Magazine Le Mensuel

Nº 2897 du vendredi 17 mai 2013

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Frédéric Martel. Journaliste d’investigation

Ecrivain et journaliste, Frédéric Martel est l’auteur notamment de Mainstream, Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde. Il anime, chaque dimanche sur France Culture, Soft Power, le magazine global des industries créatives et des médias.

Culture Mainstream. Une culture à double facette?
Je suis journaliste de terrain qui mène des enquêtes. Je ne déduis donc pas, je n’ai pas de théorie. Quand on rencontre plus de 1200 patrons de studios, chanteurs, artistes… dans une trentaine de pays, on s’aperçoit effectivement qu’il y a une culture globalisée qu’on peut appeler «mainstream», qui est présente partout, souvent très américanisée. Mais cette culture-là ne correspond qu’à une très petite partie de ce que les gens consomment. Bien sûr, on aura partout Lady Gaga, Avatar… mais en Amérique latine, on regarde des «telenovelas», dans le monde arabe, al-Jazeera, Rotana et des feuilletons du Ramadan. Dans la plupart des secteurs culturels, la culture est très locale, nationale ou régionale. Ce qui est plutôt une bonne nouvelle, car cela veut dire que la mondialisation et le basculement numérique ne se traduisent pas, forcément, toujours, par une uniformisation.

Cette culture mainstream se situe dans le divertissement, l’«entertainment».
Cette frontière entre, d’un côté, l’art, et de l’autre, le divertissement me semble de moins en moins pertinente. C’est une opposition d’élite. La majorité des gens en lisant un livre ou en regardant un film, ne se posent pas la question de savoir si on est dans l’art ou l’«Entertainment». Aujourd’hui, un analyste de cinéma dira qu’Avatar est de l’art, que la créativité de Toy Story l’est également. En revanche, il peut y avoir des pièces de théâtre présentées dans des lieux très artistiques mais qui sont très médiocres. Les critères ont évolué. Tous les produits de masse ne sont pas forcément de l’art, mais cette frontière entre la «low culture» et la «high culture» est très superficielle et factice.

Ce «soft power» n’est-il pas une conséquence de la puissance économique du pays?
Bien sûr. Mais il y a une illusion sur les Etats-Unis. S’il n’y avait pas beaucoup d’argent à Hollywood, Broadway… ils ne seraient pas aussi puissants. Sauf que ce n’est pas la seule explication. Il y a aussi le fait que c’est une culture très innovante, extrêmement sophistiquée et qui se renouvelle sans cesse. On pense aux Etats-Unis comme une pure machine de propagande, une volonté d’imposer les valeurs américaines. Certes, pour une large part c’est vrai, mais souvent c’est autre chose. Je ne suis pas là pour les défendre, mais c’est un écosystème très complexe. Aujourd’hui, les Chinois pourraient être aussi puissants, mais ils ne le sont pas, car ils n’ont pas forcément la diversité, l’innovation et la liberté de création. Par exemple en Chine, j’ai rencontré la responsable de China Film, le grand organisme public d’Etat de diffusion du cinéma, qui m’a dit qu’il y avait 1,4 milliard de Chinois, qu’ils veulent défendre leurs valeurs et ne pas subir les valeurs américaines. Mais quelles sont ces valeurs? Elle me répond: la famille, les jeunes, pas trop de sexe ou de violence, la tolérance religieuse… Ce sont exactement les valeurs de Disney. Il ne s’agit pas d’une question de valeurs, c’est la question du patriotisme économique chinois qui l’emportait.

Au Liban, par exemple, on a un sentiment contradictoire envers les Etats-Unis.
En France on a presque le même, une attraction et une haine en même temps contre ce «frère ennemi». A nouveau, je ne suis pas pro-américain, mais je dis juste que si vous voulez lutter contre les Etats-Unis, il vous faut savoir comment ça marche, pour comprendre et décrypter leur puissance. Il ne faut pas être soi-même dans la propagande, mais analyser la réalité. Et la réalité par exemple est qu’un cinéaste chinois comme Ang Lee, s’il réalise un film en Chine, il sera censuré, tandis qu’il ne le sera pas aux Etats-Unis.

La langue ne joue-t-elle pas un rôle également?
Comme pour la culture, le numérique se traduit par une sorte d’uniformité minimale, à travers Google, Yahoo, Wikepedia… Mais pour la majorité des gens, la culture réside dans la langue et ils continuent à écrire dans la leur. Il y a d’ailleurs des batailles à mener à l’Ican (ndlr, Institut de création et d’animation numérique) ou au niveau de l’organisation des télécommunications aux Nations unies. Plus important que les accents français, il y a le fait de parler dans des caractères non latins, d’écrire les noms de domaines en chinois, arabe, farsi… C’est une bataille juste qui est liée au fait qu’Internet n’est pas seulement la propriété des Etats-Unis. Peut-être que l’anglais est une sorte de «lingua franca», mais chacun continuera à parler sa langue, à s’intéresser à sa culture. Chacun devient plus global mais aussi plus local en même temps.

Laila Rihani
 

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