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Nº 2995 du vendredi 3 avril 2015

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HORIZONS

Le Liban et le Canada ensemble. Contre l’endoctrinement terroriste

 

Dans le cadre du mois de la Francophonie au Liban, et sous le parrainage du ministre de la Culture, Rony Araiji, la Faculté d’information et de communication de l’Université antonine et l’ambassade du Canada ont organisé, jeudi 26 mars, une rencontre intitulée Le terrorisme et l’endoctrinement de combattants étrangers.

Le carton d’invitation annonce la couleur. Sur le devant, quatre captures d’écran d’un compte Instagram où apparaît en illustration le selfie d’un homme pris aux différentes étapes de sa radicalisation. Le jeune homme souriant se transforme en une personne barbue au visage dur, puis se mue en un véritable symbole fanatique religieux. La dernière image montre un visage dissimulé sous une cagoule noire, effaçant tout sentiment d’humanité dans un décor sombre et angoissant. Une illustration qui souligne le lien entre endoctrinement et réseaux sociaux, sujet principal de cette rencontre.
 

Quête personnelle
C’est le doyen de la faculté, le Dr Joseph Moukarzel, qui inaugure la rencontre, suivi du père Germanos Germanos. Tout en en présentant les grands axes, il affirme qu’en tant qu’universitaire, il était de son devoir de traiter de ce sujet. L’ambassadeur du Canada, Michelle Cameron, rappelle que dans le cadre du mois de la Francophonie, cette rencontre est l’occasion de célébrer «l’attachement à la culture, à la langue française et aux valeurs qui unissent le Liban et le Canada» et souligne l’importance de la francophonie à travers le monde. Pour elle, «le 11 septembre a changé la manière du Canada de voir le terrorisme. Comme le Liban, nous cherchons à contrer cette menace». Faisant référence aux derniers événements tragiques survenus en France et en Tunisie, l’ambassadeur a ajouté: «Cela nous rappelle que la menace vient de n’importe où, frappe dans n’importe quel pays du monde et nous rappelle aussi que personne n’est à l’abri».
Après une présentation des différents mouvements radicaux du Dr Ahmad Mousalli, professeur à l’American University of Beirut, le professeur Jocelyn Bélanger, de l’Université du Québec de Montréal, au Canada (Uqam), prend la parole. Ce psychologue de formation et professeur au département psychologie de l’Uqam a récemment mené une étude sur la Psychologie du terrorisme, notamment dans les processus de radicalisation et déradicalisation des combattants étrangers. Soulevant plusieurs questions, le professeur canadien s’adresse directement aux spectateurs: «Ici, dans cette salle, tout le monde a un potentiel à la radicalisation». Evoquant les motivations qui poussent à cette radicalisation, Jocelyn Bélanger annonce qu’il en existe une quarantaine dont la diversité et les origines parfois lointaines peuvent alors toucher tout le monde. Les sentiments d’humiliation, d’abandon ou encore la culpabilité sexuelle en font partie… Du 11 septembre à Charlie Hebdo, en passant par les attaques du Bardo de Tunis, l’étude du professeur Bélanger met
également en lumière «la quête du sens personnel» des jihadistes, ou comment à travers une trajectoire bien définie partant «de la quête de sens à la violence», le bouton d’un détonateur peut se transformer en un but ultime. Selon lui, c’est l’influence des mots, à travers une propagande de masse sur le Web et réseaux sociaux, qui pousse des individus à commettre l’irréparable. Des vidéos et courts métrages réalisés en plusieurs langues et très élaborés qui exercent une fascination sur des milliers de jeunes. Ces mots, le professeur Bélanger les retrouve dans les discours d’Abou Bakr el-Baghdadi, calife autoproclamé de l’Etat islamique. A travers ses prêches enflammés, véritables diatribes contre l’Occident et ses valeurs, le prédicateur «choisit des mots qui activent des sentiments d’humiliation chez les Arabes». Selon lui, ces «gourous qu’on appelle parfois princes» sont loin d’être des idéologues. Ce sont des individus en quête de sens. Socialisation à la haine, déshumanisation de l’individu, glorification des martyrs, «l’idéologie du terrorisme n’est pas une fin, mais un moyen pour la quête de sens». Pour illustrer cela, le professeur rappelle qu’en 2014, deux apprentis jihadistes originaires de Birmingham, Yusuf Sarwar et Mohammed Ahmed, avaient commandé sur Amazon les livres L’islam pour les nuls et Le Coran pour les nuls, avant de rejoindre la Syrie. «En utilisant la religion, ils pensent que leurs actes sont moralement justifiables», ajoute-t-il.
Selon François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l’Iris: «Il n’est pas étonnant qu’il y ait de nombreux cas de conversions brusques s’opérant avec un faible niveau doctrinal, dans la mesure où ce que recherchent ces jihadistes néophytes, c’est une occasion d’employer une énergie agressive qui bouillonne en eux ou une rationalisation, la formalisation d’un désir de revanche envers le système qui persécute leurs frères musulmans. Ils ont alors besoin d’action. La justification théologique, quant à elle, viendra toujours après et n’a pas besoin d’être élaborée».

 

Des jihadistes «normaux»
Un autre aspect du phénomène de l’endoctrinement est ensuite abordé. Le Dr Sami Richa, chef du service de psychiatrie de l’Hôtel-Dieu de France et professeur à l’Université Saint-Joseph, a, quant à lui, mis l’accent sur la confusion trop souvent faite entre troubles mentaux et jihadistes. En effet, selon lui, les jihadistes ne présentent pas de «pathologie mentale avérée» et se révèlent individus «normaux». Cette «banalité du mal», selon le Dr Richa, rendrait les faits encore plus terribles, à travers les drames dont nombre de victimes innocentes ont fait les frais. S’appuyant sur l’exemple des «médecins-bourreaux» des camps de la mort en 1945, il met en évidence le fait selon lequel des individus présentant des troubles psychologiques seraient, dès lors, incapables de commettre des actes de violence ou même de s’organiser autour d’une structure, tant ces derniers demandent précision, savoir-faire et sang-froid. Pour illustrer ses propos, Sami Richa cite l’ouvrage de Michel Cymes (médecin et petit-fils de déportés), Hippocrate aux enfers, où l’auteur refuse les idées préconçues selon lesquelles les médecins-bourreaux ne seraient qu’une bande d’incompétents guidés par leur idéologie: «Vous, les médecins, n’êtes que des instruments, disait Himmler», réduisant ces derniers à de simples exécutants sans morale ni éthique. Pour le Dr Richa, ces derniers ont, à l’inverse, agi en parfaite connaissance de cause, et les bourreaux de Daech agissent de manière similaire: «Les faits commis par les jihadistes sont réalisés avec une telle précision et une telle acuité qu’on ne peut y voir un esprit dérangé», dit-il. Le Dr Richa clôture son intervention par une citation de René Char, poète et résistant français: «L’homme est capable de faire ce qu’il est incapable d’imaginer».
La seconde table ronde de cette rencontre était animée par le Dr Joseph Moukarzel, le colonel Youssef el-Chidiac de la Sécurité de l’Etat, un officier spécialiste en traçabilité des Forces de sécurité intérieure (FSI) et Jocelyn Bélanger, autour du thème de la déradicalisation.
Une rencontre passionnante et édifiante, dont les actes mériteraient d’être publiés pour contribuer à une meilleure compréhension de ce terrorisme tentaculaire qui n’épargne plus personne.

Marguerite Silve

Syrie: une majorité d’étrangers
Dans un rapport datant de février 2015, publié par le Centre national antiterroriste américain (NCTC) établi pour l’Administration américaine, le nombre de combattants non syriens participant à la guerre civile dans le pays serait en constante évolution. Selon Nicolas Rasmussen, directeur du NCTC, on assiste à un afflux «sans précédent», qui dépasse le nombre de ceux qui se sont rendus «en Afghanistan, au Pakistan, en Irak, au Yémen, en Somalie et dans d’autres régions ces vingt dernières années». «La typologie des jihadistes étrangers qui se rendent au Moyen-Orient est très variée et ils ne rentrent dans aucun stéréotype» ou catégorie particulière. Selon ce rapport, les candidats au jihad proviennent de plus de 90 pays, dont 3 400 viennent de pays occidentaux. Selon Rasmussen, si les combattants étrangers sont aussi nombreux, c’est grâce à une utilisation optimale des techniques du Web et des réseaux sociaux, sur lesquels l’Etat islamique (EI) diffuse en masse des vidéos, courts métrages et autres supports liés à la propagande, qui touchent des milliers de jeunes filles et garçons. Un phénomène notable pour le directeur du NCTC, qui souligne qu’«al-Qaïda et ses différentes affiliations au Moyen-Orient et en Afrique n’ont jamais montré une telle perspicacité en termes de propagande».

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