Magazine Le Mensuel

Nº 2925 du vendredi 29 novembre 2013

Rencontre

Pierre Blanc. «La rareté rend intelligent»

Enseignant-chercheur en agronomie et en sciences politiques à Bordeaux, le rédacteur en chef de Confluences Méditerranée propose une lecture agricole de la géopolitique de la région.
Interview de Pierre Blanc.

 

Dans votre ouvrage Le pouvoir, la terre et l’eau, vous réhabilitez l’enjeu politique que représente l’agriculture au Moyen-Orient.
Je voulais montrer comment la question agricole était au cœur des rivalités de pouvoir et des jeux de puissance. Elle est même un instrument de ces jeux de puissance. L’agriculture n’est pas un secteur anodin. Je suis géopoliticien et agronome de formation et mon souci était de croiser les deux. Au Moyen-Orient, les politologues ont du mal à s’intéresser à l’agriculture et les agronomes mettent souvent de la distance, par souci d’honnêteté, à la chose politique.

Quel regard nouveau cette grille de lecture 
permet-elle, notamment pour ceux qui lisent l’actualité politique de la région?
Au Proche-Orient, vous êtes des acteurs de votre histoire et, par conséquent, on ne relie pas toujours les choses. Sauf que, dans une région où, malheureusement, les rivalités de pouvoir sont dans un moment d’exacerbation, c’est un exercice éclairant. Il y a une connexion à établir entre ces deux domaines. On peut penser le meilleur des projets, mais si on n’interroge pas le contexte politique, il peut tomber à côté. Dans l’autre sens, c’est une façon de montrer aux politistes que les choses se jouent aussi sur des questions très concrètes.

A travers votre prisme, le conflit israélo-arabe prend une tout autre dimension. 
L’agriculture a une fonction d’occupation de l’espace. Souvent pour le meilleur et parfois pour le pire. Il y a un mois, en Israël, est sorti un rapport qui démontre que l’agriculture est un instrument privilégié de la politique de colonisation et d’occupation. Mais ce n’est pas là le seul fait d’Israël. Au XXe siècle, la Jordanie a développé l’espace du Jourdain parce que le premier le convoitait. En Palestine, l’agriculture est perçue comme un objet de la résistance, comme un combat pour la terre.

Vous consacrez également un chapitre sur 
la question du Liban.
Le Liban a un potentiel particulier. Avec la place prépondérante de la plaine de la Békaa, le dessein territorial et la construction géopolitique du Liban peuvent être analysés à l’aune de la question des ressources, notamment après les famines qu’a connues le Mont-Liban. Après l’indépendance, les choix de politique publique et de modèles de croissance empruntent davantage au libéralisme économique qu’aux politiques planificatrices, même si la période de Fouad Chéhab a été un grand moment d’affirmation des atouts agricoles du pays avec la mission Irfed. Après la guerre civile, la tertiarisation de l’économie s’est accompagnée d’une disqualification agricole nette.

Le Hezbollah est fortement implanté dans les plaines agricoles de la Békaa. Peut-on parler là d’une agriculture de résistance?
Le Liban illustre très bien la connexion entre le substrat foncier et les trajectoires politiques. Comme tout le Proche-Orient, le Liban a été dans un régime de grandes propriétés jusqu’après l’indépendance. A partir de la fin du XIXe siècle, s’était produite une appropriation foncière avec l’émergence d’une bourgeoisie foncière, en particulier dans les régions de plaine. Ainsi, longtemps dans ce pays, les élites politiques ont été des élites foncières et ce, dans toutes les communautés. Dans la Békaa et le Liban-Sud en particulier, on avait un métayage très important; les paysans, dont la population s’est accrue au milieu du XXe siècle, avaient un statut précaire. Aussi cette paupérisation fait-elle partie des moteurs de l’affirmation communautaire chiite. Il n’est pas étonnant que, dans ce contexte, le Hezbollah se soit saisi de la question agricole. C’est un parti tribunicien qui est l’émanation de ces couches-là et son organisme de développement, le Jihad el-Bina, a fait de l’agriculture un secteur qu’il soutient. Cette trajectoire politique peut donc se comprendre à la lumière de cette histoire. Au moins en partie. Mais vous le voyez, il s’agit-là d’une explication avant tout sociale et géographique avant d’être communautaire.   

Considérez-vous que le Liban dilapide son eau?
Le Moyen-Orient est la région qui affronte le plus grand déficit en ressources. Mais force est de constater que la rareté a poussé à l’intelligence collective. Regardons comment l’eau a contribué à civiliser la région, et comment le pétrole et le gaz ont été sources de malédiction. Dans ce contexte, le Liban a une dotation relativement plus élevée. En raison de pesanteurs politiques internes et externes, il n’a pas pu déployer un véritable équipement hydraulique. On n’utilise pas toute l’eau qu’on pourrait utiliser et on gaspille l’eau qui est effectivement utilisée, notamment en matière d’irrigation. Il y a des infrastructures à améliorer et une révolution citoyenne à mener. Il y a des volontés politiques, mais pas une volonté politique. Cela renvoie à la construction institutionnelle du Liban. Les contradictions politiques permanentes ralentissent les processus décisionnels. L’eau est un prisme de ce dysfonctionnement. Les autres pays souffrent d’une disponibilité faible en ressources, et ce sont les politiques qui ont agi. Au Liban, c’est un peu l’inverse.   

Comment évaluer les stratégies des dirigeants de ces Etats dans cette perspective?
On peut identifier deux types de comportements politiques. Après leur indépendance, l’Egypte et la Syrie ont fait de l’agriculture un pilier essentiel de leurs nations. C’était une façon de faire vivre leur nouvelle autonomie, leur nouvelle puissance. Ces pays ont mis en place de grands plans d’infrastructures hydrauliques et d’irrigation qui assurent le développement agricole. A ce titre, la Syrie est également un exemple frappant. Autant sinon plus que Nasser, le parti Baas a d’abord été un parti agrarien et a su, au fil des années, privilégier et encadrer sa paysannerie. Aux stratégies agricoles d’Etat, se sont ajoutées des réformes foncières et agraires, plus ou moins réussies, auxquelles ont succédé des politiques de libéralisation qui ont sonné comme une rupture du pacte avec les campagnes.   

Dans les sociétés modernes de consommation et des services du Moyen-Orient, quelle place occupe encore le monde agricole?
Il a encore un rôle à jouer. Il est devenu minoritaire à la suite d’un mouvement historique et structurel qui s’étend sur plusieurs siècles. Cela ne veut pas dire pour autant que le monde agricole soit à ce point acculé à être muséifié. Lorsque l’on pense agriculture, on pense exportation. Une agriculture qui fonctionne n’est pas forcément une agriculture qui exporte. Elle a tout de même d’abord une fonction nourricière importante, mais aussi une fonction sociale et d’occupation de l’espace évidente.

La guerre de l’eau aura-t-elle lieu?
C’est à la fin de la guerre froide que le concept de guerre de l’eau est apparu, comme si les commentateurs étaient en manque de conflictualité. Je ne crois pas à cette idée. Une guerre de l’eau serait une guerre qu’un acteur fait à un autre au motif de la captation de sa ressource. En revanche, je crois davantage aux violences hydrauliques dans le sens où un acteur hégémonique, ou pour lequel le rapport de pouvoir est avantageux, va imposer à un autre acteur une allocation en eau défavorable. Ils suffisent à imposer un régime d’alimentation faible à un pays qui subit cette pression. Je pense au Premier ministre israélien Ariel Sharon qui déclarait que le Wazzani était un casus belli. Il n’y a pas eu de guerre, le simple rapport de force a suffi. La Palestine n’utilise que 20% des nappes en Cisjordanie, Israël 80%. Ceci résulte d’un droit d’usage à tout le moins violé du fait d’un rapport de force déséquilibré.

Propos recueillis par Julien Abi Ramia

Une autre lecture de la guerre en Syrie
«L’émergence de la révolte syrienne, qui est une révolte sociale au départ, a une dimension 
agro-hydraulique. Après les réformes agraires, beaucoup de paysans à qui on avait donné des terres ont vu leur surface diminuer. On a une paupérisation paysanne en Syrie. A cela se sont ajoutées la grande sécheresse de 2006 à 2011 et l’augmentation du prix de l’essence. Il y a eu, de fait, un exode important de paysans vers les régions de Deraa et de  Damas. Ce sont des exilés de l’aridité».  

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