Magazine Le Mensuel

Nº 3036 du vendredi 15 janvier 2016

  • Accueil
  • Culture
  • Le monde de la B.D. s’agite. Pour une reconnaissance des auteures
Culture

Le monde de la B.D. s’agite. Pour une reconnaissance des auteures

Depuis une dizaine de jours, le monde de la bande dessinée est agité par une polémique autour de la parité entre auteurs et auteures de B.D. Magazine revient sur cette affaire.

Tout a commencé le 5 janvier. La liste des nommés au Grand Prix du 43e Festival international de la B.D. d’Angoulême est annoncée: 30 noms, 30 hommes. Aucune femme.
La polémique est enclenchée, sexisme, absence de parité. Des voix masculines et féminines s’élèvent en signe de protestation. La Toile et les médias s’enflamment. Le Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme, dans une tribune publiée sur le Net (www.bdegalite.org) et intitulée FIBD: Femmes interdites de bande dessinée, s’élève «contre cette discrimination évidente, cette négation totale de notre représentativité dans un médium qui compte de plus en plus de femmes», demandant «une prise en compte de la réalité de notre existence et de notre valeur».
Parmi les premiers à réagir également, Riad Sattouf, lauréat l’année dernière du Fauve d’or pour L’Arabe du futur tome I, écrit, sur sa page Facebook, qu’il se sent gêné de figurer sur cette liste, «car il y a beaucoup de grandes artistes qui mériteraient d’y être. Je préfère donc céder ma place à, par exemple, Rumiko Takahashi, Julie Doucet, Anouk Ricard, Marjane Satrapi, Catherine Meurisse (je ne vais pas faire la liste de tous les gens que j’aime bien hein!)… Je demande ainsi à être retiré de cette liste, en espérant, toutefois, pouvoir la réintégrer le jour où elle sera plus paritaire! Merci!».
Un premier désistement qui sera suivi par d’autres: Milo Manara, Etienne Davodeau, Pierre Christin, Charles Burns… et Joann Sfar qui, dans sa tribune, affirme: «Je suis assez en colère quand j’entends qu’on nous traite de ‘‘politiquement corrects’’. Je n’ai jamais demandé la parité. Car cela rendrait suspecte toute femme nommée, on dirait qu’elle ne mérite pas sa place et qu’elle est là pour satisfaire des quotas. Je ne veux simplement pas participer à une cérémonie qui est à ce point déconnectée des réalités des bandes dessinées actuelles. Trente noms sans aucune femme, c’est une gifle à celles qui consacrent leurs vies, à créer, ou à aimer les bandes dessinées… Florence Cestac a raison lorsqu’elle dit qu’il n’y a sans doute eu aucune volonté d’évincer les femmes. ‘‘C’est pire, dit-elle. Ils ne s’en sont sans doute simplement pas rendu compte’’».
Les principales concernées, les auteures s’expriment, elles, sur Twitter, sous le hashtag #WomenDoBD# en publiant des dessins dénonçant ce sexisme. En guise de réponse, Libé propose une liste non exhaustive d’une quinzaine d’auteures, dont Zeina Abirached, Alison Bechdel, Claire Brétecher, Catel, Julie Maroh, Anouk Ricard… En pleine polémique, la Maison de l’illustration de Londres annonce qu’elle prépare une exposition consacrée à l’histoire de la B.D. féminine.
Face à cette montée en flèche, le festival d’Angoulême réagit. Le 7 janvier, la liste des 30 noms masculins est rallongée avec 6 noms d’auteures (Lynda Barry, Julie Doucet, Moto Hagio, Marjane Satrapi, Posy Simmonds et Chantal Montellier). Une liste qui, à l’instar de la première, est devenue, très rapidement, inaccessible sur le Net, le lien renvoyant vers la page d’accueil du festival. La raison: la liste ne va pas être modifiée, mais tout simplement supprimée. Dans un communiqué, le festival explique qu’«aucune liste de noms de créateurs/créatrices du 9e art ne sera proposée au vote des auteurs de B.D. professionnels, et qu’il leur reviendra de choisir, en toute liberté, le nom du confrère ou de la consœur qu’ils/elles souhaitent élire». Suite de cette affaire donc au cours du Festival d’Angoulême qui se tiendra du 28 au 31 janvier.

Nayla Rached
 

Trois questions à Zeina Abirached
 

En tant que bédéiste, que pensez-vous de la polémique?
Il était temps que l’on réagisse! Depuis que je fais ce métier, je suis étonnée qu’on «oublie» systématiquement les auteures dans certaines sélections pour des prix ou distinctions, étonnée qu’il faille faire un effort de se souvenir qu’il y a des auteures femmes et, qu’en plus, certaines sont intéressantes!

Parmi les voix qui se sont élevées, celle de Joann Sfar qui estime qu’il ne s’agit pas d’une question de quotas.
Bien sûr, il ne s’agit pas de mettre en avant des auteures parce qu’elles sont des femmes, mais bien parce que leurs livres sont bons, et il me semble qu’un festival international, où sont présents tous les acteurs du milieu du livre, éditeurs, libraires, bibliothécaires, représentants, lecteurs, auteurs…, se doit d’être proche de la réalité de ce métier où de plus en plus d’auteurs sont des femmes.

Un dernier mot concernant le prix Phénix qui vous a été remis, le 7 janvier, pour Le piano oriental, en ex æquo avec Lamia Ziadé pour O nuit O mes yeux…
Recevoir le prix Phénix à Beyrouth, avant qu’enfle la polémique en France, les résultats ont été proclamés en novembre au cours du Salon du livre francophone de Beyrouth, est un joli clin d’œil au débat actuel. C’est surtout un joli coup de pouce pour une bande dessinée, écrite et dessinée par quelqu’un… qui se trouve être une femme.
 

Propos recueillis par Nayla Rached

Related

Arlette Créquy. «Le savoir-être définit la valeur de l’individu»

March. Un mouvement civil contre la censure

Ali Larijani. Successeur d’ahmadinejad

Laisser un commentaire


The reCAPTCHA verification period has expired. Please reload the page.