Magazine Le Mensuel

Nº 2927 du vendredi 13 décembre 2013

à la Une

Obama-Abdallah. Conflits d’intérêts

Ce n’est un secret pour personne que le rapprochement de ces dernières semaines entre Washington et Téhéran a irrité l’Arabie saoudite. Faut-il pour autant en conclure à un divorce américano-saoudien sur fond de crises successives? Pas forcément, même si le conflit d’intérêts entre les deux pays se manifeste aujourd’hui plus que jamais. Focus sur les raisons d’un désamour.

Le divorce est-il consommé entre Riyad et Washington? S’il est sans doute trop tôt pour l’affirmer, la question, elle, mérite toutefois d’être posée. Les dissensions sont apparues clairement au lendemain de l’accord intérimaire de six mois, conclu à Genève dans la nuit du 23 au 24 novembre dernier par l’Iran et le groupe des 5+1. Les Américains étaient à la manœuvre depuis plusieurs mois, via des négociations bilatérales menées dans le plus grand secret, ce qui a eu le don de faire frémir et d’agacer leur allié saoudien. La réaction, tardive et plus que réservée, de Riyad, sur ledit accord, en témoigne. «S’il y a de la bonne volonté, cet accord peut être un premier pas vers une solution globale concernant le programme nucléaire iranien». La déclaration se veut pour le moins sceptique et minimale, quand la plupart des pays occidentaux et certains Arabes s’enthousiasmaient de l’accord de Genève. Seul le prince Al-Walid Ben Talal y est allé franco, qualifiant l’Iran de «menace gigantesque» et observant que sur le plan historique «l’empire perse s’est toujours opposé à l’empire arabo-musulman et particulièrement aux sunnites».
Pour autant, la liste des griefs saoudiens envers Washington ne se limite pas, loin de là, au rapprochement avec l’Iran. Qui, somme toute, était attendu après le coup de fil historique de Barack Obama à son homologue Hassan Rohani, au terme de l’Assemblée générale des Nations unies en septembre.
Les motifs de tension sont nombreux et se sont accumulés au fil des mois.
Les sujets de discorde entre Riyad et Washington, bien souvent étroitement liés entre eux, se sont multipliés.
Le premier concerne bien évidemment la Syrie. L’Arabie saoudite n’a pas digéré le revirement brutal de Barack Obama, qui a abandonné son projet de lancer des frappes préventives contre des installations militaires du régime de Bachar el-Assad, pour accepter le plan russe de désarmement chimique du régime syrien. Contrecarrant ainsi les espoirs saoudiens de voir l’opposition reprendre la main sur le terrain, afin d’arriver en position de force à la conférence de Genève II. Or, Riyad n’a cessé de soutenir une fraction de la rébellion syrienne, avec comme objectifs sous-jacents, le renversement d’Assad et l’affaiblissement des émanations syriennes des Frères musulmans. Le retournement américain sur les frappes a rebattu les cartes, et incontestablement permis au régime syrien de conserver son avantage sur le terrain.

 

Divergences sur l’Egypte
Deuxième pomme de discorde, les atermoiements américains en Egypte, après le renversement, le 3 juillet, du président élu Mohammad Morsi, issu des Frères musulmans, par l’armée égyptienne, portée par un vaste élan populaire. Le royaume wahhabite, qui redoutait l’influence idéologique de la confrérie des Ikhwan sur sa propre opposition, reproche à Washington de ne pas avoir soutenu franchement le nouvel homme fort du Caire, le général Abdel-Fattah el-Sissi. Rappelons qu’en réponse à la prise du pouvoir par l’armée, les Américains avaient décidé de réduire de trois quarts leur aide militaire très conséquente accordée à l’Egypte depuis les accords de paix israélo-égyptiens de Camp David de 1979. Pour pallier cette perte de financements américains, Riyad s’est empressé de renforcer ses financements au gouvernement intérimaire. Et de recevoir le général el-Sissi au palais.
Déjà, lors du déclenchement des révolutions arabes, donc depuis plus de deux ans, l’Arabie saoudite n’avait pas manqué de critiquer le silence américain ambigu devant la chute de ses alliés dans la région, l’un après l’autre. Tout comme la position américaine envers les manifestations de Bahreïn en 2011 − Washington avait intimé aux Saoudiens de ne pas intervenir dans la révolution populaire, tandis que Riyad a envoyé son armée écraser l’insurrection, soutenu par Téhéran en coulisse. Dans le dossier syrien également, il avait suffi qu’Obama refuse de livrer des missiles sol-air aux rebelles pour que l’Arabie s’empresse de le faire.
Sur le dossier palestinien, aussi, les choses n’avancent pas. Soucieux de rassurer la rue arabe, les dirigeants saoudiens critiquent la passivité et la complaisance américaines sur le processus de paix israélo-palestinien, avec des négociations au point mort, et une colonisation qui s’intensifie.
Mécontente de ces revirements de l’Administration Obama à son égard, après avoir connu une apogée de ses relations avec les Etats-Unis du temps de George W. Bush, l’Arabie saoudite n’a pas manqué de marquer son irritation.

 

L’Onu boudée
Après avoir annulé purement et simplement de monter à la tribune des Nations unies, comme de coutume, pour prononcer son discours lors de l’Assemblée générale en septembre, le royaume a aussi, dans un geste fort, refusé le siège de membre non permanent du Conseil de sécurité de l’Onu, accordé pour deux ans. «Ce refus est un message adressé aux Etats-Unis, pas aux Nations unies», a d’ailleurs cru bon de préciser le chef des Renseignements saoudiens, Bandar Ben Sultan. Celui-ci n’est d’ailleurs pas avare de déclarations hostiles envers Washington. A des diplomates européens, il avait en effet indiqué que son pays allait prendre ses distances avec son allié indéfectible. «Le prince Bandar a précisé qu’il prévoyait de limiter les échanges avec les Etats-Unis, cela après que ces derniers se sont montrés incapables de mener une action efficace sur la Syrie et la Palestine», indiquait une source proche du pouvoir à l’agence Reuters, en octobre dernier.
Du côté américain, et essentiellement au sein de l’opinion publique, l’alliance avec l’Arabie saoudite a été mise à mal depuis les attentats du 11 septembre 2001. Rappelons que parmi les dix-neuf kamikazes qui avaient attaqué l’Amérique au cœur ce jour-là, figuraient tout de même quinze terroristes d’origine saoudienne.
A cela s’ajoute la volonté non dissimulée des Etats-Unis de rebasculer leurs efforts vers la région Asie-Pacifique afin de montrer les muscles face à la Chine. Une raison supplémentaire qui amoindrit le rôle de l’Amérique comme protecteur des pays du Golfe. Sans oublier les considérations énergétiques (voir encadré), qui auront pour conséquence de mettre fin à la dépendance américaine envers les puits de pétrole du Golfe.
Pour autant, faut-il conclure de tous ces signaux que la rupture est actée entre le royaume wahhabite et la Maison-Blanche? Pas forcément. Tout en ayant leur propre agenda en fonction de leurs intérêts, les Etats-Unis tentent par tous les moyens de rassurer l’allié saoudien. Le 4 novembre dernier, le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, était ainsi dépêché en urgence à Riyad pour tenter d’apaiser les tensions. Choisissant ses mots avec une infinie précaution, Kerry déclarait alors que «les Saoudiens sont très importants pour nous tous. Ce sont des acteurs majeurs dans le monde arabe avec l’Egypte». Mieux, le chef de la diplomatie américaine aurait évoqué des «divergences tactiques et non pas stratégiques», entre les deux alliés. Un premier pas, certes, mais qui n’a, semble-t-il, pas suffi au roi Abdallah, qui attend visiblement des gestes plus concrets de son allié. C’est d’ailleurs sans doute le sens de la visite et des déclarations rassurantes du secrétaire d’Etat à la Défense américaine, Chuck Hagel, lors du Forum de la Sécurité internationale à Manama. Profitant de sa visite à bord d’un navire de la Ve flotte américaine à Bahreïn, Hagel a ainsi réitéré le soutien de Washington aux pays du Golfe. «Notre engagement envers nos partenaires dans cette région parle de lui-même et je vais assurer à nos partenaires que cela ne va pas changer», a-t-il déclaré. Volontairement rassurant et désireux de donner des gages à des dirigeants inquiets et furieux, il a ainsi annoncé que les Etats-Unis maintiendraient leur présence militaire − soit 35 000 hommes − dans le Golfe. Ce geste concret suffira-t-il à calmer la colère saoudienne? Ce n’est pas dit. Car Riyad attend aussi de son allié une politique étrangère claire. Et, selon le prince Al-Walid Ben Talal, dans le Wall Street Journal, «c’est le chaos complet, la confusion, pas de politique». Certains analystes américains sont plutôt d’accord, estimant qu’Obama est tiraillé entre les points de vue − divergents − de John Kerry et de Susan Rice, sa conseillère à la Sécurité nationale.
Malgré tout, les Etats-Unis comme l’Arabie saoudite sont tout à fait conscients de l’importance de résoudre leurs différends. Si les divergences sont patentes et la crise bien là, elle n’est toutefois pas comparable au choc pétrolier de 1973, en pleine guerre d’Octobre, lorsque les puissances de l’Opep (Organisation des pays exportateurs de pétrole) avaient décidé un embargo sur les livraisons de pétrole pour punir les Occidentaux de soutenir Israël. Il semble également bien trop tôt pour prédire la fin du pacte de Quincy, scellé à bord du croiseur USS Quincy par le roi Ibn Séoud et le président Franklin Roosevelt de retour de Yalta, en 1945. Ce pacte, renouvelé en 2005 pour soixante ans par l’ancien président George W. Bush, laisse entrevoir encore de beaux jours à l’alliance américano-saoudienne. Malgré les crises.

Jenny Saleh

L’or noir, encore et toujours
Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les Etats-Unis deviendront le premier producteur d’or noir d’ici à 2015. Mais et ce «mais» revêt une grande importance dans le contexte actuel, les 
Américains ne devraient conserver cette suprématie que pendant une dizaine d’années. Fatih Birol, chef économiste de l’AIE, s’est voulu on ne peut plus clair sur le sujet, lors de la présentation de l’édition 2013 du World Energy Outlook à Londres. «En 2015, nous estimons que les Etats-Unis seront le plus grand producteur de pétrole au monde. Mais c’est seulement le premier chapitre de l’histoire», a-t-il prévenu. Washington, qui occupe actuellement la troisième marche du podium des producteurs de pétrole derrière l’Arabie saoudite et la Russie, avec quelque huit millions de barils/jour, devrait grimper sur la plus haute marche, avec une production de onze millions de barils par jour à échéance 2015.
Toutefois, Fatih Birol avertit que cela ne devrait pas durer. «Nous ne croyons pas que cette tendance continuera après les années 2020. Elle atteindra un plafond puis déclinera à cause de la taille limitée des ressources». A celles et ceux qui voudraient se défaire de la dépendance énergétique au pétrole moyen-oriental, Birol annonce une mauvaise nouvelle. «Après ça, nous aurons besoin d’une 
augmentation substantielle de pétrole du Moyen-Orient afin de subvenir à la croissance de la demande», dit-il. «Le pétrole est crucial (…) et si certains envoient un mauvais signal en disant aux producteurs de cette région que nous n’avons pas besoin de leur pétrole, les investissements n’auront pas lieu». Nous voilà prévenus.

Pas d’union des pays du CCG
L’heure semble être au changement des alliances, même au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Réunies depuis mardi à Koweït pour leur sommet annuel, les six monarchies pétrolières du Golfe se sont affichées divisées. En cause, le projet d’union proposé par l’Arabie saoudite et la politique à adopter face au retour du voisin perse au sein de la communauté 
internationale. Si dans son discours d’ouverture, l’émir du Koweït, le cheikh Sabah el-Ahmad el-Sabah, s’est félicité, 
au nom des pays du CCG, de l’accord 
intérimaire signé dans la nuit du 23 au 
24 novembre entre Téhéran et les 5+1, les dissensions entre les pays du Golfe n’en sont pas moins réelles. Pour preuve, le projet d’union des pays du CCG proposé par le ministre d’Etat saoudien aux Affaires étrangères, Youssef Ben Alaoui, évoqué à Bahreïn il y a quelques jours, n’a même pas été mentionné à Koweït. Le sultanat d’Oman, qui a par ailleurs l’oreille de l’Iran, s’y était déjà déclaré hostile. Mais Oman n’est pas le seul opposant à ce projet soutenu par Riyad. Le Qatar craindrait lui aussi que cela vienne entériner l’hégémonie de l’Arabie saoudite sur le CCG. Tout comme les Emirats arabes unis. Ceux-ci 
souhaiteraient que les divergences entre les six pays soient d’abord aplanies, avant tout projet d’union. A l’Arabie saoudite de se 
montrer convaincante.

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