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Paul Khalifeh

La 51e étoile

Des élus de la nation qui ovationnent avec enthousiasme un dirigeant étranger, décochant des piques empoisonnées contre le président de leur pays, est une scène à laquelle les Libanais sont habitués. Ils pensaient même détenir l’exclusivité de cette mauvaise manie qui consiste à applaudir frénétiquement les donneurs de leçons, venus d’outre-mer, et à mépriser leurs concitoyens avec qui ils partagent, pourtant, l’air et la terre, l’histoire et l’avenir, les fortunes et les infortunes. Ces spécimens de Libanais doivent être confortés aujourd’hui dans leurs certitudes, après avoir découvert que cette dérive de l’intellect et du comportement n’a pas épargné l’institution du Congrès américain. Que des dizaines de sénateurs et membres de la Chambre des représentants écoutent avec fascination, un sourire béat aux lèvres, Benyamin Netanyahu dénigrant, avec des mots enrobés d’amabilités, la stratégie iranienne de Barack Obama, est, certes, stupéfiant. Que des élus américains cautionnent, participent ou se taisent face à l’humiliation de leur président par un dirigeant étranger, sous le dôme du Capitole, est ahurissant. Comme chez nous au Liban, une partie de la classe politique américaine a commis l’inadmissible faute d’avoir recours à une «aide extérieure» dans des règlements de comptes intérieurs. Sauf si ces élus, et avec eux Benyamin Netanyahu, considèrent Israël comme le 51e Etat américain et non pas un pays étranger. Même si tel était le cas, l’arrogance des propos du Premier ministre israélien reste incompréhensible.
S’il s’est adressé au Congrès en sa qualité de dirigeant étranger, l’éthique, le protocole, la reconnaissance du ventre et tout un tas de considérations politiques et morales, auraient dû le contraindre à un devoir de retenue. Ce à quoi s’est livré Benyamin Netanyahu n’est plus du registre du lobbying, mais de l’ingérence effrontée dans les affaires intérieures d’un pays, non seulement souverain, mais qui se voit comme une puissance mondiale sans égale. S’il a pris la parole en tant que gouverneur du 51e Etat, il s’est alors rendu coupable d’une grave violation de la Constitution américaine, qui n’accorde aux gouverneurs aucune prérogative en matière de politique étrangère et octroie au président des Etats-Unis tous les pouvoirs dans ce domaine. Benyamin Netanyahu a fait preuve de peu d’égards pour sa fonction de Premier ministre et pour celle, occulte, de gouverneur d’un Etat américain.
Au-delà de ces réflexions, l’hôte encombrant du Congrès a conforté dans leurs convictions ceux qui croient qu’Israël ne peut vivre que dans un état de guerre permanente; qu’il ne peut survivre que s’il donne de lui-même l’image d’une oasis de démocratie, entourée de grands méchants loups qui ne rêvent que de le dévorer vivant. La diabolisation outrancière de l’Iran participe de cette idéologie. Pourtant, Israël ne semble pas craindre le rétablissement  du califat par le groupe Etat islamique et n’est pas inquiet de la montée en puissance du Front al-Nosra. Au contraire, l’Etat hébreu s’est lancé dans une stratégie d’instrumentalisation de la branche syrienne d’al-Qaïda et d’autres groupes extrémistes en leur apportant une aide directe pour établir une zone tampon le long du Golan occupé, comme en attestent les rapports des observateurs des Nations unies, distribués à la mi-janvier aux membres du Conseil de sécurité. Ces conclusions font état d’une soixantaine de réunions entre des officiers israéliens et des chefs rebelles syriens et de «transferts de caisses» aux combattants extrémistes.
En dépit du show présenté par Netanyahu au Congrès, il semble que l’accord sur le nucléaire entre l’Iran et les Etats-Unis soit presque terminé. Il faut commencer à imaginer dès aujourd’hui comment sera le Proche-Orient après cet événement historique.

Paul Khalifeh

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