Magazine Le Mensuel

Nº 2927 du vendredi 13 décembre 2013

LES GENS

Gabriel Ghorayeb. A cœur ouvert

Dr Gabriel Ghorayeb. Un nom qui remplit de fierté les Libanais. Sélectionné parmi les 150 meilleurs médecins de France par le mensuel français Capital, il est classé au premier rang des chirurgiens spécialisés dans la technique du pontage coronarien. Modeste et humble, Ghorayeb est un battant qui ne doit sa réussite qu’à la force du bistouri. Portrait du chirurgien qui se dévoile à cœur ouvert.
A l’occasion d’un bref passage à Beyrouth et malgré un emploi du temps fort chargé, Gabriel Ghorayeb nous a reçus au domicile de son frère, le journaliste Saïd Ghorayeb. Sa volonté d’être médecin remonte à sa plus tendre enfance. Encouragé par sa famille, fuyant la guerre, il a quitté le Liban tout seul en 1975. Il avait dix-huit ans. Il s’est rendu en France, plus précisément à Bordeaux. «Je suis parti trop tôt de chez moi. Je n’ai jamais mesuré ce que c’était de partir et de présenter un concours à l’étranger, dans un environnement difficile. Je suis parti parce qu’il y avait la guerre. Peut-être si je l’avais calculé, je ne l’aurais pas fait», confie Gabriel Ghorayeb.
Etudiant brillant, avec le système des certifications, il termine la médecine en cinq ans (au lieu de sept ans) mais ne prêtera serment qu’ultérieurement. Après Bordeaux, c’est à Paris qu’il pratique la chirurgie générale et c’est pendant son stage en chirurgie cardiaque à l’hôpital Saint-Joseph qu’il se passionne pour cette spécialisation. «C’était la branche la plus difficile de la médecine. Je me suis posé des questions au début sur les possibilités de débouchés au Liban ou s’il valait mieux rester en France. Ce n’était pas évident, puis comme un puzzle qui prend forme, tout s’est mis en place et j’ai fini par me spécialiser en chirurgie cardiaque. C’est devenu ma passion», dit le chirurgien.
Ghorayeb raconte qu’à son arrivée en France, beaucoup de personnes ne connaissaient pas le Liban. «Il fallait leur expliquer qu’il s’agissait d’un pays arabe, situé à proximité d’Israël pour qu’ils puissent le situer». Il explique que lorsqu’on obtient un diplôme universitaire en France, celui-ci ne donne pas l’autorisation d’y exercer. «Il faut obtenir, pour cela, un diplôme d’exercice. L’effort déployé pour y arriver est énorme et il faut travailler beaucoup plus que les autres. Nous étions des étrangers. Mais nous n’étions pas exclus pour autant. Jamais nous n’avons eu ce sentiment. La France est un pays accueillant. C’est vrai qu’il y a du racisme, mais ce n’est pas un pays raciste».  
Une très forte concurrence
S’il est très fier d’être nommé parmi les 150 meilleurs médecins de France, il précise qu’il est surtout fier qu’un Libanais remporte ce titre. Porteur de la double nationalité, française et libanaise, Ghorayeb estime qu’il ne serait pas là où il est aujourd’hui, s’il était revenu au Liban. «La France m’a donné les moyens que je voulais. C’est un pays qui reconnaît la valeur des personnes malgré l’existence d’une très forte concurrence».
Après trente-huit années passées en France, Gabriel Ghorayeb n’a rien perdu de sa connaissance de la langue arabe qu’il parle toujours à la perfection, sans aucun accent. Malgré deux tentatives infructueuses de revenir au Liban, il n’a jamais coupé les ponts avec son pays natal où il possède une famille nombreuse. Marié depuis vingt-huit ans à une Française, Brigitte, son épouse est déjà venue plusieurs fois au Pays du Cèdre et y a même vécu une année entière en 1998. «Je ne voudrai pas avoir l’amertume de dire que mes enfants n’ont que leur nom de famille comme point d’attache avec le Liban. J’y ai acheté une maison et j’y viens régulièrement. Mes enfants viennent autant que possible. Je leur ai inculqué l’amour de ce pays. Nous sommes un peu à la recherche de nos racines et du soleil», ajoute-t-il en souriant. Il raconte comment, un jour, croisant une amie dans la rue et lui demandant comment ça allait, elle lui répond: ‘‘Bien! Il fait beau’’. «Depuis ce jour, j’ai réalisé à quel point le soleil et le beau temps étaient importants. On ne se rend pas compte de ce que l’on a et que l’on prend souvent pour acquis».
Lorsqu’on établit la comparaison entre lui et un autre grand nom libanais de la médecine, Michael Dabaghi, premier chirurgien à réaliser un pontage coronarien, Gabriel Ghorayeb confie: «Je voudrai vivre aussi longtemps que cet homme brillant de la chirurgie cardiaque, mort à 96 ans». Ghorayeb estime que, malgré tout ce qu’a vécu le Liban, le niveau de la médecine s’y maintient. S’il lui est difficile de revenir s’y installer, c’est surtout en raison de sa situation familiale. «Il est beaucoup plus facile de ramener des enfants de dix ans que des jeunes gens qui ont plus de vingt ans. Pourtant, on ne peut jamais se détacher de ce pays qui est fabuleux. Je garde tout le temps l’option ouverte, sait-on jamais?».
Jusqu’au dernier souffle
Il arrive souvent que l’on accuse les médecins, en particulier les chirurgiens cardiaques, de se prendre quelque peu pour Dieu. Pour Gabriel Ghorayeb, tant qu’il reste à une personne un souffle de vie, il faut s’acharner mais, bien entendu, cela se fait en concertation avec le malade et la famille. «Lorsqu’on a un patient âgé de 89 ans qui souffre du cœur et qui veut se faire opérer, il faut lui expliquer clairement toutes sortes de complications physiques et psychiques qu’il peut avoir. S’il est prêt à assumer le risque qu’il encourt, il faut lui donner cette chance et opérer. C’est au patient de prendre la décision lui-même. Tant qu’il y a un souffle d’espoir, je suis prêt à opérer». Selon le chirurgien, c’est une métaphore de dire qu’on se prend pour Dieu. «Quand un patient arrive chez nous, il est déjà au bout du rouleau et a déjà passé par plusieurs étapes. Au départ, le patient voit un cardiologue qui le traite avec des médicaments et améliore son état pour deux ou trois ans. Ensuite, il passe au cardiologue interventionnel qui lui met des ressorts et en dernier lieu, il arrive chez nous. Nous sommes le dernier maillon de la chaîne et c’est pourquoi lorsque nous réussissons une opération si délicate, nous avons tendance à nous prendre pour Dieu. Mais ceci ne veut pas dire que ces étapes doivent être sautées. C’est la procédure normale».
Gabriel Ghorayeb est passionné par son métier. Pour lui, chaque opération est un nouveau défi. «Il n’y a pas de patient simple et il n’existe pas de chirurgie cardiaque facile. Je suis heureux pour le malade quand l’opération réussit», dit-il. Père de trois enfants, il ne les a pas encouragés à suivre sa voie. «Je leur ai dit que s’ils voulaient mon avis, je leur conseillerais de faire autre chose. J’ai beaucoup souffert pour être là où je suis. Quand je suis arrivé en France, je connaissais mal la langue. Il fallait prendre des notes durant les cours et j’arrivais rarement à suivre. Ce n’était pas comme maintenant où on distribue des polycopiés. Il fallait faire un travail double pour recopier les cours. On ne se rend pas compte au moment même, mais tout cela m’a poussé à donner le meilleur de moi-même». Son fils aîné, Julien, âgé de 25 ans, est avocat, Caroline, 21 ans, prépare son master en droit et Maxime, 19 ans, suit des études de génie. «Je suis très fier d’eux», dit-il.
Quand l’article de Capital fut publié, Gabriel Ghorayeb n’a aucune réaction. Il fait comme si de rien n’était et continue à aller normalement à son travail. «Cette attitude a beaucoup touché les Français. Même l’insigne de la Légion d’honneur que m’a décernée le président de la République libanaise, je ne la porte que lorsque je suis au Liban». Il se déclare très ému par les attentions dont il a été entouré au Liban et l’hommage que lui a rendu son pays natal à tous les niveaux. D’ailleurs les propos de son frère, Saïd Ghorayeb, traduisent parfaitement la situation: «La France l’a nommé et le Liban l’a honoré». Malgré cette réussite fulgurante, Gabriel Ghorayeb a su garder les pieds sur terre et rester un homme simple. Profondément croyant, il va tous les dimanches en compagnie de sa famille à l’église. «Je n’assiste pas à la messe, mais je rentre à l’église pour prier». Sa force et sa détermination, il les tire de sa foi. L’air pensif, il conclut notre entretien sur ces quelques mots: «C’est ma foi qui m’a aidé à tenir le coup».

Joëlle Seif
Photos Milad Ayoub-DR

Ce qu’il en pense
Ses loisirs: «Je fais du vélo quand je peux. Pendant une année où j’étais abonné dans une salle de gym, je n’y ai été que deux fois. J’aime beaucoup la musique. J’opère avec de la musique classique. J’aime aussi 
regarder des films chez moi à la maison, avec la famille ou avec des amis. Les vacances me font beaucoup de bien».
Sa devise: «La persévérance. Il en faut pour réussir. En fait, tout est parti de là. J’ai 
beaucoup d’amis qui ont abandonné en cours de chemin».  

A cœur battant
La mission du Dr Gabriel Ghorayeb en tant que médecin et chirurgien est l’amélioration de la qualité de vie et la survie du patient. «C’est cette mission qui m’accroche. Il ne faut pas amocher les malades surtout qu’ils deviennent de plus en plus âgés et exigeants. Comment faire pour répondre à un patient qui vous dit qu’il ne veut pas de mortalité, de morbidité, que cela ne lui coûte rien et qu’il veut repartir chez lui le plus rapidement possible, tout cela en une seule procédure?». Selon Ghorayeb, la chirurgie cardiaque se fait sous machine, selon ce qu’on appelle circulation extracorporelle. Il faut alors arrêter le cœur et les poumons et les dériver sur cette machine pour faire le pontage coronarien. «Avec tout ce que réclame le patient, il s’agit d’opérer sans pour autant arrêter le cœur et éviter de cette manière les complications induites par la machine. Depuis onze ans, je fais cela. On appelle ce genre d’opération à cœur battant, c’est-à-dire sans les traditionnels arrêts du cœur». Ainsi, les pontages coronariens réalisés par Ghorayeb se font sans l’utilisation des veines de la jambe, mais en utilisant uniquement les artères situées derrière les côtes, sans 
arrêter le cœur. «Il faut trouver cette 
adéquation qui est de garder une bonne hémodynamique du cœur et en même temps faire un bon pontage coronarien. Chez les sujets âgés, cette technique minimise les complications postopératoires».

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