Magazine Le Mensuel

Nº 3007 du vendredi 26 juin 2015

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Littoral libanais. Alerte à la pollution

Eaux souillées, mauvaises odeurs… Si l’ensemble du littoral libanais s’étend sur plus de 200 kilomètres de côtes et offre un large éventail de plages et autres points de baignade, il est aussi victime d’une forte pollution qui expose les baigneurs à de sévères risques sanitaires. Les enquêtes révèlent des résultats alarmants sur les eaux souillées de la mer Méditerranée, liées à l’absence de stations d’épuration dans le pays. Projets abandonnés, inachevés, voire carrément inexistants, la mer Méditerranée risque, à terme, de devenir une gigantesque déchetterie si rien n’est fait pour endiguer le phénomène. Magazine fait le point.  

En juin 2013, le mensuel Environnement et développement publie une enquête sur l’état des eaux du littoral libanais. Les résultats font froid dans le dos: sur dix-huit points de baignade, testés sur la côte, pratiquement la moitié est tout simplement infréquentable, et pour cause: les études menées révèlent un fort taux de colibacilles… d’origine fécale. A l’époque, 85% des eaux non traitées sont rejetées directement dans la mer, faute d’entretien des canalisations. Avant la guerre (1975-1990), ces dernières rejetaient les eaux souillées plus loin, à deux kilomètres des côtes. Les rejets en eaux usées sont donc très proches du littoral, d’autres provenant des grands immeubles qui n’ont, en guise d’évacuation, qu’un simple tuyau qui se déverse dans la mer. L’explication de cette pollution est simple: le Liban ne possède pas de stations d’épuration. Même si certains centres se sont construits, comme à Saïda, au sud de Beyrouth, le problème reste entier: le site n’assure que le prétraitement des effluents urbains et industriels, avant leur rejet en mer Méditerranée. Plus précisément, il ne s’agit que d’une simple décantation qui permet de supprimer la majeure partie des matières en suspension. Et pour cinq autres centres construits, «ils ne sont pas fonctionnels», souligne Najib Saab, rédacteur en chef de la revue Environnement et développement. «Quand une station d’épuration existe, elle n’est jamais raccordée au réseau d’égouts des maisons. C’est une situation d’autant plus inouïe que la maintenance de tous ces centres inactifs est coûteuse pour l’Etat!».
 

Risques sanitaires élevés
Se rendre à la plage n’est donc pas sans risques pour les baigneurs. A titre d’exemple, la plage de Ramlet el-Baïda, à Beyrouth, est l’une des plus insalubres du pays. Le taux de colibacilles d’origine fécale est supérieur à 1 000 unités par 100 ml, alors qu’il est déjà critique de se baigner quand ce dernier s’inscrit au-delà de 50, et dangereux, passé le seuil des 100. Dans ces conditions, le baigneur s’expose à des risques d’infection cutanée ou de diarrhée. Et dans l’eau, on trouve de tout: les rejets d’eaux usées municipales non épurées, les effluents industriels, l’élimination inadaptée de déchets solides, le lessivage des terres agricoles contaminées par des pesticides et des herbicides… mais aussi des traces de métaux lourds, de nature chimique, provenant des déchets liquides industriels. Cinq métaux ont ainsi été identifiés, à proximité des grandes zones industrielles et portuaires: le cuivre, le chrome, le zinc, le plomb et le cadmium. Leurs taux alarmants peuvent poser de graves problèmes à la santé des baigneurs: troubles respiratoires, insuffisance rénale, vomissements, irritations oculaires et des muqueuses, ulcères, etc.
Ce phénomène de pollution ne concerne pas que les plages de la capitale. Les eaux usées qui proviennent des autres grandes agglomérations côtières sont également déversées dans la mer Méditerranée, et ce, par 53 émissaires, installés tout au long de la côte, dont 24 entre Jounié, au nord, et Khaldé, au sud. La plupart s’étendent sur quelques mètres dans la mer et ne sont pas immergés. Les effluents issus des milieux urbains à l’intérieur du pays sont, quant à eux, déversés dans les rivières, les ruisseaux et dans les fosses septiques, pouvant conduire à des pollutions chimiques et biologiques souterraines. Le nombre d’émissaires réel n’est pas connu en dehors des 53 émissaires identifiés par le ministère des Ressources hydrauliques.

 

Que font les autorités?
Le Liban a signé une multitude de conventions pour la protection des eaux méditerranéennes. La plus importante est la Convention de Barcelone, signée en 1976. A l’époque, les accords mettent l’accent sur le traitement des eaux usées avant leur déversement dans la mer Méditerranée, pour les villes et agglomérations de plus de 100 000 habitants. En 2002, l’association Plan bleu, qui vise à éclairer les enjeux de l’environnement et du développement en Méditerranée, prévoit d’ici 2020 le raccordement de 80% de la population libanaise aux stations d’épuration de traitement des eaux usées (Step). En 2015, seule une station d’envergure située au sud de Beyrouth fonctionne, mais n’assure que le prétraitement (station de Ghadir).
En 2010, une stratégie nationale pour le secteur de l’eau est établie par le ministère de l’Energie et des Ressources hydrauliques. Elle est adoptée en 2012 par le gouvernement libanais et consiste à augmenter le traitement des eaux usées par la construction de nouvelles Step, ainsi qu’à élargir les réseaux d’assainissement pour récupérer et traiter la totalité des effluents du pays. En 2012-2013, les stations de Saïda, Tripoli et Nabatié sont devenues opérationnelles, sans être toutefois reliées à un réseau d’égouts. Pour la région du Grand-Beyrouth, deux stations d’épuration sont prévues d’ici 2020, situées à Dora ou Bourj Hammoud (le gouvernement n’a toujours pas décidé) et celle de Ghadir, (réhabilitée en 2013). Planifié dans les années 2000, le projet de Dora n’a jamais été achevé. Les 1 900 000 habitants de la zone (40% de la population libanaise) devront être patients: les travaux des collecteurs côtiers ont été achevés en 2001, mais tant que la Step de Dora n’est pas terminée, les collecteurs resteront inactifs. A ce jour, aucun financement n’a été obtenu pour sa construction, ce qui signifie que les collecteurs resteront inactifs encore plusieurs années.

 

Rapport du CDR
Selon un rapport du CDR (Conseil du développement et de la reconstruction) en octobre 2014, l’insuffisance des infrastructures d’épuration des eaux est due à plusieurs facteurs: le manque d’investissements dans le secteur, l’absence d’une structure administrative et exécutive convenable, ainsi qu’un manque de méthodes de gestion et techniques modernes de rejet des eaux usées. Selon le CDR, le traitement des eaux usées n’a pas commencé avant les années 1990.
Depuis cette date (1992), le conseil entreprend donc la réhabilitation d’installations inachevées et la construction de nouveaux projets. En dix ans (de 1992 à 2013), le coût des travaux réalisés par le CDR s’élève à 540 millions de dollars. Parmi eux, la réhabilitation de deux stations de pompage à el-Mina-Tripoli et Jounié, la construction de 1 000 kilomètres de réseaux de canalisation d’eaux usées, l’achèvement de l’usine de prétraitement de Saïda, pour un coût de 21 millions de dollars, financé par la JIBC (Banque du Japon pour la Coopération internationale), etc. En 2013, la pollution s’étant fortement dégradée, la mairie d’el-Mina avait elle-même mis en garde les habitants contre la pollution fécale de l’eau. D’autres chantiers, comme la réhabilitation de l’usine de Ghadir, d’un montant de 10 millions de dollars, ont été réalisés. Mise en service en novembre 1997, elle déverse ses eaux usées directement dans la mer (après un simple prétraitement) par un émissaire sous-marin situé à 2 600 mètres de la côte… Le rapport du CDR indique que huit usines de traitement supplémentaires sont prévues, dont les constructions, qui ont pour la plupart déjà commencé, doivent s’achever d’ici 2018-2019. Ces projets sont financés par différents bailleurs, comme le Koweït (AFESD), l’Italie (Italian Protocol), Bruxelles (EIB), etc. L’AFESD a notamment financé à hauteur de 30 millions de dollars la construction d’une usine de traitement à Rachaya, qui doit s’achever en 2019. Des millions de dollars investis pour très peu de résultats: tant que les Step ne seront pas reliées à un réseau d’égouts, la pollution continuera de gangréner le littoral.
Pour expliquer cette absence, Youssef Karam, chef du département Eau et infrastructures au CDR, souligne qu’«en 1998, une décision du Conseil des ministres avait confié aux municipalités la mission d’entreprendre la construction de réseaux d’égouts locaux. Cette décision est restée en vigueur jusqu’en 2004, mais peu de réseaux ont été accomplis. Entre-temps, le CDR ne pouvait geler la construction des stations. Il a donc saisi, chaque fois que cela était possible, la chance de décrocher des contrats à taux d’intérêt préférentiel. Mais au niveau des réseaux et des raccords, nous continuons à subir les conséquences de cinq ans de retard. D’autant plus que les pourparlers sont rendus plus compliqués par le nombre de municipalités et de fédérations de municipalités impliquées». De ce fait, les usines de Nabatié, Jeb Jennine, Saghbine, Baalbeck, Ghadir, Tripoli et Jiyé sont peut-être terminées, mais non opérationnelles.
On l’aura compris, faire l’inventaire des stations d’épuration, c’est se retrouver dans un labyrinthe de projets plus ou moins achevés, non raccordés au réseau d’égouts, dans une confusion généralisée. En attendant, les retards de construction et/ou réhabilitation des stations représentent un défi de taille pour le Liban, qui accuse une pollution de plus en plus importante. Le contexte géopolitique régional n’est pas non plus sans impact sur le pays. Depuis le début de la crise syrienne, le Liban qui compte quatre millions d’habitants a accueilli plus d’un million de réfugiés syriens sur son territoire. Cela représente une pression démographique et socioéconomique supplémentaire.

Marguerite Silve

L’action des ONG
Plusieurs opérations de nettoyage des plages ont été entreprises ces dernières années au Liban. Certaines ONG (T.E.R.R.E. Liban, IndyAct, Croix-Rouge libanaise, Forestronica Crew, Acsauvel…) tentent, à travers ces opérations, de sensibiliser la population sur la pollution, et son impact sur l’environnement. Dans le passé, des volontaires de l’AUB (Université américaine de Beyrouth) ont également nettoyé la plage de Ramlet el-Baïda.

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