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Nº 3030 du vendredi 4 décembre 2015

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La liberté pour seize militaires otages d’al-Nosra. Chronique d’une négociation couronnée d’une libération

Seize mois de captivité. Seize mois d’attente, de souffrances, d’espoirs et de déceptions. Mais enfin, ce mardi 1er décembre, seize militaires détenus par le Front al-Nosra, branche syrienne d’al-Qaïda, ont retrouvé la liberté après de longues et difficiles tractations menées par le directeur de la Sûreté générale, Abbas Ibrahim. Après la libération des otages d’Aazaz, des religieuses de Maaloula, le général Ibrahim réalise encore un exploit et enregistre un nouveau succès à son palmarès. Récit d’une négociation couronnée d’une libération.
 

Jusqu’aux premières heures à l’aube de ce mardi pluvieux, les négociations se poursuivent entre la Sûreté générale (SG) et al-Nosra, sous la supervision directe du général Abbas Ibrahim. Depuis lundi matin, installé dans la région de Laboué, le patron de la SG n’avait pas quitté la Békaa-Nord. Jusqu’à la dernière minute, le général Ibrahim s’est comporté comme si l’accord allait avoir lieu, exécutant les clauses relevant de l’Etat libanais et faisant fi des atermoiements d’al-Nosra. Trois demandes de l’organisation terroriste ont été rajoutées aux demandes initiales, compliquant encore la situation. Les jihadistes demandaient le changement du lieu où les aides qu’ils réclamaient devaient être acheminées, surseoir à la condamnation d’Abou Takié et ajouter de nouveaux noms à la liste des détenus qu’ils souhaitaient libérer.
Tout avait commencé, ce mardi matin, par la remise de la dépouille du soldat Mohammad Hamié à la Croix-Rouge libanaise. Au même moment, des camions chargés d’aides humanitaires se dirigeaient vers les campements syriens et l’échange des soldats avec les détenus dans les prisons libanaises devait commencer. Parmi les treize personnes libérées en échange des seize soldats libanais, figurent cinq femmes: l’Irakienne Saja el-Doulaimi, ex-femme d’Abou Bakr el-Baghdadi, le «calife» de Daech, qu’il aurait épousée pour trois mois et dont il aurait eu une fille; la Libanaise Joumana Hmayyed, arrêtée alors qu’elle conduisait une voiture bourrée de 100 kg d’explosifs; la Syrienne Ola el-Okaili, épouse du jihadiste Anas Jarkas, ainsi que Leyla Abdel-Karim Najjar et Samar Hindi.

 

Ibrahim intransigeant
Dans les détails de la transaction, des sources informées qui ont suivi de près les négociations confient que, dès samedi soir, toutes les modalités de l’échange étaient accomplies entre le général Abbas Ibrahim et le Front al-Nosra, avec le parrainage et la garantie directe du Qatar. Des deux côtés, les listes de noms étaient achevées et la justice libanaise a accompli les formalités légales nécessaires pour la libération des détenus dans les prisons libanaises et les a remises à la Sûreté générale. Les camions portant les aides alimentaires sont chargés et une garantie est accordée pour le transfert des blessés du jurd au village de Ersal sans qu’ils ne soient inquiétés. Mais dans la nuit de samedi, les jihadistes d’al-Nosra se sont encore rétractés et présentent de nouvelles requêtes dont, notamment, le transport des blessés en Turquie via l’aéroport de Beyrouth au lieu de les soigner dans les hôpitaux de Ersal.
Les instructions du général Ibrahim, qui avait passé la nuit du samedi au siège de la direction générale de la Sûreté générale, sont très claires. Il faut agir comme si l’accord doit être exécuté le dimanche matin sans prendre en considération les nouvelles demandes. Sa décision est clairement notifiée au représentant du Qatar et à ceux qui négociaient pour le compte des ravisseurs en Turquie. Pourtant, al-Nosra a maintenu ses demandes et la transaction n’a pas eu lieu ce jour-là. Ceci avait eu au moins le mérite de souligner la mauvaise foi des jihadistes, qui ne s’exécutaient pas, et la bonne foi du Liban, qui avait totalement respecté ses engagements. Malgré les pressions qataries, al-Nosra pose de nouvelles conditions, notamment le règlement de la situation de Moustafa Houjairy, dénommé Abou Takié. Le général Ibrahim s’est montré intransigeant, estimant que ces conditions étaient rédhibitoires et contraires aux termes de l’accord. Face à ce chantage, il ordonne alors le retour des convois humanitaires et demande à toutes les équipes de la Sûreté générale de rentrer à Beyrouth. Les négociations menées par le Qatar ont continué tous azimuts et al-Nosra fait marche arrière et retire ses réclamations concernant Abou Takié et le transfert des blessés en Turquie.

 

Des clauses secrètes
Le lundi, avant six heures du matin, le général Abbas Ibrahim se rend de nouveau dans la Békaa-Nord en compagnie d’un nombre d’officiers de la Sûreté générale et installe son Q.G. dans la localité de Laboué. Il se rend à plusieurs reprises, à Wadi Hmayyed où l’échange devait avoir lieu. L’arrivée d’Ibrahim coïncide avec le départ du convoi alimentaire de Beyrouth en direction de Laboué. Les détenus sont transférés de Beyrouth à Ersal, leur laissant le choix de décider de leur destination: rester sur le territoire libanais (Beyrouth ou Ersal) ou se rendre en Turquie. Et quelle ne fut la surprise – et le camouflet adressé à al Nosra – lorsque la totalité des détenus choisissent de rester au Liban!
Malgré certaines clauses restées secrètes, l’accord prévoit notamment la libération des prisonniers au Liban et en Syrie, l’assistance mensuelle assurée aux réfugiés syriens, un passage aux blessés, l’ouverture d’un passage entre le camp des réfugiés et Ersal de manière permanente, l’équipement régulier de l’hôpital de Ersal, la sécurisation de la région de Wadi Hmayyed, ainsi que le paiement d’une somme de 48 millions de dollars, versée par le Qatar. Toutefois, cette dernière clause n’est pas confirmée.  
Mais lorsque mardi matin, le convoi de la Sûreté générale s’élance de Laboué en direction du jurd de Ersal, il ne restait plus de doute que la libération des militaires était imminente. C’est dans la caserne du huitième régiment qu’ils se sont arrêtés pour se raser, se faire couper les cheveux et arborer leurs nouveaux uniformes. Ils se sont dirigés ensuite vers Beyrouth, au Grand sérail où ils sont accueillis par le président Tammam Salam et leurs familles comme de véritables héros. A la fin de la cérémonie officielle, ils rejoignent une foule en liesse à la place Riad el-Solh.

Jenny Saleh

Le timing d’un grand succès
Au-delà du dénouement heureux de cette triste histoire, qui a duré seize mois, il est bon de s’interroger sur le timing de cette libération. Pour le général à la retraite Amine Hoteit, expert en stratégie militaire, il existe trois raisons qui expliquent le succès de cette opération en ce moment précis. «En premier lieu, les changements importants sur le terrain en Syrie. Le Front al-Nosra est encerclé et étouffe à Qalamoun, de manière qu’il est privé d’un espace vital sur le terrain, avec l’achèvement de la dernière étape qui consiste à transporter les combattants de Madaya (en Syrie) à Rif Idlib. Les otages libanais allaient devenir un poids pour al-Nosra. Au lieu que cela ne soit pour eux une carte maîtresse, ils sont devenus une carte inutilisable. Il valait mieux s’en débarrasser. A mon avis, c’est la raison principale du timing de cette opération». Quant à la deuxième raison, elle concerne le Qatar. «L’évolution de la situation régionale et, en particulier, les négociations de Vienne n’ont pas accordé au Qatar le rôle prépondérant auquel il aspirait. On avance même que l’émirat a été écarté de l’équation régionale. Il a voulu de nouveau se placer sur l’échiquier et se remettre au-devant de la scène. Il s’est mêlé pour montrer au monde que la deuxième force armée en Syrie est sous ses ordres. De plus, le Qatar veut redorer le blason d’al-Nosra et lui ôter le qualificatif d’organisation terroriste. C’est la raison pour laquelle l’émirat a exigé, à travers al-Nosra, que la presse qatarie transmette exclusivement la libération des otages. C’est pour cela qu’al-Jazeera a couvert l’événement. Et c’est la chaîne qui, par la suite, a permis à al-Jadeed et à la MTV de le transmettre à leur tour», confie le général Hoteit. Quant à la troisième raison du succès de cette opération, elle revient à l’attitude du négociateur libanais. «Le général Abbas Ibrahim a fait preuve d’un très grand professionnalisme, de fermeté et de patience. Il a agi dans le respect de la loi et de la souveraineté de l’Etat libanais», souligne Hoteit.

Ne pas oublier les otages de Daech
Si l’affaire des otages détenus par al-Nosra a connu une fin heureuse, il ne faut pas oublier que l’Etat islamique ou Daech détient encore, de son côté, neuf militaires libanais dont on ne sait rien. D’ailleurs, l’Etat islamique (EI) ne semble pas pressé de les échanger et n’a jusqu’à présent engagé aucune action dans ce sens. Le général Abbas Ibrahim a assuré, plus d’une fois, qu’il ne les oubliait pas et qu’il était prêt à négocier leur sort aussitôt qu’il aura un interlocuteur sérieux. Affaire à suivre…

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