Magazine Le Mensuel

Nº 2931 du vendredi 10 janvier 2014

general

Majed el-Majed. L’homme qui en savait trop

La mort de Majed el-Majed, l’émir saoudien des brigades Abdallah Azzam, décédé selon la version officielle des suites d’importantes complications rénales, suscite de nombreuses interrogations. Activement recherché par l’Iran, l’Arabie saoudite et les Etats-Unis, le chef de la branche d’al-Qaïda au Liban emporte avec lui les secrets de la déstabilisation orchestrée de la région.
 

En 2009, le Saoudien de 40 ans est condamné par contumace à la prison à vie pour son appartenance au Fateh al-islam qui, deux ans plus tôt, infligeait de lourdes pertes à l’Armée libanaise à Nahr al-Bared. Le groupuscule n’est que l’un des multiples avatars de sa création. Dans le camp palestinien de Aïn el-Heloué, capitale libanaise du jihad global, où il avait élu domicile, Majed el-Majed était l’une des personnes les plus protégées et pour cause; il était tout simplement le chargé du pouvoir d’al-Qaïda au Liban. Fort de ses réseaux noués en Afghanistan, au Pakistan et en Irak, Majed était devenu l’homme de confiance d’Ahmad Jamil, le responsable des affaires extérieures de la nébuleuse d’Ayman Zawahiri. En juin 2012, le 53e des 85 personnes les plus recherchées d’Arabie saoudite est désigné pour prendre la succession de Saleh Qaraaoui à la tête des brigades Abdallah Azzam. Avec plusieurs unités, il quitte Aïn el-Heloué pour combattre en Syrie contre le régime et les forces du Hezbollah. Une guerre qui se matérialise avec le double attentat suicide contre l’ambassade d’Iran à Beyrouth que les brigades revendiquent. Mais ses problèmes de rein empirent et le contraignent à quitter le front du Qalamoun pour se soigner. Il est exfiltré au Liban.
 

Arrestation rocambolesque
Le 22 décembre dernier, le ministre de la Défense Fayez Ghosn reçoit deux notifications, l’une venant des services du Renseignement américain, l’autre d’un indic palestinien qui prend contact avec la Sûreté générale. L’information est la même: Majed s’est réfugié dans les montagnes de Ersal. Les services de sécurité connaissent les problèmes rénaux de l’homme qu’ils recherchent, entré sur le territoire libanais sous la fausse identité de Mohammad Taleb. En ce moment, l’émir des brigades est vraiment malade et ses gardes du corps prennent tous les risques pour le soigner. De Ersal, il est exfiltré à l’hôpital de campagne Hamed Farhat, à Kamed el-Loz, tout près de Jeb Jennine, dans la Békaa-Ouest. Le patient aurait besoin d’une dialyse d’urgence, mais l’établissement ne possède pas l’équipement nécessaire pour l’effectuer. Majed et ses sbires doivent se rendre à Beyrouth. Ils choisissent l’hôpital Makassed, juste derrière la Résidence des Pins, à deux pas de Tarik Jdidé, un quartier sûr. Le transfert est prévu pour le 24 décembre.
Les services de renseignement de l’armée sont sur le coup. Comme quarante-huit heures auparavant, ce transfert leur avait été notifié, ils forment une unité spéciale, chargée de rechercher tous les patients récemment admis dans les hôpitaux de Beyrouth pour dialyse. Elle en comptabilise 415. Tous sont Libanais sauf deux, un ressortissant du Golfe à l’Hôtel-Dieu et un patient à Makassed qui n’a pas donné son nom. Un agent s’y rend pour prendre une photo de ce patient pendant son sommeil. Cette fois, c’est sûr, les agents viennent d’identifier Majed. Mais l’arrestation ne peut se faire dans l’enceinte de l’hôpital. Elle s’effectuera lorsqu’il sortira. C’est ce qu’il fera le 27 décembre au matin.
Les médecins appellent des ambulanciers de la Croix-Rouge. Le patient désire être transféré. Majed veut retourner à Ersal où il sera plus en sécurité. L’ouverture qu’attendait l’armée pour intervenir. Au moment où le véhicule médical, occupé par le patient et trois ambulanciers, quitte l’hôpital et s’engage sur l’autoroute, les agents du Renseignement de l’armée le stoppent. En deux minutes, l’ambulance est neutralisée, puis amenée à l’hôpital militaire de Badaro. Majed est entre les mains de l’armée.

 

Riyad-Téhéran, le bras de fer
Ni le commandement de l’armée, ni le ministre de la Défense, ne feront de déclarations au cours des 72 heures qui ont suivi. Quand le 1er janvier, des dépêches AFP et Reuters citent Fayez Ghosn qui confirme l’arrestation de Majed, le ministre s’empresse de démentir toute déclaration. L’information ne sera confirmée que le 3 janvier, soit une semaine après la capture du Saoudien. Première couche du mystère qui entoure l’affaire. Autre donnée, la volonté farouche de l’Arabie saoudite et de l’Iran de prendre part à l’enquête. Deuxième mystère.
Alors que Riyad arguait de la nationalité du suspect pour faire valoir ses droits, en termes policiers, voire d’extradition, Téhéran met en avant le fait que l’organisation dirigée par Majed avait revendiqué l’attaque contre son ambassade au Liban. Chaque camp a systématiquement rejeté les arguments de l’autre. Malgré les déclarations du ministre des Affaires étrangères, Adnan Mansour, et du ministre de la Justice, Chakib Cortbaoui, sur la compétence du Liban à mener l’enquête, deux équipes venant des deux pays étaient en route pour Beyrouth. Le bras de fer diplomatique s’est brutalement achevé avec la mort de Majed el-Majed, annoncée par l’Armée libanaise, quelques heures après la publication, dans les colonnes du quotidien al-Akhbar, d’un éditorial mettant en garde contre le décès de l’émir jihadiste. Un troisième mystère transforme le coup de maître sécuritaire, salué jusqu’à Washington, en un scénario machiavélique digne des complots imaginés par les maîtres du polar d’espionnage. A-t-on voulu faire taire Majed?

 

Une mine d’informations
Plusieurs sources indiquent que l’autopsie du corps de Majed, qui a conclu à une insuffisance rénale conduisant à la mort clinique, a été effectuée par un seul spécialiste. Les médecins expliquent, face à cela, que d’ordinaire une autopsie est conduite par un collège de praticiens, ne serait-ce que pour confronter les points de vue.
Du côté de l’Iran, le verdict est clair. Le président de la Commission parlementaire de la Politique étrangère et de la Sécurité nationale du Parlement iranien, Alaeddine Boroujerdi, a qualifié la mort du chef des brigades Abdallah Azzam (al-Qaïda), le Saoudien Majed el-Majed, de «très ambiguë et suspecte» et a appelé Beyrouth à mener une enquête approfondie sur cette affaire. Pour le député iranien, le coupable est clairement identifiable. Selon lui, Riyad, «principal soutien de Majed, ne voulait pas que son rôle dans les attentats de Beyrouth soit révélé».
Plus grave, à Téhéran, le vice-président de la Commission parlementaire de la Politique étrangère et de la Sécurité nationale, Mansour Hakikat Bor, accuse l’Arabie saoudite d’avoir «proposé au Liban trois milliards de dollars en contrepartie de l’extradition du terroriste Majed el-Majed».
Majed el-Majed emporte avec lui les secrets de la grande nébuleuse terroriste. L’homme connaissait évidemment son fonctionnement, ses réseaux de recrutement et ses sources de financement. Sans doute connaissait-il aussi les liens de ces groupuscules protéiformes avec des entités politiques.
Mardi, les autorités saoudiennes ont demandé officiellement le rapatriement du corps de Majed. La demande a été adressée au ministère libanais des Affaires étrangères par voie diplomatique. Cette requête répond à une demande de l’un de ses frères. Le plus extravagant des pieds de nez de Majed aura donc été le dernier, au grand dam des autorités libanaises qui auraient pu, avec lui, combler le vide qui les sépare des exécutants et des commanditaires des attentats qui secouent le pays depuis des mois.

Julien Abi Ramia

Artisan du redéploiement d’al-Qaïda
Avant que sa santé ne se dégrade, Majed el-Majed aurait eu le temps, selon plusieurs sources de presse, de pactiser avec Abou Mohammad el-Joulani, le leader du Front 
al-Nosra en Syrie, désigné par les dirigeants d’al-Qaïda comme l’unique représentant légitime de la nébuleuse. Alors que l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), qui convoite le leadership de la lutte terroriste armée dans la région, s’est assuré une base arrière dans la région de Ersal, Joulani voulait assurer avec Majed une base similaire au Liban-Sud.

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