Magazine Le Mensuel

Nº 2936 du vendredi 14 février 2014

Spectacle

Janna Janna Janna. Zoukak tisse nos histoires

La compagnie de théâtre Zoukak a présenté, du 6 au 9 février, sa dernière création Janna Janna Janna. Pour ouvrir la porte de l’Histoire à travers la narration des histoires individuelles. Pour raconter enfin…
 

Des rideaux de velours sombres ouverts sur un ciel étoilé. Une estrade à deux niveaux. Trois femmes. Dans leur attitude, dans leurs pauses, dans la manière dont elles se figent parfois, dans la manière dont elles égrènent les mots, dont elles les chantent, comme des conteuses, comme une litanie, comme un chœur, dans la manière dont elles font rejaillir les souvenirs de l’Histoire, une impression d’images qui se succèdent. Des images théâtrales qui rappellent des images photographiques. Une impression qui vous saisit à votre insu, instinctivement, avant de se préciser, de se perdre, de se diluer, pour se reformer à nouveau, floue, précise, encore plus précise.
Les dates s’emmêlent. Les événements s’entremêlent. Une année charnière, 1991, l’année de l’armistice général. Peut-être 2014 aussi, notre présent. Elles se faufilent par les pans de l’histoire. Des pans aussi nombreux que des éclatements de balles sur la façade d’un immeuble. Et dans l’impossibilité de raconter une histoire, une histoire commune, elles nous content des histoires qui s’entremêlent. Des clichés ravagés par le temps, brûlés sur les bords, perforés d’une mémoire qui peine à se rappeler, traversés d’un présent enduit de nostalgie. Des clichés vieux de milliers d’années, d’histoires, de guerres, de disparus, de morts.

 

«Même ton enfer est un paradis»
Maya Zbib, Danya Hammoud, Lamia Abi Azar. Trois magnifiques comédiennes, dont l’interprétation frôle le sublime. Face à un public qui accuse le coup, le corps tendu, la respiration qui se retient, comme un écho aux comédiennes, à leurs traits étirés, leur regard inquiétant, inquiété, leur sourire figé en une grimace presque effrayante, déshumanisé. Trois magnifiques comédiennes qui portent en elles toutes nos histoires. Elles les enfilent, elles les tissent, elles les entrecroisent à leurs propres histoires, elles les jettent en pâture à nos souvenirs, pour que tous nos souvenirs s’accordent au long de cette tour de Babel criblée d’un passé qu’on n’arrive pas à tourner parce qu’il n’a jamais été écrit.
Mis en scène par Omar Abi Azar et Junaid Sarieddine sur un texte de Hashem Adnan, Janna Janna Janna fait partie d’un projet joint avec War Child – Hollande depuis 2013, en partenariat avec le centre pour la démocratie soutenue (SDC) et les Citizenship and Peace and Youth Clubs, avec le soutien financier de la Liberty Foundation. Avec ce spectacle, la compagnie Zoukak referme le chapitre de la recherche historique qu’elle avait entrepris avec MashrahWatani en 2013.
Les histoires s’égrènent. Autant de noms, de politiciens, de régions beyrouthines, d’événements… qui tonnent comme une gloire passée et dépassée, comme une tragédie en soi: la tour Murr, Taëf, la guerre de la Montagne, les Phéniciens… autant de mots, de situations, de vécus, transmis de générations en générations, de discours en discours, de paroles en paroles, de souvenirs vécus en souvenirs vécus par procuration. Comme une succession de cartes postales. Même nos images de guerre sont devenues des cartes postales, des sites touristiques, un folklore tragique. Des symboles dont le symbolisme s’est perdu, ou s’est fixé, immuable, nostalgique, pour sonner vides de sens, seulement inscrits dans le silence. «Nous sommes devenus ce que nous avons perdu et avons perdu ce que nous sommes devenus».
A leur manière, les six membres de Zoukak tentent de saisir la mémoire perdue d’un pays, l’histoire jamais contée d’un pays, par le biais de la narration. La narration comme un parti pris de reconstruction. De véritable reconstruction. Voire de construction. La narration comme une humanisation, comme un sentiment, une émotion, trop longtemps retenus, obligés d’être contenus, marqués du sceau du silence. Du silence imposé par l’armistice de 1991. La pièce se termine. Mais elle vient juste de commencer, de recommencer. En chacun des spectateurs. On quitte le petit studio de Zoukak, en gardant amers sur nos lèvres, ces derniers mots chantés par la voix vibrante de Maya Zbib, jusqu’au frisson irrépressible, reprenant cette chanson connue: Janna Janna Janna, teslam ya watanna, 7atta narak janna». Même ton enfer est un paradis. La tête, le corps, l’esprit ne cessent de s’y pencher, ne cesseront d’y revenir, encore et encore.

Nayla Rached

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