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Nº 2997 du vendredi 17 avril 2015

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Le Yémen s’enlise. Guerre ouverte entre Riyad et Téhéran

Depuis le début de l’offensive Tempête décisive, lancée le 26 mars dernier par la coalition conduite par l’Arabie saoudite pour stopper l’avancée des rebelles houthis, la situation s’enlise au Yémen. Le tout sur fond de crise ouverte entre Riyad et Téhéran, mais pas seulement. Magazine fait le point.

Crise humanitaire, pénurie et des morts toujours plus nombreux. La crise au Yémen s’aggrave de jour en jour devenant intenable pour les civils, selon les organisations humanitaires présentes dans le pays.
Mardi matin, le Conseil de sécurité de l’Onu devait voter un projet de résolution sanctionnant le chef des miliciens houthis, Abdel-Malek el-Houthi, ainsi que le fils de l’ex-président yéménite Ali Abdallah Saleh, Ahmad. Le texte devait également imposer aux Houthis, comme à leurs alliés, un embargo sur les armes, tout en les sommant de stopper les hostilités et d’abandonner le pouvoir «immédiatement et sans conditions». Cette résolution, qui avait peu de chances d’être appliquée ou même votée, renouvelle également son soutien au président yéménite réfugié en Arabie saoudite, Abd Rabbo Mansour Hadi, tout en invitant les belligérants à s’asseoir autour d’une même table pour négocier. Si l’Onu espère amadouer les Russes par ce texte, il n’est en revanche fait aucune mention d’une quelconque obligation pour la coalition anti-Houthis, formée par Riyad, de cesser ses frappes aériennes, ne serait-ce que temporairement. Quant aux «pauses humanitaires» réclamées par Ban Ki-Moon pour faire permettre aux civils d’être évacués, elles ne constituaient qu’une partie minime du projet de résolution.
La situation au Yémen devrait donc continuer à s’enliser, au fil des jours.
Sur le terrain, la deuxième ville du pays, Aden, a vécu ses heures les plus sombres, depuis le début de la campagne de frappes aériennes, menée par la coalition arabe Tempête décisive. Les raids ont ainsi visé des barrages et des positions rebelles dans la cité portuaire, ainsi que le complexe présidentiel.

 

Début de pénurie à Aden
A cela s’est ajoutée la mort de trente personnes dans la nuit de dimanche à lundi dans des combats féroces entre Houthis et partisans du président Hadi. Terrorisés, les habitants d’Aden commencent déjà à manquer de tout et n’ont souvent d’autre choix que la fuite.
Même scénario à Sanaa, la capitale du pays, toujours aux mains des rebelles houthis. Human Rights Watch s’est d’ailleurs alarmée de la gravité du conflit, réclamant une enquête sur les «violations présumées des règles en temps de guerre», évoquant notamment le bombardement d’un camp de déplacés par la coalition.
De fait, les combats n’épargnent aucune région et affecteraient désormais 15 des 22 provinces que compte le pays.
Au nord d’Aden, une quarantaine de personnes sont mortes pour la seule journée de dimanche, tandis qu’au Sud-Est, les membres de tribus se sont approchés de l’unique terminal gazier du Yémen, à Balhaf, en prenant le contrôle de bases militaires chargées de protéger le port.
A la frontière saoudo-yéménite aussi, les combats font rage. Plus de 500 rebelles chiites, ainsi que six soldats saoudiens auraient été tués dans des combats depuis le début de l’intervention Tempête décisive, le 26 mars.
La situation ne semble pas en passe de s’arranger. Les frappes devraient encore s’intensifier, comme l’a indiqué le général de brigade saoudien Ahmad Assiri. Selon lui, la campagne aérienne Tempête décisive, qui totalise 1 200 raids, est allée crescendo, passant de 35 par jour au début à 120 ces derniers jours. Elle «va se poursuivre», indique-t-il.
Sur le plan diplomatique, aussi, la crise s’envenime. Tout d’abord entre les deux puissances de la région, l’Iran et l’Arabie saoudite. Riyad accuse toujours son rival chiite d’envoyer des armes aux rebelles houthis, tandis que Téhéran condamne les frappes de la coalition arabe qui «violent les lois internationales». Depuis son refuge saoudien, le président Hadi a, lui aussi, estimé que les violences en cours au Yémen étaient la conséquence de «la soif de pouvoir de l’Iran», dans une tribune parue dans le New York Times.
Le Guide suprême iranien, Ali Khamenei a, quant à lui, condamné en des termes extrêmement forts, les frappes menées par la coalition arabe, les comparant aux frappes israéliennes sur la bande de Gaza. «Cette action dans la région est inacceptable. L’agression saoudienne contre le Yémen et son peuple innocent est un crime. C’est un génocide qui peut être passible des tribunaux internationaux», a-t-il lancé dans une diatribe adressée au gouvernement saoudien.
De son côté, le prince saoudien Saoud el-Fayçal, ministre des Affaires étrangères, a appelé Téhéran à cesser «d’aider aux activités criminelles des Houthis contre le régime légitime du Yémen», réclamant l’arrêt de ses «livraisons d’armes». Une déclaration au cours de laquelle il a souligné que son pays «n’était pas en guerre avec l’Iran».
Les Etats-Unis, qui avaient déjà adoubé la formation de la coalition par l’Arabie saoudite, semblent eux aussi être passés à la vitesse supérieure. Selon l’agence de presse russe Sputniknews, qui relaie des informations de presse, les Américains aideraient déjà leurs alliés à choisir leurs cibles pour les bombardements et contribueraient au ravitaillement de leurs avions en vol. Le Wall Street Journal, citant une source militaire, a révélé que les Américains fournissent aux Saoudiens des renseignements recueillis au cours des vols de reconnaissance au Yémen, permettant à Riyad de déterminer les cibles à bombarder.

 

Veto du Pakistan
Le chef de la diplomatie américaine, John Kerry, a haussé le ton, en fin de semaine dernière, laissant entendre que Washington disposerait de preuves de la présence d’avions iraniens dans l’espace aérien yéménite, afin d’aider les rebelles houthis. Il a averti que les Etats-Unis «n’abandonneraient pas leurs alliés et amis» et avaient l’intention de «soutenir tous ceux qui ressentaient la menace» émanant de Téhéran. Des déclarations qui contrastent avec la volonté d’apaisement lors des négociations menées tambour battant à Lausanne, dans le cadre du dossier nucléaire iranien. Serait-ce une tentative de rassurer l’allié saoudien de toujours, menacé de perdre son leadership dans la région? La question, plus que légitime, se pose.
La guerre civile au Yémen a permis de révéler d’autres dissensions que celles connues depuis des lustres entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Malgré les tentatives saoudiennes d’embarquer le Pakistan, un allié historique, dans la bataille, Islamabad continue d’opposer son veto. Devant le Parlement, le ministre de la Défense, Khawaja Asif, a déclaré: «Nous ne participerons à aucun conflit qui provoquerait des différences entre les pays musulmans, aggravant les lignes de fracture qui sont aussi présentes chez nous et dont nous devrons supporter les conséquences». Alors que le pays frontalier de l’Iran est un allié du royaume saoudien sur le plan militaire, les parlementaires pakistanais ont voté une résolution appelant à la neutralité dans le conflit au Yémen. Mieux, ils ont appelé le Premier ministre Nawaz Sharif à intensifier ses négociations pour trouver une issue pacifique à la crise qui risque, selon eux, de fragiliser encore le Moyen-Orient et ses alentours. Une fin de non-recevoir qui n’a pas eu l’heur de plaire, on s’en doute, à la coalition arabo-sunnite. Car une participation du Pakistan serait souhaitable en cas d’intervention au sol. Et ce sont les Emirats arabes unis qui ont réagi le plus violemment à ce refus. Le ministre d’Etat pour les Affaires étrangères des EAU, Anwar Gargash, a ainsi qualifié le vote pakistanais de «contradictoire, dangereux et inattendu», sur Twitter, accusant Islamabad de se ranger aux côtés de l’Iran dans le conflit. A la suite de quoi, le ministre de l’Intérieur pakistanais, Chaudhry Nisar Ali Khan, a dénoncé une rhétorique «menaçante», estimant que cette déclaration constituait une «offense faite au Pakistan et à son peuple, et ceci est inacceptable».
Le conflit yéménite, qui menace d’accroître les tensions dans une région déjà volatile, semble devoir durer. D’autant que l’éventualité d’une intervention au sol par les pays membres de la coalition s’avère très risquée. Selon plusieurs experts, ni les Saoudiens, ni les Egyptiens (qui ne sont pas partisans d’une telle opération), ne seraient en mesure de battre les Houthis sur leur terrain, un relief montagneux où ils auraient forcément l’avantage. L’ambition des Saoudiens est claire: il s’agit, via le Yémen, de renforcer leur place dans la région, mise à mal par l’accord-cadre obtenu à l’arraché à Lausanne par les Iraniens. Bref, de se préparer à la réintégration de l’Iran dans le jeu régional par les Occidentaux. Avec tous les risques que cela comporte, pour la région.

Jenny Saleh
 

Pas de pèlerinage
Les tensions politico-militaires consécutives à la crise au Yémen, entre Riyad et Téhéran, ont eu des conséquences inattendues.
Le 8 avril, le royaume wahhabite a renvoyé un avion transportant 260 pèlerins iraniens venus accomplir le petit pèlerinage de la Omra. Selon le motif invoqué par l’Autorité générale saoudienne de l’aviation civile, l’avion ne disposait pas des autorisations nécessaires pour se poser en Arabie saoudite. «L’opérateur doit déposer une demande auprès de l’autorité avant le vol, en précisant le type d’appareil, l’enregistrement et d’autres documents afin d’assurer la sécurité des passagers et de l’espace aérien», indiquait un communiqué. Un deuxième avion, enregistré en Jordanie et affrété par une compagnie pakistanaise, a aussi fait demi-tour, quelques jours plus tard, pour la même raison.
Depuis, la situation entre Téhéran et Riyad s’est encore aggravée. D’importantes manifestations ont eu lieu à Téhéran, devant l’ambassade saoudienne, après que deux jeunes Iraniens eurent fait l’objet d’une tentative d’agression sexuelle à l’aéroport de Jeddah. Ce qui a poussé le ministre de la Culture et de l’Orientation islamique iranien, Ali Jannati, à suspendre les vols de pèlerinage iraniens vers l’Arabie saoudite. Et ce, tant que la lumière n’aurait pas été faite sur ces agressions et les agresseurs punis et exécutés.

Un chef houthi inhumé à Dahié?
Selon un rapport relayé par le site Web 
naharnet.com, le chef spirituel des rebelles houthis au Yémen, le cheikh Abdel-Malek el-Chami, aurait été enterré lundi dans la banlieue sud de Beyrouth, aux côtés du martyr de la Résistance, Imad Moughnié. Info ou intox? Pour l’heure, nul ne sait, le Hezbollah ayant démenti l’information. Selon le média, Chami aurait demandé à être inhumé aux côtés de l’ancien chef militaire de la Résistance tué par une voiture piégée à Damas en 2008. Le chef spirituel houthi aurait été transféré du Yémen en Iran pour y être soigné de ses blessures consécutives à une explosion, avant de succomber. Son corps aurait ensuite été transféré à Beyrouth, pour des funérailles dans le plus grand secret, dans la banlieue sud. Alors qu’un nouveau discours de sayyed Hassan Nasrallah sur le Yémen est annoncée pour ce vendredi, le Hezbollah enchaîne les déclarations hostiles à l’intervention saoudienne. Le numéro 2 du mouvement, le cheikh Naïm Kassem, a estimé que «ce qui se passe au Yémen aujourd’hui aura des répercussions graves pour l’Arabie saoudite sur le plan intérieur», parlant d’«erreur stratégique».

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