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Nº 2997 du vendredi 17 avril 2015

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Alexandre Paulikevitch danse Baladi ya wad. L’art, cette utile Beauté

Le 15 avril, Alexandre Paulikevitch a présenté Baladi ya wad au Metro al-Madina. En attendant les prochains rendez-vous, le 29 avril et le 6 mai, les mots se contorsionnent au rythme du baladi.

«Le spectacle de ma vie!». C’est le cri que lance d’emblée Alexandre Paulikevitch. Baladi ya wad, un spectacle qui porte bien son nom, qui enveloppe la danse baladi, son cheval de bataille, sa passion, son souffle, son métier. Il est le seul homme à la pratiquer, non seulement au Liban, mais dans presque tout le monde arabe. Il est tout autant le seul à la pratiquer dans toute sa technicité, sa méthode et son ressenti, au bout de toute une vie d’entraînement, de pratique, de recherches, de création, éternellement mû par cette passion de toujours du baladi, comme il le dit avec ses yeux souriants, la voix s’accordant à tous les rêves que ce mot lui suggère aussitôt.
C’est un retour à l’essence de cette danse qui sous-tend ce spectacle cabaret. Un spectacle né dans l’urgence pour répondre à une nécessité. «Vendre du rêve! Oui, pourquoi pas! Du rêve, de la poésie, de la beauté! Surtout en ces temps-ci où les gens sont même fatigués de vivre. Ramenons l’art à son utilité, au moins ça donne un sens à nos pratiques». Encore un cri né spontanément du cœur. Un cri de révolte, jailli de cette fine frontière entre les désespoirs et les espoirs. Comme à chaque conversation avec Paulikevitch, son interlocuteur ne peut qu’être emporté, suspendu à la possibilité d’un rêve qui risque fort de devenir réalité, qui devient réalité. A force de sueur, de combat, de lutte. Un chemin qui a commencé depuis bien des années, depuis qu’il s’est passionné pour le baladi, cette danse dont il veut ouvrir les horizons encore davantage.
 

L’urgence du rêve
Mais pour qu’un homme se lance dans ce qu’on appelle «la danse du ventre», validée, reconnue, vue exclusivement comme une danse féminine, il faut d’abord s’imposer dans le respect et imposer le respect. D’où son approche contemporaine de la danse à travers tous ses spectacles, de Mouhawalaoula, à Tajwal, jusqu’à Elgha’, qui ont imposé son travail créatif; une démarche conceptuelle qui puise ses thématiques du contexte environnant, autour de l’extrémisme, la dissension sociale, les fatwas, la violence contre les femmes, la discrimination, la marginalisation… autant de combats qu’il mène dans la vie civile, dans la société civile, toujours en tête, équipé d’une banderole, d’un haut-parleur et de tout l’enthousiasme dont sa personnalité déborde, en faveur d’une marche laïque, du mariage civil… des droits du citoyen.
Sans pour autant jamais baisser les bras, sa dernière performance, il l’avoue, l’a fatigué, épuisé, surtout que tout autour, au pays, en Syrie, en Palestine… la situation est de plus en plus alarmante. Depuis l’été dernier, pour lutter contre cette morosité ambiante, il a pris l’habitude d’emmener ses étudiantes de baladi dans les bars de la ville, animés par des orchestres live de musique arabe. Ils ont dansé, ils le font toujours, et ils s’éclatent! Voilà que les noctambules commencent à guetter leur arrivée chaque week-end, à s’enquérir auprès du propriétaire du bar s’ils allaient venir, à les attendre. Les habitués de certains de ces bars, machos, homophobes en partie, venaient souvent vers lui pour lui demander de faire asseoir ses étudiantes pour qu’il danse lui-même. On lui jetait des pétales de rose, on ouvrait des bouteilles de champagne… Les femmes voilées venaient à leur table, sans aucune appréhension quant aux verres d’alcool étalés, pour exprimer leur joie de voir toute cette beauté. «C’était au-delà de l’érotisme, de la sexualité, pour le plaisir de voir cette danse exécutée correctement, avec de la technique et du ressenti, parce que dans cette danse tout est du ressenti et de l’interprétation… Les gens ont oublié à quel point cette danse est belle, à quel point elle peut être de l’art dans sa forme la plus traditionnelle. Les gens ont besoin d’air frais, de voir quelque chose de beau».
L’idée du cabaret s’est imposée. Paulikevitch monte Baladi ya wad, pour lui et pour les autres, pour tous ceux qui ont besoin de souffler. «Je suis tellement heureux, répète-t-il. Toute ma vie, j’ai préparé ce spectacle, depuis le temps que je vais m’entraîner au Caire… C’est mon projet de vie!».
Quelques mois d’entraînement avec les membres de l’orchestre, avec les artistes qui l’accompagnent sur scène, quelques séances d’essayage des robes signées Krikor Jabotian, quelques «teasers» amicaux sur les réseaux sociaux, un peu de communication tardive… l’engouement est tel que lui-même n’en revient pas, étonné d’être accosté dans la rue par des personnes qui lui expriment leur impatience d’assister au spectacle. Trois spectacles sont prévus, au Metro al-Madina; après celui du 15 avril, rendez-vous le 29 avril et le 6 mai. Mais rien n’est encore acquis, la survie du spectacle dépendra de l’affluence. Surtout qu’il prend un risque financier énorme, sans sponsor, sans financement extérieur, il doit payer son équipe. Parce que quitte à monter un spectacle de cabaret, il faut le faire dans la plus grande des traditions, dans les moindres détails. «Ce n’est pas parce que je fais du cabaret que je n’ai plus rien à dire. Il est incroyable ce qu’on peut faire passer comme messages dans cette pratique».
 

Récupérons nos repères!
De la politique, Paulikevitch en fera toujours, avec si peu de choses: «Je mets une robe, je lâche mes cheveux, je me maquille, c’est de la politique!». Ici, maintenant, dans tout ce que le monde arabe voit comme extrémisme, dissension sociale… la présence de quelqu’un comme lui est en soi un acte politique. Son engagement puise ses racines dans l’art du baladi, une appellation qui est son cheval de bataille. Il y tient et il ne cesse de trouver des moyens et des moyens pour le prouver encore et encore. Ainsi, en puisant dans le répertoire du chant populaire pour choisir les chansons au programme du spectacle, il s’est rendu compte que c’est le mot «baladi» qu’on a de tout temps utilisé, jamais le mot «charké», oriental. De sa voix traînante, il entonne un refrain comme pour affirmer qu’on n’a plus à importer de l’Occident, c’est ici que doit se faire la création.
A voir le nombre de danseurs non arabes qui suivent les ateliers de travail intensifs au Caire, alors qu’il est le seul Arabe à y prendre part, une constatation s’impose: la connaissance, l’expertise du baladi ne sont plus chez nous, il est temps de les récupérer. Un positionnement tout aussi politique qu’artistique, lui qui s’est entraîné auprès des plus grandes du Caire, Dina, Nelly Fouad, Randa Kamel, Aziza, Zizi Moustafa… c’est à tout ce monde qui l’a fasciné qu’il rend hommage, à travers ce spectacle, conçu dans une opulence, dans du glamour, dans une célébration euphorique entre chant, musique et danse. «On dirait qu’on est dans un vieux cabaret des années 40 du Caire où se mêlaient la prostitution, les rites, les rituels religieux, comme l’encens, la danse du candélabre…». Une ambiance qui se situe entre le chaabi populaire du Caire et le populaire levantin des années 90, avec des chansons de Georges Wassouf, Aïda Abou Jaoudé, Madonna… Toute une ambiance perdue, révolue, surtout que, depuis la révolution en Egypte, avec l’arrivée des Frères musulmans, il y a eu une razzia sur les cabarets, et de 4 000 danseuses dans les années 50 à 70, il n’y en a plus qu’une quarantaine. Une situation à laquelle il faut remédier, d’urgence. Baladi ya wad… une promesse de légèreté, de vie, de joie, mais aussi de tristesse, de nostalgie, de souvenirs, d’une belle époque révolue, plus que jamais menacée. Il est temps de sauvegarder nos repères! De les renforcer!

Nayla Rached

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