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Nº 2919 du vendredi 18 octobre 2013

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Quand les artistes se mêlent de politique. Les polémiques s’enflamment

Du concept de «l’inutile beauté» au concept de l’art engagé, l’expression artistique a de tout temps été le miroir de son époque. Dans un monde désormais manichéen, et à l’ère de l’informatique globalisée, peut-on encore distinguer enjeux politiques et enjeux esthétiques?

Elissa, Majida el-Roumi, Haïfa Wehbé, Fadel Chaker, Myriam Klink, Assala Nasri, Adel Imam, Ayman Zbib, Ziad Rahbani… et tant d’autres artistes, libanais et arabes. Ces derniers temps, leurs noms sont sur toutes les lèvres, l’espace de quelques mois, le temps que leurs propos politiques ou leur engagement politique soient interprétés, disséqués, critiqués ou encensés. Quand les artistes se mêlent de politique, les polémiques s’enflamment et les rumeurs s’amplifient.
Le 17 août, quelques heures à peine après son concert dans le cadre du festival Beirut Holidays, Elissa crée la polémique sur la Toile. Deux jours auparavant, soit donc le funeste 15 août, un attentat à la voiture piégée à Roueiss, dans la banlieue sud de Beyrouth, avait tué une trentaine de personnes et blessé plus de trois cents. Au lieu de l’habituelle minute de silence, à la mémoire des victimes, devenue, hélas, presque d’usage ces derniers temps, en pleine saison des festivals avant les concerts et les spectacles, au lieu de ce discret hommage, Elissa a choisi de s’adresser directement à son public, de lui faire part de ses états d’âme d’artiste libanaise. Elle a choisi de parler… politique. Il a suffi de quelques mots pour qu’elle déclenche les passions des uns et des autres, les pour et les contre. Et les réactions se sont enchaînées sur Internet, les réseaux sociaux, YouTube, Facebook, Twitter… gagnant également les médias qui lui ont accordé reportages et enquêtes. Parce que, au détour de ces quelques mots, le concert est devenu une histoire à rebondissements, un procès d’intention, une polémique à suivre. Le 17 août donc, sur la scène improvisée aux Beyrouth Souks, Elissa, affirme: «Pour la première fois, réellement, je n’ai pas condamné en moi-même, ni regretté, car je considère que ce qui leur arrive nous arrive à nous aussi. C’est qu’ils sont nos proches, nos parents, de par leur libanité, de par leur humanité. En tant que résistance, il est demandé à chacun de nous de résister et de travailler dans le cadre de sa spécialisation. Et puisque je chante, ma tâche consiste à semer la joie, le sourire et l’amour sur vos visages. Je souhaite que ceux qui doivent condamner condamnent et nous aident, parce que, honnêtement, nous n’en pouvons plus. Nous ne pouvons plus rien faire à part leur lancer cet appel. Alors que Dieu ait pitié de ceux qui sont morts. Le Liban restera parce que nous ne pouvons plus plier bagage chaque fois, barricader nos fenêtres et nous enfermer chez nous. Non. Nous allons chanter. Et j’espère que cette soirée sera magnifique, en votre présence».
C’est aussitôt la levée de boucliers. Si certains louent son honnêteté, sa franchise et son courage de dire tout haut ce qu’elle pense, d’autres affichent leur incompréhension et leur étonnement, considérant ses propos mal placés. Des propos dont on retient surtout cette affirmation: Elissa refuse de condamner l’attentat de Roueiss. Etait-ce réellement le cas? Ou est-ce plutôt une maladresse? Chacun y va de son avis. La polémique s’envenime tellement qu’Elissa est obligée de se défendre et d’expliquer ses intentions. «J’ai dit que nous étions frères, eux et nous. J’ai dit qu’il faut laisser les condamnations aux hommes politiques qui nous impliquent à chaque fois… J’assume la responsabilité de ce que je dis, mais je ne suis pas responsable des autres, de ce qu’ils pensent, de ce qu’ils comprennent et de la manière dont ils interprètent les choses». D’ailleurs, au-delà de tous les commentaires, les plus mesurés semblent lui en vouloir surtout pour cette distinction qu’elle établit à la base entre «nous» et «eux», tout en lui reconnaissant, sarcastiques, qu’au moins elle abolit cette division.

Entre liberté d’expression et conséquences
Moins de 24 heures plus tard, une nouvelle polémique éclate impliquant cette fois une de nos divas locales, Majida el-Roumi. Si Elissa a été accusée d’avoir manqué de respect au peuple libanais, ou du moins, à une partie du peuple, Majida el-Roumi, elle, a été critiquée pour avoir attaqué le peuple bahreïni, ou plus justement l’opposition, au Bahreïn même où elle s’était produite en concert le 18 août. «Je vous salue, dit-elle à l’audience, peuple et commandement, et nous joignons nos mains aux vôtres, vous qui êtes sur le chemin de la lumière et combattez l’obscurité et les forces de l’ombre. Que Dieu soit avec vous, et Il l’est sûrement, parce que vous êtes du côté du droit. (…) Que Dieu nous préserve de ce qui se trame contre toute la terre arabe. Et je crois que, avec des commandements comme les vôtres, avec des personnes qui cherchent à combattre ces mains criminelles, il n’y a pas de doute que, malgré toutes les tentatives, Dieu est finalement avec nous et l’avenir nous appartient».
Ces propos ont déclenché une vague de colère dans les rangs de l’opposition bahreïnie. Alors que du côté du gouvernement, on applaudit ce message d’espoir et de paix. Qu’est-ce qui a poussé l’artiste libanaise à se mêler de politique, et pis encore, de politique non locale? Des intérêts financiers, d’autant que certains critiques ont relevé son attitude figée et mécanique sur scène? Des intérêts personnels? Des rumeurs ont circulé sur le fait que le gouvernement bahreïni lui aurait accordé la nationalité. Des rumeurs démenties en bloc des deux côtés. Un communiqué de presse du bureau de la chanteuse stipule en outre que «la meilleure réponse à ceux qui ont déformé et mal interprété intentionnellement ses propos honnêtes et spontanés, est dans doute son passé qui témoigne de son parcours artistique en faveur des causes humaines arabes et son appel continu en faveur de la liberté, la justice, le respect des religions et le dialogue, contre l’obscurantisme, l’injustice et l’oppression… Le soleil resplendira à nouveau sur toute la nation arabe… et les peuples arabes ne seront pas défaits par les tentatives de plus en nombreuses qui visent notamment à provoquer la dissension».
Un message qu’elle réitère, quelques jours plus tard, le 24 du mois passé, lors de son concert au Festival de Batroun, présenté sous le titre «Nous resterons». Et elle entame la soirée par cette citation: «Toute nation qui se divise va à sa perte… A Batroun aujourd’hui, comme à Bahreïn, à Tunis, et dans tellement d’autres endroits de par le monde, je passe un message clair pour ceux qui veulent lire, s’ils le veulent». Elle reproche notamment à ses détracteurs de ne s’être saisis que d’une partie de son discours au Bahreïn, ne lui donnant pas l’occasion de se défendre. Elle les remercie même, la voix tremblante d’émotion, car leur dureté lui a appris à quel point la clémence est belle. «Et je leur demande de se concentrer sur les points positifs s’ils veulent construire une nation ou alors qu’on ne se demande plus quelle est la raison de cette dispersion dans laquelle nous nous retrouvons».

Et les rumeurs s’amplifient
Selon des propos rapportés par le journal al-Quds al-Arabi, après ces deux polémiques, Samira Baroudi, présidente du Syndicat des artistes professionnels au Liban, aurait déclaré à l’agence de presse Anatolie que «l’artiste est au final un citoyen comme les autres. Il est de notre devoir de respecter son avis et ses convictions quels qu’ils soient, en vertu de la liberté d’expression qu’accordent la Constitution et le régime démocratique… L’artiste qui exprime une position politique sait exactement la portée que cela aura sur son parcours et sa popularité et, par conséquent, il en est le seul responsable… Et d’ajouter: «Opprimer l’artiste est interdit. Il a toute liberté. C’est de cette manière que nous devons traiter avec ces choses-là sans leur accorder une portée dont on n’a pas besoin».
D’ailleurs, à ce propos, des déclarations de Haïfa Wehbé il y a quelques années, après la guerre de 2006, ont récemment resurgi sur le Net réutilisées dans le but d’établir et de renforcer des rumeurs qui frôlent l’absurde: Haïfa Wehbé aurait été mariée dans son adolescence à sayyed Hassan Nasrallah! On s’en souvient encore, la star libanaise avait exprimé sur une télé locale son admiration pour le leader du Hezbollah, sa sagesse, son élégance à traiter avec les situations épineuses, son charisme dans ses discours, sa capacité de convaincre. Les rumeurs de ce «mariage» ont envahi la Toile poussant la star à les nier catégoriquement, suggérant même que, bientôt, on annoncerait son mariage avec Barack Obama!
Ces derniers temps, en dehors de l’art engagé, il semble que de plus en plus d’artistes émaillent leurs discours de propos politiques, dont s’ils mesurent la portée, ils ne mesurent peut-être pas les réactions qu’ils pourraient engendrer dans ce monde de plus en plus politisé jusqu’à l’explosion, jusqu’à l’implosion. On est pour ou contre, sans plus reconnaître une possibilité de neutralité, où les nouvelles et rumeurs se communiquent en quelques clips, confirmées ou non. Et si, avec le temps qui passe, les propos incriminés sont oubliés, ils risquent de ressurgir au bout de quelques mois, au détour d’un autre incident, d’une autre interprétation. Les artistes, les vedettes, les célébrités ne cesseront jamais d’être sous les feux de la rampe, ouverts à tous les vents. C’est qu’ils sont avant tout une image que fans et détracteurs ont érigée et dont ils tiennent toujours les fils. Sans pitié.

Nayla Rached

Le cas Fadel Chaker
De l’art de la chanson à l’art de la guerre, Du micro à la kalach, De star adulée à extrémiste recherché… autant de titres qui ont fait la une des journaux au Liban et de par le monde. Fadel Chaker, interprète de célèbres tubes pop tels 3ach min shafak habibi, Saharni el-shok, Ahawel, Ya ghayeb…, surprend l’opinion en 2012. De crooner et pop star, il laisse pousser sa barbe, prêche l’extrémisme sunnite, laisse tomber sa carrière musicale pour se rallier au cheikh Ahmad el-Assir. La suite de l’histoire, on la connaît malheureusement; «Hajj Fadel» tel qu’il demande désormais à être appelé selon le journal Le Monde, prend part aux côtés d’Assir aux combats contre l’Armée libanaise, à Abra, en juin dernier. L’ex-chanteur se vante même sur une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux d’avoir tué deux soldats et blessé quatre autres.

Haïfa Wehbé fait son jeu
Une nouvelle fois, notre pop star locale fait couler beaucoup d’encre. A la mi-septembre, Haïfa Wehbé poste sur les réseaux sociaux, Facebook et Twitter, des photos d’elle récemment prises en Egypte, où elle ne s’était plus rendue, lit-on, depuis la chute du président Mohammad Morsi. En pantalon bleu et t-shirt blanc, elle se fait photographier, devant ou assise sur un tank blindé de l’armée égyptienne, brandissant le signe de la victoire. Sur son compte Twitter, elle avait accompagné les photos de ces quelques mots: «Vive l’armée égyptienne. Respects». Et aussitôt de créer des remous sur la Toile et de susciter des dizaines de commentaires, plutôt enthousiastes.

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