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Nº 2994 du vendredi 27 mars 2015

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Fadi Nader, géologue, sédimentologiste. Les chiffres et les volumes restent illusoires

Aux avant-postes dans la mise en place de l’Autorité du pétrole (AP), Fadi Nader*, ingénieur de l’Institut français du pétrole, basé à Paris, a participé à la promotion des ressources libanaises auprès des compagnies pétrolières internationales. Dans cet entretien accordé à Paris, à Magazine, il répond sans tabou aux problématiques liées à la gestion du dossier du pétrole au Liban.

La problématique du pétrole est aujourd’hui d’actualité au Liban, mais est-elle pour autant nouvelle?
Elle ne l’est pas! Pour vous donner un exemple, un texte de loi sur l’exploration des ressources sur terre – onshore – existe depuis 1936. S’en est suivie une trentaine d’années d’exploration et même de forages, puisque sept puits ont été réalisés – dans la région de Tripoli, de Hermel, de Damour, Saïda et de la Békaa-Ouest (3) – sans aboutir à des résultats concluants. A la fin de la guerre civile, le professeur Ziad Beydoun, alors conseiller du ministre du Pétrole, est arrivé à convaincre le gouvernement et la compagnie GecoPrakla (Schlumberger) de réaliser une campagne sismique 2D (données géologiques) au large de Tripoli et d’élaborer une nouvelle proposition de loi pour faire un appel d’offres d’exploration. Elle n’a malheureusement jamais vu le jour. En parallèle, depuis les années 1990, de nouvelles découvertes ont été faites dans l’offshore (au large des côtes) de Gaza: des réservoirs dissimulés sous une couche de sel de 1 à 2 km d’épaisseur, qui pourraient bien s’étendre jusqu’à l’offshore libanais, toute cette région de la Méditerranée orientale n’étant qu’un bassin sédimentaire unique. D’autre part, le Liban était, il fut un temps, le carrefour du pétrole entre l’Orient et l’Occident; la raffinerie de Beddaoui étant alimentée par le pipeline de l’Iraq Petroleum Company depuis Kirkouk et celle de Saïda par l’oléoduc transarabe, baptisé Tapline, partant de Qaisumah en Arabie saoudite.

Quelles études ont été réalisées sur le sujet ces dernières années?
Avant d’encourager les compagnies internationales à venir investir dans le secteur pétrolier au Liban, il fallait avoir des données sismiques, nécessaires à toutes activités d’exploration. Durant mon séjour libanais en 2011-2012, nous avons pu couvrir, avec les sociétés de services PGS et Spectrum, la plus grande majorité de l’offshore libanais par des campagnes sismiques 2D et 3D. Nous avons également entamé une première campagne sismique onshore avec Spectrum, une prospection qui continue à l’heure actuelle avec les campagnes aériennes de la société Neos. Ces données, qui permettent de montrer le potentiel géologique libanais, sont ensuite vendues aux compagnies pétrolières. Ces ventes ont d’ailleurs déjà généré pour l’Etat libanais plus de 30 millions de dollars.

Que nous ont appris ces campagnes sismiques? Où se trouvent les gisements de ressources naturelles? Quels en sont les volumes ou encore leurs estimations en dollars?
Très sincèrement, je pense que ces questions ne peuvent ni ne doivent avoir de réponses pour l’instant. Concernant les emplacements, ces données doivent rester secrètes pour l’aboutissement des négociations avec les entreprises internationales. Mais quoi qu’il en soit, au niveau offshore, il n’y a pas de régions moins prometteuses que d’autres. Les chiffres sur les volumes de gaz ou de pétrole restent illusoires tant qu’il n’y a pas de forage dans les zones concernées. Notre travail, en tant que géologues, est de trouver des structures potentielles avec une probabilité de succès de 10 à 40%. Nous n’avons pas le droit de parler de «gisements» et de «volumes», ce sont des chiffres démagogiques, c’est tromper les gens. Récemment, la société Eni a foré une structure dite très prometteuse au large de Chypre… pour ne rien trouver! Quant aux personnes qui avancent les valeurs en dollars de ce soi-disant gisement, ce sont des fous, des idiots! Sur quelles données se basent-ils, sur quels prix du baril de pétrole, alors que le marché fluctue sans cesse?

Le secteur pétrolier au Liban est-il tout de même attractif?
La meilleure des réponses se trouve dans le nombre d’entreprises internationales qui se sont présentées à l’Etat libanais. 52 sociétés de 35 pays différents ont présenté des candidatures à la phase de pré-qualification afin d’obtenir une licence d’exploitation de l’Autorité du pétrole libanaise. Douze d’entre elles ont été pré-qualifiées comme Right-Holders Operators et 34 autres en tant que Right-Holders Non-Operators. Le problème auquel nous faisons face, aujourd’hui, c’est que l’appel d’offres pour l’exploration de l’offshore libanais ne peut pas aboutir. Si une loi sur le sujet a bien été votée en 2010, ce n’est pas le cas des deux décrets essentiels à son application concernant la délimitation des blocs maritimes et la définition du contrat type. Quoi qu’il en soit, les ressources de l’offshore libanais restent modestes vis-à-vis des grandes régions pétrolières du monde et, surtout, du Moyen-Orient. Nous ne sommes pas en position de les concurrencer ni de bousculer l’échiquier géopolitique de la région grâce à l’or noir. Nos gisements pourraient nous permettre par exemple de financer l’électricité du pays, voire plus, selon les futures découvertes.

Comment expliquez-vous l’immobilisme actuel de la classe politique et du gouvernement libanais sur le sujet?
Comme souvent au Liban, il s’agit d’une question politique. Il n’y a pas de décision commune, mais différentes orientations sur le dossier du pétrole. Par exemple, l’ancien ministre Gebran Bassil était extrêmement motivé dans la poursuite des démarches pétrolières, peut-être de façon trop individualiste; les pro-Hariri considèrent que la question du pétrole n’est pas prioritaire à l’heure actuelle, que les ressources sont là depuis des millions d’années et qu’elles peuvent y rester encore quelque temps; quant aux partis chiites, ils entrevoient cette problématique d’une façon purement politique, j’entends de résistance contre Israël: agir pour empêcher les Israéliens à tout prix de toucher aux ressources libanaises. Puis, il y a certainement dans les débats le partage du gâteau! Le risque de corruption est réel, mais il existe partout, pas uniquement au Liban. Cela pourra prendre différents visages: la location d’un port et pas d’un autre, la «connivence» entre partis politiques et représentants de grandes entreprises internationales, etc. Mais ce genre de problèmes n’a jamais été un frein à l’exploration pétrolière partout dans le monde. Si vous me demandez si nous devons arrêter l’exploration à cause de la corruption, ma réponse est catégorique: non!

A votre avis, à quel horizon le Liban commencera-t-il à extraire son gaz et son pétrole?
Si ces fameux décrets sont votés fin 2015 − ce qui est d’après moi inimaginable −, qu’une entreprise pétrolière signe un contrat avec le Liban dans la foulée, il lui faudrait quatre ans pour explorer (avec la probabilité de ne rien trouver), puis trois ans de plus pour mettre en place sa production. Dans le meilleur des cas, il faut donc compter sept ans. Peut-être cinq en accélérant les démarches. Car le temps presse. Si j’étais décideur, je lancerais le processus tout de suite. Au-delà des litiges avec nos voisins sur les gisements passant potentiellement les frontières maritimes (Chypre, Israël), il faut se dépêcher pour prendre notre part du marché, un marché des ressources énergétiques déjà saturé par un grand nombre de producteurs. Par ailleurs, si la présence de pétrole dans la région n’est pas exclue, les récentes découvertes de nos voisins ont prouvé l’existence de champs de gaz, devenant de facto la cible principale de l’offshore libanais. Mais d’ici 10 à 20 ans, avec l’émergence des énergies alternatives, la demande de gaz va diminuer. Il ne faudrait pas arriver après la bataille.

Vous accueillez plusieurs étudiants libanais à l’Institut français du pétrole à Paris. Auront-ils un avenir professionnel au Liban?
Pour répondre à cette question, j’emprunterai les mots de Michel Chiha, «La gloire du Liban reste au-delà de ses frontières» et ceux de Gebran Bassil, «Il faut toujours être prêts». Si la politique ne nous permet pas maintenant d’avancer dans notre pays, ne baissons pas les bras, développons nos ressources humaines, car l’éducation reste un point-clé. Le Liban dispose d’un potentiel humain technique énorme et d’expatriés partout dans le monde. Si la volonté politique le permet, je suis sûr que nous reviendrons! Aujourd’hui, celles et ceux qui se spécialisent dans le pétrole au Liban, travailleront ailleurs en attendant, ils se formeront, se spécialiseront et deviendront des atouts libanais dans la diaspora.

Delphine Darmency, Paris

*Géologue spécialisé dans la sédimentologie, – expert dans les questions des ressources énergiques – Fadi Nader a été le conseiller de l’ancien ministre de l’Energie et de l’Eau, Gebran Bassil, en 2011 et 2012.

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