire chose qui marque en ce moment la conjoncture est l’abstention des banques de satisfaire le droit basique de leur clientèle de disposer de leurs dépôts, de leurs épargnes. Il faut que les dépositaires justifient leurs besoins en fiducie. Du jamais vécu dans l’histoire du Liban. Ceci est sans citer les plafonds de retrait et les limites des transferts d’argent fixés au jour le jour et sans préavis selon l’évolution de la situation dans le pays. Nul doute que cette pratique met à mal à moyen terme le rôle et la présence des établissements de crédits sur le marché. Elle contribue également à réduire la taille de l’économie et à éloigner les investisseurs du Liban, tout en poussant à l’expansion de la pauvreté. «Cette crise de liquidité est due à l’orientation des banques vers un financement excessif de l’Etat par les dépôts de leur clientèle», souligne l’économiste Marwan Iskandar alors que l’ancien conseiller à la Banque mondiale, Hassan Khalil, parle carrément «d’une utilisation malhonnête de l’épargne des Libanais». Le comportement des banques est compréhensible, le gouverneur de la Banque centrale Riad Salamé, ayant envoyé la balle dans leur camp pour la gestion de la crise de liquidités, lors de sa première apparition publique depuis le 12 octobre dernier. Il a rappelé que la BDL ne dispose pas de services de caisse et ne manipule aucunement le dollar banknote.

C’est le sort du secteur bancaire dans sa totalité qui est
en jeu et non pas d’une ou de plusieurs banques.

Possibilité d’injection de liquidités. L’Institut de la finance internationale (IFI) a estimé à 10 milliards $ les fonds retirés des banques – comprenant les transferts à l’étranger et la thésaurisation – depuis août dernier tandis que le mouvement «Moautinoun wa Mouatinat» (de Charbel Nahas) a considéré que les liquidités disponibles aujourd’hui couvriraient 10 % à 15% seulement des dépôts bancaires en devises étrangères. Dans une circulaire publiée en novembre visant à renforcer les liquidités sur le marché local, la Banque centrale a demandé aux banques commerciales d’augmenter leur capital tiers 1 de 20% d’ici fin juin 2020, sachant que cette démarche sera effectuée par des injections de liquidités par les actionnaires et non pas à travers une offre publique d’actions. Ce qui équivaut dans la pratique à une injection de 4 milliards $. Le président de l’Association des banques, Salim Sfeir, a considéré que ce requis est difficile à honorer dans les circonstances actuelles que traverse le pays, d’autant que le délai expire en juin 2020. Il a insisté que «le secteur bancaire est liquide mais qu’il opère dans un environnement instable», ajoutant par ailleurs que les contraintes provisoires imposées par les banquiers à leur clientèle sont «un garde-fou» pour la sauvegarde du système. Un autre banquier qui a requis l’anonymat a déclaré que dans cette conjoncture, aucun homme d’affaires ne serait prêt à mettre la main à la poche. A son tour, Jean Riachi, Pdg de FFA Private Bank, a estimé que cette augmentation de capitaux propres pourrait s’avérer insuffisante pour certaines banques et excessive pour d’autres. «Chaque banque prise à part devrait être soumise à un test de résistance ou stress-test selon le scénario le plus probable et se voir demander de provisionner les pertes attendues sur son portefeuille de prêts et son portefeuille d’obligations souveraines. Les ratios d’adéquation des fonds propres devraient être fixés au même minimum pour toutes les banques. Ce n’est qu’après cet exercice que les autorités seront en mesure de prendre la bonne décision», a encore dit Jean Riachi.

Dévaluation et exportation. Sur un autre front, la dévaluation de la valeur de la livre est bien là, même si elle est informelle. C’est avec la bénédiction des autorités monétaires concernées que le marché noir est florissant. Leur ignorance totale de l’existence de ce marché, bien réel et opérationnel, est une preuve irrévocable de leur assentiment. S’il est vrai qu’à conjoncture exceptionnelle, conditions exceptionnelles, l’évolution journalière de la situation ne donne pas l’impression qu’il s’agit d’une expérience incidente ou provisoire. La différence du taux de change entre les marchés officiel et parallèle peut aller jusqu’à 30%. Dans la pratique, c’est la valeur de la monnaie qui est importante et non son taux de change. L’effondrement de la monnaie se reflète dans la diminution de son pouvoir d’achat. Si le prix de la boîte de sardines passe de 2 500 L.L. à 5 000 L.L., ceci équivaut à 3 000 L.L. pour 1$. Il est nécessaire de souligner que si les changeurs n’ont plus de dollars en espèces, c’est la faillite totale, compte tenu des besoins pressants d’importation de biens de consommation. Répondant à une question de Magazine, un banquier déclare que les établissements de crédits ne peuvent respecter scrupuleusement le taux de change officiel puisque le dollar est acheté à la BDL à 1 515 L.L. Les quantités d’offre et de demande des devises étrangères créent les fluctuations des cours des parités aussi bien à la hausse qu’à la baisse, suivant l’équilibre de l’offre et de la demande. Ces fluctuations sont influencées par les informations émanant de l’économie réelle locale mais aussi de l’impasse politique qui paralyse et asphyxie le pays.

La garantie des dépôts. A la lumière des déclarations répétées des responsables qui ont tranquillisé la population sur la stabilité de la valeur de la livre face au dollar, tout un chacun a le droit de s’interroger sur le sort de ses dépôts dans les banques. En vertu de la loi 110/1991, l’Institut national de garantie des dépôts (INGD) créé en 1967, a fixé le plafond de garantie de l’argent de chaque déposant à 5 millions de livres (ou l’équivalent en devises pour les dépôts en monnaie étrangère). Cette caisse alimentée par l’Etat et les banques opère lorsqu’une banque est en cessation de paiement ou en faillite. Le montant est dérisoire vu l’inflation qui a été enregistrée depuis le début des années 90. D’où la nécessité de réviser à la hausse le montant garanti. Les experts suggèrent 100 millions ou 150 millions de livres. Pour l’heure, c’est le sort du secteur bancaire dans sa totalité qui est en jeu et non pas d’une ou de plusieurs banques, rendant difficiles un éventuel rôle de sauvetage de la BDL. En cas d’effondrement d’une seule banque, celui-ci serait systémique.

 

La stratégie de «Ponzi scheme» suivie par la BDL
a abouti à la faillite du système.

Un nouveau système. Est-ce vrai que cette crise serait une opportunité historique à saisir afin de restructurer l’économie libanaise de sorte à en faire une économie productive et non plus une économie de rentes? Dans tous les cas de figure, nul doute que la confiance qui caractérisait les relations entre d’une part les Libanais résidents et non-résidents et d’autre part le secteur bancaire a été ébranlée, sa reconstitution relèverait de l’impossible ou dans le meilleur scénario serait un processus long et ardu. Jean Riachi considère que «le fondement du système en vigueur consistant à exporter les cerveaux et attirer des dépôts bancaires de l’étranger à des taux d’intérêt élevés est une malédiction qui a mis le Liban dans cette situation de cash crunch.» Hassan Khalil abonde dans le même sens. Il explique la stratégie de «Ponzi scheme» suivie par la Banque centrale qui a abouti «à la faillite du système». Les capitaux attirés de l’étranger grâce à des taux d’intérêts particulièrement généreux ont rempli les caisses des banques locales, encouragées par la BDL. Ce montant s’élèverait à plus de 300 milliards $, selon la même source. Une partie de ces capitaux a été prêtée à l’Etat à des taux élevés. Contrairement aux règles basiques de la finance qui interdisent d’emprunter à un seul bénéficiaire plus de 10% de son capital, les banques ont été jusqu’à accorder à l’Etat un financement égal à 100% de leurs capitaux propres, dit encore Hassan Khalil, ajoutant que l’autre partie des dépôts de leur clientèle a été placée auprès de la Banque centrale. Cette dernière a également prêté à l’Etat et a constitué des réserves en devises. Celles-ci, rappelle encore une fois la source précitée, représentent les dépôts des citoyens qui ont été utilisées a priori pour renflouer les banques en difficulté non seulement sans les pénaliser mais en leur enregistrant des gains dans leur bilan grâce à des ingénieries financières au profit des actionnaires appartenant aux hautes sphères. Elles ont par ailleurs été utilisées pour accorder des crédits subventionnés à l’habitat, aux PME et aux start-up alors que ce rôle ne fait pas partie des prérogatives de la Banque centrale. «La majorité des bénéficiaires appartiennent aux agents du système», martèle Hassan Khalil. Aussi s’interroge-t-il sur le droit de la Banque centrale de prendre des dépôts des banques commerciales et de les rémunérer largement, soit 12%, alors qu’elle leur avait elle–même accordé ces fonds à 2% et 3%.
Dans le même esprit, l’ancien cadre de la Banque mondiale condamne la politique de la BDL qui a poussé les banques à rapatrier des fonds en dollars en contrepartie d’un taux d’intérêt avoisinant 36% sous prétexte de les aider à améliorer leur ratios de solvabilité et de se conformer aux critères de Bâle III. Une aide gratuite émanant de la poche des déposants. Commentant les dernières ingénieries financières de la BDL, Nasser Saïdi, ancien vice-gouverneur de la Banque centrale, a considéré que «les déposants ne devraient pas payer – parmi d’autres – pour le renflouement des banques qui ont coûté plus de 5 milliards $. Un mécanisme d’ingénieurie financière qui n’a pas été voté, autorisé ou examiné et qui a été exécuté sans aucune conditionnalité». Pourtant, les banques ont versé au Trésor d’importantes taxes d’environ 800 millions $ à la suite de cette opération. Ce qui demeure surprenant est le fait qu’aucun responsable n’a tapé du poing sur la table en demandant où avait disparu ce montant ou comment a-t-il été dépensé. Reprenant certains propos des confessions d’un ancien agent de la CIA diffusées par Radio Londres, celui-ci avance l’idée suivante: «Il y a deux manières de conquérir et asservir une nation. L’une est par l’épée. L’autre par la dette».

Liliane Mokbel

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